Cependant, du parapet de gauche, un archer tire et frappe à la tête le cheval du comte Gui [de Montfort], si bien que le carreau se plante au milieu de la cervelle ; et, au moment où le cheval tourne, un autre arbalétrier décoche à Gui, de flanc, un tel coup d’arbalète à tour que l’acier demeure dans la chair nue et que le côté et la ceinture sont rouges de sang.

Le comte de Montfort s’approche de son bien-aimé frère, met pied à terre et lui dit ces paroles impies : « Beau frère, Dieu nous a pris en haine, moi et mes compagnons et il protège les routiers ; aussi, pour cette blessure, me ferai-je moine hospitalier ! »

Tandis que Gui parle et se lamente, il y avait dans la ville une pierrière que fit un charpentier[44] ; c’étaient des dames, des jeunes filles et des femmes qui la servaient. Une pierre vint tout droit où il fallait, et frappa le comte [Simon] sur son heaume d’acier, de sorte que les yeux, la cervelle, les dents, le front et la mâchoire lui volèrent en éclats, et qu’il tomba, par terre, mort, sanglant et noir.

[44] Ici un vers dont le texte est altéré.

Vers ce côté éperonnent Gaucelin et Rainier. En gens avisés, ils le recouvrent en toute hâte d’une chape bleue, tandis que se répand l’épouvante. Alors vous auriez entendu maint baron chevalier gémir sous le heaume et se répandre en imprécations, s’écriant à haute voix : « Dieu, tu n’es pas juste, puisque tu souffres la mort du comte et ce dommage. Bien fou qui te défend et se fait ton vassal ! Car le comte, qui était doux et hardi, est tué par une pierre, comme un impie ; et, du moment que tu frappes et fais périr les tiens, nous n’avons plus rien à faire en cette terre ! » On porta immédiatement le corps du comte aux clercs, et le cardinal, l’abbé, l’évêque Folquet le reçurent, pleins de tristesse, avec croix et encensoirs.

Dans Toulouse entre un messager qui conte la nouvelle. Si grande est l’allégresse, que, par toute la ville, les habitants courent aux églises où ils allument les cierges sur tous les chandeliers. Ils poussent des cris de joie et remercient Dieu de ce que Parage a recouvré sa splendeur et repris le dessus, tandis que le comte, cet homicide, cet homme sanguinaire, est mort sans absolution. Les cors, les trompes, les carillons, les volées et les sonneries de cloches, les tambours, les timbales et les petits clairons font retentir la ville et le pavé.

Les croisés ; au contraire, sont plongés dans la tristesse. Sur le conseil du cardinal, ils transfèrent à Amauri de Montfort le titre de comte et la possession des terres que son père avait tenues ; puis, après avoir vainement tenté d’incendier Toulouse, ils se dirigent vers Carcassonne. Amauri y fait ensevelir son père au moutier Saint-Nazaire, et, tandis que l’ost se sépare jusqu’aux beaux jours, il implore, pour le printemps suivant, le secours du roi de France.

XXIV
Bataille de Baziège.

Pendant les mois qui suivent, le jeune comte de Toulouse reçoit l’hommage de l’Isle, et va occuper Condom, Marmande, Clairac et Aiguillon ; de son côté, Bernart de Comminges donne la chasse à Joris, qui est venu ravager ses terres, le rejoint devant Meilhan, lui livre bataille et le fait prisonnier.

D’autre part, le comte de Foix a conduit une expédition en Lauragais, où Foucaut de Berzi et ses gens se préparent à le combattre. C’est alors que maints barons de Toulouse, sous la conduite de leur jeune seigneur, viennent se joindre aux hommes de Raimon Rogier. On décide de livrer bataille le plus tôt possible ; Arnaut de Villemur tente alors de dissuader Raimon de Toulouse de prendre part à la lutte :

— « Sire comte, dit Arnaut de Villemur, qu’il vous plaise de m’entendre : vous ne gagneriez aucun honneur en cette bataille. Il ne sied pas à votre rang de combattre contre ces gens, s’il n’y a ni Amauri, ni un comte, ni quelque puissant personnage. Foucaut est preux et sage, mais il n’est pas d’assez haute condition pour que vous risquiez votre personne en cette aventure. D’ailleurs, même si vous le faisiez prisonnier, vous n’y gagneriez guère, car vous n’auriez de lui ni terre, ni accord, ni paix. Pourtant, s’il vous plaît de combattre, vous me trouverez à votre côté, à droite ou à gauche. » — « Arnaut, dit le comte, pourquoi me sermonner ? Je prendrai part au combat et vous prie de vouloir faire de même, car quiconque me fera défaut en portera la faute à tout jamais. Tout homme, quel qu’il soit, fût-il roi couronné, doit risquer sa personne et sa dignité pour détruire ses ennemis, jusqu’à ce qu’il les ait abaissés ! »