Adonc le roy, qui fut fort vaillant homme et roide, cria à haulte voix : Anssay, Anssay ! avant, seigneurs barons, ne vous esbaissiez pas, car la journée est nostre ; et disoit : Faisons poindre leurs chevaux, en disant : entretenons-nous ensamble, et tantost les verrez tous desconfis. Adoncques se rassemblèrent entour leur roy, et firent une fière envaye aux Poetevins ; là eut maint homme mort et occis à grant douleur. La matinée fut belle et clère, et le soleil resplendissoit sur les bassines qui faisoit reluire l’or, l’argent et l’azur, et les couleurs des banières et des panons ; les destriers brandissoient, et les pluiseurs alloient par les champs sans point de maistre, leur raines trainans. Adonc la noise fut moult grande du charpentis des espées et des haches, du bruyt et du cry des abattus et navrez, et du son dez trompettes ; et pour ce entendirent ceulx de la ville l’effroy, et coururent aux armes et chascun à sa garde ; car moult fort se doubtoient de traïson. Adoncques l’escuier qui là estoit venu pour anuncer le secours et estoit en la maistre tour avecques la pucelle et la damoiselle, il oyt la noise, et bouta son chief dehors par une fenestre, et lors il aperceut la bataille moult fière et mortelle, et bien congneut, entre les aultres combatans, que c’estoient Anthoine et Regnauld qui estoient venus combatre le roy et ses gens ; si s’escria moult hault : Ma damoiselle, venez veoir fleur de chevalerie, proesse et hardiesse ; venez veoir honneur en son siége royal et en sa majesté ; venez veoir le dieu d’armes en sa propre figure. Amy, dist la damoiselle, qu’esse que vous me dictes ? Je vous dis, dist le chevalier, que vous venez veoir toute la fleur de chevalerie, noblesse et toute courtoisie, qui de long pays est cy venue pour combattre vos ennemis, pour vostre honneur garder, et vostre pays et vos gens. Ce sont les deux enfans de Lusignen qui vous sont venus deffendre et garder du roy d’Anssay et toute sa puissance, et de adventurer leur honneur et leur vie, et pour vostre honneur garder. Adoncques vint la damoiselle à la fenestre, et regarda la mortelle bataille et horrible meslée. Adoncques commença à dire en ceste manière : Vray Dieu, que fera ceste povre orpheline ? Mieulx vaulsist que je me fusse noyée ou fait mourir d’autre mort cruelle ou que je fusse mort née, que tant de nobles creatures fussent periez pour mon pechié. Moult fut la pucelle dolente en son cuer du grand meschief qu’elle voit qui vient par elle, et de la grosse bataille ; et pour vray l’occision fut moult grande d’une part et d’autre, car le roi reconforta ses gens et leur rendit moult grant cœur ; car à celluy poindre fist moult grant dommaige le roy au Poetevins. Et voyant Anthoine le grant dommaige que le roy d’Anssay luy faisoit, il luy en despleut moult. Par ma foy, dist-il, sire roy, vostre dureté sera moult courte ou la mienne. J’aime mieulx à morir que je veisse ainsi murtrir mes gens devant moy. Et adoncques Anthoine commença à poindre le chevau des esporons par grant fierté, comme couroussé contre le roy, l’espée au poing, et le ferit sur le bassinet par telle force que il le fist embrancher et encliner sur le col du chevau, si estourdi que il ne sceut se il estoit jour ou nuyt, ne il n’eut force ne pouvoir de soy aidier ne soustenir ; et ce voyant Anthoine, il rebouta son espée au fourel et le print par my le corps et le tira hors du chevau, et le jeta si roidement encontre la terre que peu faillist que il ne lui crevast son cœur ou son ventre ; et puys il le bailla à quatre chevaliers à garder, et leur commanda sur leur vie que ilz luy en sceussent respondre, et ilz luy disdrent que si feroient-ilz. Adoncques le lièrent et l’emportèrent hors et destournèrent dessoubz un arbre, et appelèrent de