Alors Raimon de Termes dit qu’on l’attendît, qu’il retournait là-bas. En chemin, les Français le rencontrèrent et le menèrent auprès du comte fort. Les autres, Catalans et Aragonais, s’enfuirent pour éviter d’être tués. Mais le comte de Montfort montra grande courtoisie, car il ne prit pas aux dames la valeur d’une pougeoise[12], ni d’un denier monnayé.

[12] Petite monnaie frappée au Puy.

VI
Le Parlement d’Arles.

Après la prise de Termes, les croisés tiennent d’abord deux parlements à Saint-Gilles et à Narbonne, puis un troisième à Arles.

Là, les croisés font écrire sur une charte le jugement qu’ils donneront au comte [de Toulouse], qui attend dehors avec le roi d’Aragon, par un froid vif, en plein vent. L’abbé [de Cîteaux] le lui remet, en présence de tout le monde, de maître Thézis qui est avec lui, le meilleur et le plus savant clerc qui soit au monde, en présence de l’évêque d’Uzès, et de cent autres clercs. Quand le comte a la charte en main, il appelle secrètement l’écrivain, et quand il l’entend, l’écrivain la lui ayant lue bien lentement, il mande, plein de tristesse et de ressentiment, le roi d’Aragon : « Venez çà, sire roi, lui dit-il en riant, écoutez cette charte, et l’étrange commandement auquel les légats me mandent d’obéir ! » Le roi la fait relire aussitôt, et quand il l’eut entendue, il dit simplement, avec calme : « Voilà qui a besoin d’être amélioré, par le Père tout puissant ! » Le comte, tout préoccupé, tellement qu’il en néglige de prendre congé, s’en va vers Toulouse aussi vite qu’il peut, la charte à la main… Il la fait lire partout, pour que la connaissent clairement chevaliers, bourgeois, et prêtres qui chantent messe. Elle dit que le comte devra observer la paix, renvoyer les routiers, rendre leurs droits aux clercs, qui seront maîtres souverains de tout ce qu’ils lui demanderont, mettre hors de sa protection les juifs, et livrer les hérétiques qu’on lui désignera à la discrétion des croisés. Le comte et les siens ne devront ni manger plus de deux viandes, ni vêtir désormais riches tissus, mais plutôt grosses capes brunes, qui leur dureront plus longtemps ; ils détruiront châteaux et forteresses, et jamais plus chevalier ne résidera en cité, mais à la campagne, comme font vilains. Ils ne percevront plus sur les chemins d’autres péages que ceux anciennement établis, et donneront chaque année quatre deniers toulousains aux « mainteneurs de la paix » établis par les croisés ; les usuriers renonceront au prêt à usure et s’ils ont fait quelque gain, ils le rendront tout d’abord ; si le comte de Montfort ou les croisés chevauchent sur les terres du comte de Toulouse, et prennent des biens lui appartenant, on ne devra point s’y opposer. Il faudra se conformer en toutes choses à la volonté du roi de France ; enfin le comte passera la mer jusque vers le Jourdain, restera là-bas tout le temps qu’exigeront les moines ou les cardinaux de Rome ou leurs commettants, puis il devra entrer dans l’ordre du Temple ou dans celui de Saint-Jean. Quand il aura fait cela, ses châteaux lui seront rendus, et s’il ne le fait pas, on le chassera de partout, si bien qu’il ne lui restera rien.

Les hommes de la terre, chevaliers et bourgeois, en entendant la charte qui leur est lue, disent qu’ils aimeraient mieux être tous tués ou faits prisonniers que de souffrir cela, et qu’ils ne le voudraient faire pour rien, car ils ne seraient plus alors que des serfs, des vilains ou des paysans. Les bourgeois de Moissac, et ceux d’Agenais disent qu’ils fuiraient par eau en Bordelais plutôt que d’avoir pour seigneur Barrois ni Français, ou bien qu’ils s’en iraient, si le comte le veut, se fixer avec lui où il lui plairait. Le comte les en a fort remerciés ; il a fait ses lettres scellées, et les a envoyées à tous ses amis.

VII
Un épisode du siège de Toulouse.

Au printemps, les croisés, après avoir soumis de nombreux châteaux, passent l’Hers près de Montaudran et mettent le siège devant Toulouse ; mais les assiégés, malgré l’opposition du comte de Toulouse, tentent une sortie.

Il était près de tierce lorsqu’ils sortirent ; ceux de l’ost venaient de dîner quand les Toulousains les attaquèrent ; mais le comte de Montfort n’avait pas voulu se désarmer, et la plupart des barons de l’ost n’avaient point déposé le haubert ; aussi sautent-ils prestement sur leurs destriers. A cette rencontre, vous auriez vu frapper de part et d’autre tant de coups d’épieu sur les heaumes retentissants, mettre en pièces, fendre et rompre tant d’écus que vous auriez cru à la fin du monde. Sans mentir, les Toulousains tuèrent Eustache de Caux (dont on fit maint soupir) au moment où, quoiqu’il fût hardi, il allait s’en retourner auprès des siens.

Grand fut le combat (Jésus-Christ me garde !) lorsque les Toulousains et les Navarrais se jetèrent sur l’ost. Alors vous auriez entendu les Allemands pousser de grands cris : la plupart criaient : « Bar ! Bar ! Bar ! » Au passage d’un pont, les Toulousains portèrent à Eustache de Caux un tel coup d’une lance de frêne au gonfanon vair, que le prêtre ne put arriver à temps pour l’administrer, lui donner pénitence et le confesser. Mais il n’y avait pas deux jours qu’il avait reçu le sacrement de pénitence : je crois donc que Jésus-Christ lui voudra bien pardonner.