Pour chacune des deux parties, j’ai traduit les épisodes qui m’ont semblé mériter plus spécialement d’être connus, et j’ai résumé les autres afin de garder autant que possible à la Chanson son allure générale. Cependant j’ai cru pouvoir supprimer dans la traduction les répétitions inutiles, les énumérations fastidieuses et certaines chevilles dont le retour trop fréquent serait d’un fâcheux effet pour un lecteur moderne. Par contre, j’ai parfois complété entre crochets le nom des personnages, pour qu’on n’ait nulle peine à les identifier, et j’ai divisé la Chanson en chapitres, pour en faciliter la lecture.

DATES
des principaux événements racontés dans la
Chanson de la Croisade contre les Albigeois.

1208— 15 janvier :Assassinat de Pierre de Castelnau.
1209— 2 juillet :Sac de Béziers.
— — 15 août :Prise de Carcassonne.
1210—  :Le Comte Raimon livre le Château Narbonais aux Croisés.
— — 22 novembre :Prise de Termes.
1211— Mi-février (?) :Parlement d’Arles.
— — juin :Premier siège de Toulouse.
1213—  :Siège de Pujols.
— — 13 septembre :Bataille de Muret.
1215— novembre :Concile de Latran.
1216— mars :Le jeune Comte de Toulouse rentre en Provence.
— — juin-août :Siège de Beaucaire.
— —  :Les Toulousains se révoltent : dévastation de la ville par Simon de Montfort.
1217— 13 septembre :Raimon VI rentre à Toulouse.
— — sept.-octobre :Siège de Toulouse.
1218—  :Raimon VII, « le jeune comte », rentre à Toulouse.
— — 25 juin :Mort de Simon de Montfort.
1219— avril ? :Bataille de Baziège.
— — juin :Louis, fils de Philippe Auguste, marche sur Toulouse.

PREMIÈRE PARTIE
PAR
GUILHEM DE TUDELA

Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, commence la chanson que fit Maître Guilhem, un clerc qui fut élevé en Navarre, à Tudèle. Moult il était sage et preux, comme le dit l’histoire, fort bien accueilli par les clercs et les lais, aimé et accueilli par les comtes et les vicomtes.

Pour la destruction qu’il vit et connut par la géomancie (car il avait longtemps étudié), et parce qu’il sut que le pays serait brûlé et ravagé à cause de la folle croyance que les habitants avait acceptée, que les riches bourgeois seraient dépouillés des grandes richesses dont ils étaient possesseurs, et que les chevaliers s’en iraient, bannis, misérables et marris, en terres étrangères, il résolut en son cœur (car il était bien doué, habile et prompt à l’action) de faire un livre qui fût entendu par le monde, et par lequel fussent répandus sa sagesse et son sens. Alors il fit ce livre, et l’écrivit lui-même. Du jour où il le commença jusqu’à ce qu’il le finit, il ne s’appliqua pas à autre chose : c’est à peine même s’il dormit.

Ce livre fut bien fait, et composé de bons mots, et, si vous le voulez entendre, grands et petits y peuvent apprendre beaucoup de sens et de beaux dires, car celui qui le composa en eut le ventre farci, et qui ne connaît ni n’a éprouvé [son livre] ne saurait s’en faire une idée.

I
Assassinat de Pierre de Castelnau.

L’hérésie avait gagné tant de terrain que le Pape et l’Eglise résolurent de la combattre par la prédication.

En ce temps, Pierre de Castelnau est venu vers le Rhône, en Provence, sur son mulet amblant ; il excommunia le comte de Toulouse, parce qu’il soutenait les routiers qui ravageaient le pays. Alors, un écuyer de méchant esprit, pour s’assurer désormais les faveurs du comte, le tua en trahison en passant par derrière lui, et en lui portant à l’échine un coup de son épieu tranchant ; puis il s’enfuit au galop de son cheval vers Beaucaire, d’où il était, où vivaient ses parents.