leurs gens vingt et cinq bassines pour le aider à garder. Et aprez ces choses faictes, Anthoine retourna à la bataille en criant à haulte voix : Lusignen, avant, barons, frappez tant fort que vous pourrez, sans espargnier ; la journée est à nous, la Dieu mercy, car j’ay pris le roy d’Anssay, qui tant a fait de vilonnie à la pucelle Cristienne. Lors y eubt rude meslée, et là firent les deux frères tant d’armes, que chascun qui les veoit disoit que oncques mais n’en virent deux chevaliers qui tant en fissent. Que vous vauldroit ores long compte ? Quand les Anssoys sceurent que leur roy estoit pris, il n’y eubt oncques deffence ; mais furent tous que mors que pris. Et là gaignèrent Poetevins noble conqueste, et se logèrent ès pavillons du roy d’Anssay et de ses gens. Et adoncques fut mené le roy à la tente de Anthoine, qui estoit logé en la propre tente qui avoit esté au roy d’Anssay ; et adoncques il ne se peut tenir qu’il ne leur dist : Par foy, damoiseaulx, bien dist vray celluy qui dist : En peu d’eure Dieu labeure ; car au jour d’huy matin on n’eut gaires fait de chose ceans pour vous. Sire roy, dist Anthoine, c’est pour vostre musardie et pour vostre pechié, qui faictes guerre aux pucelles sans cause, et les volez avoir par force. Et sachiés que vous en serez bien paié selon vostre droit ; car je vous renderay en la subjection de celle que vous voulez avoir par force subjecte. Adonc quand le roy l’entendit, il fut moult honteux, et luy respondist moult tristement : Or puys qu’il m’est ainsi infortueusement advenu, j’aimes mieulx ma mort que ma vie. Nenny, dist Anthoine, je vous renderay en la merci et en la subjection sans doubte de la pucelle.

Comment le roy d’Anssay fut mené devers la pucelle Cristienne.

Adoncques il appela les deux chevaliers qui vindrent à Lusignen avec le gentil homme en ambassade, et oultre douze chevaliers de Poetou, en disant en ceste manière : Menez moy ce roy en la ville devers la pucelle, et luy dictes que je lui envoie son ennemy pour en faire à sa volenté. Et lors ceulx partirent, et menèrent le roy comme charge leur estoit, et vindrent en la ville, où il furent moult bien festoiez ; car bien sçavoit la pucelle la verité de la victoire ; et adoncques les citoiens les menèrent à moult grant joye devers la pucelle Cristienne, qui les receupt à moult grant joye. Ma damoiselle, disdrent les messagiers, les deux jouvenceaulx du Lusignen se recommandent à vous chierment, et vous envoient ce roy qui est votre ennemy prisonnier, pour en faire à vostre voulenté. Beaulx seigneurs, dist la pucelle, cy appartient grant guerdon ; mais je ne suys mie assez puissante de les guerdonner. Je prie Dieu devotement qu’il les vueille meriter par sa saincte grace. Mes beaulx seigneurs, je vous prie qu’il vous plaise à dire à mes deux seigneurs qu’il leur plaise de venir loger ceans, et amener avec eulx de leur baronnie tant qu’il leur plaira ; et tandis on fera ensevelir les mors et ardoir les chevaux mors ; et aussi mon conseil se advisera comment on les pourra satisfaire de leur painne et despense au mieulx que nous pourrons. Et vous, sire roy, jurez par vostre royaulté que vous ne partirez pas de ceans sans le gré des nobles damoiseaulx qui cy vous ont envoié devers moy ; car je sçay tant encores, Dieu mercy, que je mefferoie de vous mettre en prison fermée, non mie tant seulement pour l’amour de vous, mais pour l’amour de ceulx qui cy vous ont envoié. Adoncques quand le roy eubt oy les parolles de la pucelle, il luy respondist tout honteux : Madamoiselle, je vous jure, par ma foy, mettez-moy où il vous plaira, car je ne me partiray jà de ceans sans votre congié, le leur aussi ; car j’ay veu tant de bien, tant d’onneur et tant de vaillance en eulx, que je desire moult à estre acointé