Quand les Français s’en aperçoivent, ils vont tous à son aide ; mais les félons soudoyers, lorsqu’ils voient ceux de l’ost accourir en masse, se mettent à fuir, car ils savent bien qu’ils ne pourraient tenir contre eux. Ils n’ont pas grande peine à emporter ce qu’ils ont conquis : ils n’ont fait que tuer un homme dont beaucoup pleurent la mort, car il était fort puissant, et de très haute condition. Ses hommes ont fait porter son corps en sa terre, où ils voudront l’enterrer avec les honneurs.

Le matin, à l’aube, quand parut le jour clair, ceux de l’ost, après avoir, quinze jours durant, fait couper les vignes, se mettent à plier tentes et pavillons, car, à ma connaissance, ils veulent changer d’endroit ; les vivres sont trop chers, et ne leur peuvent suffire : un pain, pour un petit déjeuner, vaut bien deux sols, et, sans les fèves et les fruits des arbres (quand ils en trouvent), ils n’auraient rien à manger.

Ils envahissent les terres du comte de Foix, y séjournent longuement, puis, au déclin de l’été, « ayant fait tout le mal qu’ils pouvaient », ils se séparent. Le comte de Toulouse convoque aussitôt ses sujets et ses fidèles ; mais Simon de Montfort les met en déroute à Castelnaudary.

Avant que la guerre soit terminée, maint coup sera donné, mainte lance brisée ; maint gonfanon neuf se dressera par les prés, mainte âme sera jetée hors du corps, et mainte dame veuve ruinée. Le roi Pierre d’Aragon se met en route avec toute sa mesnie ; il a mandé toute la gent de sa terre, si bien qu’il a rassemblé grande et belle compagnie. A tous il a dit et déclaré qu’il veut aller à Toulouse combattre la croisade qui dévaste et détruit tout le pays. Le comte de Toulouse a imploré sa merci pour que sa terre ne soit ni ravagée ni brûlée [par les croisés], car il n’a tort ni faute envers personne née. « Et, puisqu’il est mon beau-frère, car il a épousé ma sœur[13], et puisque j’ai marié mon autre sœur[14] à son fils, j’irai les aider contre cette gente maudite qui les veut déshériter ».

[13] Eléonore d’Aragon, en 1200.

[14] Sancie d’Aragon, en 1241.

DEUXIÈME PARTIE
(ANONYME)

VIII
Prise de Pujols et bataille de Muret.

« Les clercs et les Français veulent déshériter le comte, mon beau-frère et le chasser de sa terre, sans tort ni faute qu’on lui puisse reprocher, mais uniquement parce que cela leur plaît ainsi. Je prie donc mes amis, ceux qui me veulent honorer, de songer à s’apprêter, car d’ici un mois je passerai les ports avec tous les compagnons qui voudront me suivre ! » Tous répondirent : « Seigneur, il sied de faire ainsi ; nous ne voulons point vous faire opposition, quoi que vous veuillez ». Là-dessus ils se séparent, et vont faire leurs préparatifs.

Le comte Raimon pense, entre temps, à reconquérir Pujols[15]. Les capitouls adhèrent à son projet et convoquent les habitants de Toulouse dans les prés de Montaudran. La proposition du comte est accueillie avec enthousiasme.