Cependant, quand il eut reçu la communion, vers l’heure où chante le coq, Pierre de Castelnau, levant ses mains vers le ciel, pria le Seigneur Dieu de pardonner à ce sergent félon. Il mourut ensuite au point de l’aube, et son âme s’en alla au Père Tout-Puissant ; il fut enterré à Saint-Gilles, avec force cierges allumés, et force kyrie eleison, que chantent les clercs.

Le pape fit alors proclamer la croisade par l’abbé de Cîteaux : de nombreux villages sont mis à feu et à sang.

II
Sac de Béziers.

Ce fut à la fête qu’on nomme la Madeleine[3], que l’abbé de Cîteaux amena sa grande ost : tout à l’entour de Béziers, elle campe sur la grève. Je crois bien que pour les assiégés les tourments et la peine se préparent, car jamais l’ost de Ménélas, à qui Pâris enleva Hélène, ne dressa tant de tentes dans les ports, sous les murs de Mycènes, ni tant de riches pavillons, la nuit, à la belle étoile, que ne fait l’ost des Français : sauf le comte de Brienne, il n’est baron de France qui n’y fasse sa quarantaine.

[3] Le 22 juillet.

Pour ceux de la ville ce fut une mauvaise étrenne !…[4] Toute la semaine ils ne font qu’escarmoucher. Oyez ce que faisaient ces vilains, plus fous et plus naïfs que n’est la baleine ! Avec leurs panonceaux blancs de grosse toile, ils courent à travers l’ost en poussant de grands cris, pensant épouvanter les croisés, comme on chasse les oiseaux de l’avoine, en criant, en huant, en agitant leurs drapeaux, le matin, quand il fait grand jour.

[4] Je passe un vers dont le texte est corrompu.

Le roi des ribauds[5], lorsqu’il les vit escarmoucher contre l’ost, tuer et mettre en pièces un croisé français après l’avoir fait par force tomber d’un pont, appelle tous ses truands et les rassemble, criant à haute voix : « Allons les assaillir ! » Aussitôt tous vont s’équiper ; chacun prend une massue, car, me semble-t-il, ils n’ont point d’autre arme. Ils sont plus de quinze mille qui n’ont rien à se mettre aux pieds ! En chemise et en braies, ils commencent tous à courir autour de la ville pour en démolir les murailles : ils se jettent dans les fossés et se prennent à cogner du pic, tandis que d’autres s’efforcent de faire voler les portes en éclats.

[5] C’est-à-dire le chef des valets de l’armée.

Les bourgeois de la ville, à cette vue, commencent à s’effrayer, cependant que ceux de l’ost s’écrient : « Allons tous nous équiper ! » Vous auriez vu alors une belle cohue pour entrer dans la ville !…