d’eulx, pour ce que j’en pourray mieulx valoir, combien qu’ilz m’ont porté moult grant dommage de mes gens ; et quant à l’avoir, ne me chault gaires. Et lors la damoiselle le fist mettre en une moult riche chambre, et avec luy dames et damoiselles, chevaliers et escuiers, pour luy faire oublier sa perte et pour le resjouir et oster hors de merancolie. Et ce fait, les messagers se retournèrent aux tentes et racomptèrent le mandement et la prière de la pucelle aux deux frères. Et ilz eubrent conseil de y aller, et ordonnèrent le mareschal de l’ost pour gouverner leurs gens tant qu’ilz retournassent, et aussi luy commandèrent à faire ensepvelir les morts et faire nestoier la place où la bataille avoit esté. Lors s’empartirent à belle baronnie, et vindrent au devant d’eulx jusques à cent gentilz hommes, et aussi les barons du pays, qui vindrent faire la reverence aux deux frères, et eulx encore prier de par la pucelle qu’ilz se venissent loger en la ville, et ilz leur respondirent que cy feroient-ilz voulentiers. Adonc montèrent à chevau les deux frères, accompaigniez bien de deux cens chevaliers moult noblement. Et Anthoine estoit monté sur ung grant destrier liart et vestu d’ung jaques de velours cramoisy tout brodé de perles moult riches, et le baston au poing ; et estoit son frère tout pareillement vestu et ordonné ; et quant les barons visrent les deux frères, ilz furent moult esbahis de leur fierté, grandeur, et de leur puissance, et bien disoient qu’il n’estoit homme qui peut contrester ne arrester contre leur puissance, et s’emerveilloient moult de la griffe du lyon qu’ilz apperceurent sur la joue de Anthoine ; et disoient que se ne fut cela, qu’il n’eut plus bel homme au monde ; et moult plaingnoient Regnault pour ce qu’il n’avoit que ung œil ; car il parfaisoit toute beaulté du surplus, que nul ne savoit que deviser de sa beaulté.

En ceste partie nous dist l’istoire que en noble estat entrèrent les deux frères en la ville de Lucembourg, et y avoit devant eulx trompettes à grant foison, avecques heraus et menestriers ; et avoient adonc les bourgois encourtinez les rues jusques au chastel, de riches draps, et y avoit de notables bourgoizes quy estoient en leurs fenestres moult richement parées et vestues selon leur estat.

L’istoire dist que les deux frères partirent de leurs tentes à moult noble baronnie de leurs gens, avec la baronnie du pays ; et chevauchèrent tant qu’ilz vindrent à Lucembourg ; et y furent moult regardez des habitans de la cité, et disoient l’ung à l’autre : Voiés les deux frères fiers hommes qui moult se font à redoubter ; celluy n’est pas sage qui à celles gens prend noise ne debat. Et avoient moult grant merveille de la joe d’Anthoine, et en verité c’estoit une moult estrange chose à veoir ; mais la grant beaulté qui estoit au demourant de luy faisoit cela oublier ; et aussi il ne lui mesceoit pas fort. Et ainsi allèrent vers la maistresse fortresse. Les dames et les damoiseaulx les regardoient par les fenestres et disoient que oncques mais n’avoient veu deux damoiseaulx de plus noble affaire. Et lors vindrent au chasteau, et descendirent devant la salle ; et leur vint à l’encontre du piet du degré Cristienne la pucelle, moult bien acompaignée de dames, damoiselles, chevaliers et escuiers, et les receupt et festoia moult honnourablement en les prenant par leurs mains, estant au millieu d’eulx deux. Et ainsi montèrent les degrés de la grant salle, qui estoit tendue moult noblement de riche tapisserie, selon l’usage du pays et le temps de lors ; et de la salle entrèrent en une chambre moult riche ; et lors prist la pucelle le parler en disant en ceste manière : Mes chers seigneurs, je vous mercie tant comme je puis du noble secours que vous m’avez fait ; je n’ay mie tant vaillant que je vous puisse bonnement remunerer ; non obstant je feray tout mon povoir pour engagier ma terre dix ans. Et aussi, mes seigneurs, vous m’avez envoié de votre bonne grace et franchise le roy d’Anssay, mon ennemy, dont plaise vous sçavoir que je ne suys mie telle qui vueille ne doibve prendre pugnition de luy, ne le tenir prisonnier ; mais à vous appertient d’en faire vostre bon plaisir, qui en avez eu la paine et le peril de le conquester ; si vous doibt demourer, car c’est raison ; et aussi du don que vous m’avez fait je vous remercie tant que je puis plus au monde, et le vous remetz en votre possession ; et à vous, mes seigneurs, est de sa mort ou de sa vie, lequel qu’il vous plaira à faire ; car quant est de moi, je ne m’en quiers jamais à mesler par dessus vous, mais le vous quitte tout à plein. Ma damoiselle, dist Anthoine, puys qu’il vous plaist, nous en ordonnerons tellement que ce sera à vostre honneur et prouffit, et à sa grande honte et confusion ; et de ce ne vous en doubtez mie. Et sachiés que mon frère et moy ne sommes pas venus pour vous aidier pour argent, mais pour droit et raison soubstenir, et aussi que tous chevaliers doibvent aidier les vefves, les orphelins et les pucelles, et pourtant que on nous avoit dist et tresbien informé que le roy d’Anssay vous faisoit grant guerre ; pourtant ne vous doubtez mie que du vostre veuillons la vallue d’ung petit denier, fors tant seullement vostre bonne amour et grace, sans vilonnie. Adoncques quant la pucelle entendist ces parolles, elle fut moult esbahie du grand honneur que les deux frères luy faisoient ; non obstant elle respondist ainsi : Par ma foy, mes seigneurs, au mains ne seroit-ce mie raison que je ne paiasse bien vos gens, qui sont cy venus à vos gaiges soudoyez. Damoiselle, dist Anthoine, souffrés vous-en, car monseigneur nostre père et madame nostre mère les ont satisfais d’ung an avant qu’ilz partissent de nostre pays ; et il n’y a mie encores ung mois acomply que nous en partismes ; et d’aultre part, nous avons or et argent assez ; si ne veullés plus perdre vos parolles, car certes, madamoiselle, il ne se fera aultrement. Et adoncques de rechief elle les remercia moult humblement.

Lors vint ung maistre d’ostel qui moult doulcement se agenoilla devant la pucelle et luy dist : Ma damoiselle, il est prest, quant il vous plaira à laver. Par foy, dist-elle, quant il plaira à mes seigneurs qui cy sont. A quoy respondist Anthoine : Damoiselle, nous sommes tous prestz, quant il vous plaira. Et lors se prindrent par les mains, et fist Anthoine mander le roy d’Anssay, et le fist seoir à table le premier, et puis après la pucelle, et puis Regnault, frère dudit Anthoine ; et après eulx s’assirent quatre des plus haultz barons du pays, et après par la salle s’assist qui mieulx, chascun selon son degré. Du service des mets ne vous fault jà tenir long compte, car ilz furent si grandement servis qu’il n’y failloit riens ; et, quant ilz eubrent disné, ilz lavèrent, et finablement les tables furent ostées et graces dictes. Ce fait, le roy d’Anssay prist la parolle en disant en ceste manière : Seigneurs damoiseaulx, veullez moy escouter : il est vray qu’il a pleu à Dieu que fortune m’a à ce amené que par vostre haulte proesse je suys et ay esté, moy et mes gens, desconfis, et moy vostre prisonnier ; et vraiment, je ne m’en prise pas mains, pour quelque dommaige qu’il m’en puisse advenier, pour ce que je vois en vous tant de bien, tant d’onneur, de proesse et de vaillance, que je prens grant plaisir à vous veoir, et ne pourroye que amender de vous. Or, beaulx seigneurs damoiseaulx, à moy tenir longuement prisonnier ne povez vous conquester guères ; si vous supplie humblement tant comme je puys qu’il vous plaise à moy mettre à finance raisonnable, et qu’il vous plaise à moy faire tant de grace que je ne soie pas destruict ne desherité du tout de ma seignourité ; mais vous y plaise à regarder en pitié, et ne vueillés pas avoir trop grand regard à ma folle entreprinse en vostre riguer, combien que j’ay desservi à estre tresbien pugni rigoureusement. Par mon chief, dist Anthoine, sire roy, qui vous pugniroit selon droit et raison, vous n’avez pas de quoy amender à ceste pucelle la vilonnie, l’injure et dommaige que vous luy avez faicte sans cause ; mais, pourtant que vous recongnoissés vostre verité, vous en aurez plus legière penitance ; et je vueil que vous sachés que mon frère et moy ne sommes pas venus de nostre pays pour la fiance de gaigner pecune sur vous ne sus aultruy, mais pour desir et esperance de acquerir honneur et bon regnom ; sans avoir en nous nul appetit ne voulenté d’avarice ; et pourtant, dès maintenant nous vous quittons, quant est de nostre part, mon frère et moy, vostre prison, par ainsi que nous vous tauxerons à restituer à ma damoiselle qui cy est tous ses dommages, tant de larrecins, comme de pillages de proyes, de bestes, et aussi de toutes aultres choses quelconques, au regart et jugement de preudommie et hommes dignes de foy, qui sur ce seront eslus pour le dommage priser et taxer ; et sur ce baillerez bons obstages avant que vous partirez, et le jurerez et prometterez par vostre foy et aux sainctes Evangilles de Dieu, et en ferez presentement lettres soubz vostre sellé de acomplir et entretenir ce que j’ay dessus dit. Et oultre ferez plus en convenant que jamais ne porterez ne soufferez porter à vostre povoir dommaige à ma damoiselle qui cy est, mais aiderez et conforterez elle, son pays et tous ses hommes, envers tous et contre tous ceulx qui dommaige ne injure leur vouldroient faire ne pourchasser. Et vueil bien que vous sachés que si vous ne voulez jurer et accorder de vostre bon gré tout ce que je vous ay dit, que je vous envoierai en tel lieu dont vous n’en eschapperez jamais en vostre vivant. Et quant le roi entendist ceste parolle, il respondist en ceste manière : Sire, par ma foy, je tiens ceste taxation et ordonnance à vous fiablement tenir, mais que ma damoiselle en soit contente. Par foy, dist-elle, ouy, puysqu’il plaist à messeigneurs et damoiseaux. Et adonc reprint Anthoine la parolle, et dist encore ce qui s’ensieut :

Bon roy, je n’ay pas tout dit ce que je vueil que vous facés, car il faut que vous facés fonder une priouré de douze moynnes et le prieur, et les renter bien et deuement, en tel lieu qu’il plaira à madamoiselle et à son conseil, pour prier pour les ames de tous ceulx qui sont mors, tant de vostre costé que de ceulx de ce pays, comme de nos gens, qui par vostre coulpe sont peris et mors, et de ce vous fault bailler et livrer bons plaiges. Par foy, damoiseaulx, dist le roy, je l’accorde. Adoncques le roy le jura par sa foy et sur sainctes Evangilles à tout ce que dist est tenir et acomplir, et en bailla bons obstages ; et en firent faire bonnes chartes sellées de son sel et des seaulx de tous les barons du pays. Et ce fait, Anthoine dist au roy : Je vous rends quitte et delivre tous les prisonniers que nous et nos gens avons, et toutes vos tentes et pavillons ; mais l’avoir qui est departi entre mes compaignons ne vous pourroie rendre. Et adoncques lui fist delivrer jusques à quatre mille prisonniers, tous gens de fait et d’estat ; et lors le roy s’enclina et le remercia moult humblement. Que vous feroie ores long compte ? La feste commença à estre moult grande parmy Lucembourg et au chasteau. Et adoncques chascun tint à grant vaillance ce que Anthoine et son frère avoient fait au roy d’Anssay.

Comment le roy d’Anssay appella les barons de Lucembourg à conseil.

Lors appella le roy d’Anssay tous les barons du pays à conseil, et leur dist : Beaulx seigneurs, entretant que le fer est chault, on le doibt batre ; combien que j’aye esté mal vueillant de vous et de vostre damoiselle, la chose est venue certainement que je vouldroie son honneur et son pourfit et le vostre. Oyés, beaulx seigneurs : Dieu vous a envoyé belle adventure se vous la sçavez prendre en gré. Or, sire roy, puysque si avant avez parlé, conseillez-nous et vous plaise à dire que c’est. Par foy, dist le roy, voluntiers, il fault que nous façons tant que Anthoine de Lusignen prengne vostre damoiselle à femme, et sera vostre seigneur ; et lors vous pourrez dire seurement que vous n’avez besoing ne marchissant nul si hardi qui osast prendre sus vous une poullaille sans congié. Et ceulx respondirent ainsi : Sire roy, se Anthoine la vouloit prendre, certainement nous en serons tous joyeux. Ores donc, beaulx seigneurs, laisse-moy convenir, dist le roy : car ce, dist le roy, j’en viendray à bout de ce faire. Or me attendez ung pou icy, et je m’en vois devers luy. Adonc vint le roy à Anthoine et luy dist : Sire damoiseau, les barons de ce pays vous prient moult chièrement que vous admenez vostre frère et vostre conseil en ceste chambre, car ilz ont grant desir de parler à vous pour vostre pourfit. Par ma foy, dist Anthoine, tresvolentiers ; et lors appelle son frère et les dessus dis de son conseil, et entra en la chambre ; et les barons du pays, qui là estoient, s’enclinèrent vers les deux frères et leur firent grant honneur. Adoncques dist le roy d’Anssay : Beaulx seigneurs, ces deux nobles damoiseaux sont venus à vostre mandement ; dictes-leur pourquoy vous les avez mandé. Et ceulx luy respondirent : Sire roy, nous vous prions chièrement qu’il vous plaise à luy declarer nostre intention, car vous le sçavez mieulx et plus honnourablement faire que nous. Par mon chief, dist-il, volentiers. Et adoncques dist le roy ces parolles qui cy sont escriptes :

Anthoine, franc et noble chevalier, les barons de ceste contrée ont regardé et consideré le grant honneur que vous avez fait à leur dame, à son pais et à eulx, et aussi ilz ont consideré que vous ne voulez rien avoir du leur, ne de leur dame ; si ont en leur meismes consideré et advisé que, se ainsi demouroit vostre raison, elle seroit petitement gardée, et pour tant ilz vous prient qu’il vous plaise à leur accorder ung don, et ce sera sans vostre coust. Par mon chief, dist Anthoine, beau seigneur, se c’est chose que je puisse faire pour mon honneur, je le vous accorde. Par mon chief, dist le roy, dont est leur requeste passée, car ilz ne requièrent que vostre pourfit et honneur. Or dictes donc, dist Anthoine. Damoiseau, dist le roy, ilz vous vueillent donner la duchesse de Lucembourg, leur dame, qui est l’une des plus belles dames de toute sa contrée. Or, Anthoine, ne refusés pas ce noble don. Adoncques quant Anthoine l’entendit, il pensa en soy-meismes moult longuement, et aprez grant pièce il respondist : Par ma foy, beaulx seigneurs, je ne cuidoie pas estre venu en ceste contrée pour ceste querelle ; mais, puysque je le vous ay ottroyé, je ne m’en desdiray jà. Or soit la damoiselle mandée, car, se il luy plait, il me plait. Adoncques fut la damoiselle mandée par quatre des plus haultz barons, et, en venant, ilz luy comptèrent ceste nouvelle, dont elle fut bien joyeuse, combien qu’elle n’en fist aulcun semblant. Et, quant elle vint en la chambre, elle s’enclina devant Anthoine et tous les barons aussi, et en le regardant elle se mua en une couleur plus vermeille que rose. Adont les barons la benirent moult et luy comptèrent cest affaire, et, quant la pucelle les eut ouys, elle leur respondist par ceste manière : Beaulx seigneurs, je rendz premierement grace à Dieu et à sa benoite mère, et à vous aprez, de l’onneur qui à present me survient : car si povre orpheline que je suys n’est pas digne d’estre assignée en si hault lieu que d’avoir la fleur de chevalerie et de noblesse de cristienneté ; et d’aultre part je sçay et congnois que vous, qui estes mes hommes, qui voiés plus cler en mes besoingnes que je ne faitz, ne me conseilleriez mie voulentiers chose qui ne fut à mon pourfit et honneur ; je ne vous doibs ne vueil desdire, mais suys preste de obeir à tout vostre plaisir.