Comment Anthoine espousa Xpistienne, duchesse de Lucembourg.

Par Dieu, damoiselle, dist chascun des barons, vous dictes tresbien. Que vous feroit ceste chose plus longuement demenée ? car, à brief parler, ilz furent fiancez à grant joye, et le lendemain furent espousez, et fut la feste moult grande et moult noble, et en furent ceulx du pays moult joyeulx quant ilz sceurent les nouvelles. Et celle nuyt coucha Anthoine avecques sa femme, et fut engendré ung moult vaillant hoir, et fut appelé Bertrand, et fut la feste des neupces moult grande, et dura par quinze jours, et donna le duc Anthoine moult de beaulx joyaulx et de riches dons, et prist et receupt les hommages et fiés. Et donna le roy d’Anssay congié à ses gens de retourner en leur pais, et demoura avec Anthoine à privet maisgnée pour acomplir ce qu’il avoit promis au traictié de la paix. Et alloit le duc avec son frère et le roy d’Anssay et la baronnie parmy le pays, visitant leurs villes et fortresses, et mist tout en bonne ordonnance, que chacun disoit que c’estoit ung des saiges princes qu’ilz eussent oncques mais veu. Et quant il eut visité tout le pays il retourna à Lucembourg, où la duchesse Cristienne le receupt moult liement ; et lors eubt conseil le duc Anthoine de porter sur ses armes l’ombre d’ung lyon, à cause de sa duchié ; et aussi la duchesse l’en avoit par avant souventes fois prié. Et ainsi s’en retournèrent à Lucembourg, par l’espace de deux moys, le duc, le roy et Regnauld à moult grant deduit et esbatement ; et ce pendant vint ung messagier de Behaigne de par le roy Phedrich, qui estoit frère au roy d’Anssay, lequel les payens et Sarrazins avoient assiegé en la ville de Pragne.

Comment le roy de Behaigne envoia ung messagier par devers le roy d’Anssay, son frère.

En ceste partie nous dist l’istoire que ung messagier vint à Lucembourg de par le roy Phedrich de Behaigne, qui moult estoit vaillant preud’omme, et qui moult fort avoit soubztenu la foy catholique en son temps contre les Sarrazins, le roy de Craco, et les autres rois xpistiens marchissans à luy ; et pourtant luy avoient couru les Sarrazins en son pays, et n’estoit pas le roy Phedrich assez fort ; et pourtant il c’estoit mis et retrait en la cité de Pragne, luy et la plus grande partie de ses gentilzhommes. Or est vray que celuy roy n’avoit de heritier que une seulle fille, qui avoit nom Aiglentine. Et est certain que celluy roy Phedrich estoit frère du roy d’Anssay, et pourtant envoia-il vers luy à secours. Le messagier avoit esté à Anssay, et là on luy avoit dit que il estoit à Lucembourg ; et, à brief parler, tant enquist le messagier qu’il trouva le roy d’Anssay et lui presenta les lettres de son frère Phedrich ; et tantost il rompit la cire et les ouvrit et les lut ; et par icelles il vit et congneut le meschief en quoy son frère estoit, et dist si hault que chascun le povoit oyr et entendre : Ha, ha, Fortune, comment tu es perverse et peu feable ! certes l’omme est bien deceu qui en toy ne en tes dons se fie en riens. Or n’a pas gramment que du plus hault de ta roe m’as mis au plus bas, et encore ne te souffist-il mie, mais me veulz pardestruire, quant mon frère, qui est ung des prud’ommes et vaillans roys du monde, tu veulz ainsi desemperer et debouter de son roiaulme, se Dieu par sa grace n’y mest remède. Adoncques se tourna devers le duc Anthoine, en disant : Ha, a, tresnoble et tresvaillant seigneur, or me va de mal en pis : car vostre tresnoble chevalerie et puissance ne m’a pas tant seullement maté ne amendry de mon honneur, mais avecques moy le plus preud’omme et le plus vaillant roy qui fut en toute la lignée, et qui plus vaillamment a deffendu la foy catholique contre les ennemis de Dieu. Or est ainsi que je ne le puis aulcunement secourir contre ses anemis ; et ainsi sommes-nous deux roys exilliez par vostre proesse, non pas par vous, mais par ma folle emprinse ; car Dieu m’a pugni moins assez que je n’ay desservi. Et lors commença à mener tel duel que c’estoit grant pitié à veoir.

Moult fut doulent le duc Anthoine quant il eut entendu les piteux regrès que le roy d’Anssay avoit fait ; et adonc lui dist : Sire roy, dictes moy pour quoy vous menez si grant douel. Par Dieu, ce dist le roy, il y a bien bonne cause ; et vous plaist à regarder en ceste lettre, et vous verrez la douleur et le meschief où mon frère est, auquel je ne puis aidier, ne le reconforter, car vous avez confondue ma puissance. Alors prist le duc la lettre et la lut de chief en chief, et vit le grant misère où le roy Zelodus de Craco tenoit le roy Phedrich de Behaigne, en Pragne la cité, où il n’avoit, comme disoit la teneur des lettres, nulz vivres au mains pour plus de trois ou quatre mois. Et veant le duc Anthoine le meschief où les Sarrazins tenoient le roy, si en eut grant pitié, et en luy mesmes dist en son cœur que pas ne demourera en cestuy party, et que les Sarrazins achetteroient la paine qu’ilz font souffrir aux xpistiens. Et lors dist au roy : Sire roy, se je vous vouloie aidier à secourir vostre frère, y vouldriés vous point aller ? Et quant le roy entendist ceste parolle, il se jetta à genoulx en disant : Sire, se vous me voulez faire ceste grace, je vous jure que je feray Regnauld vostre frère roy de Behaigne aprez le decès de mon frère le roy, qui est aisné de moy prez de vingt ans : car sachiés que mon frère n’a hoir, fors seullement une belle fille, qui a nom Aiglentine, et a environ .xv. ans ; et celle donneray-je, se il vous plaist, à Regnauld, vostre frère. Par foy, dist le duc, et je l’accorde. Or vous en allez en Anssay, et faictes vostre mandement ; et soiez cy dedens trois sepmaines, et vueillés logier là en ces prez, en vos tentes qui encores y sont ; et entretant je manderay mes gens qui sont en la guerre avecques ung mien chevalier en la leffe où on lui avoit fait tort. Et le roy luy respondist : Sire duc, celluy le vous merite qui souffrist mort et passion. Et adoncques print congié du duc et de la duchesse, de Regnauld et de toute la baronnie, et monta à chevau, et s’en erra avecq sa mesnie tant comme il a peut vers son pays d’Anssay, dolent de sa perte, et joyeux du secours que le duc Anthoine luy promist à faire pour secourir le roy Phedrich, son frère, qui guerroioit contre les mauvais Sarrazins.

La vraie histoire nous tesmoingne que tant chevaucha le roy d’Anssay qu’il vint en son pays, où il fut moult bien venu de sa baronnie, et s’en alla tantost veoir Metidée, sa fille, qui n’en avoit pas deux ans accomplis ; et aprez il retourna avec ses barons, et leur compta tout son affaire, et comment il luy convenoit aller secourir son frère, et comment le duc Anthoine et Regnault, son frère, le iroyent aidier à secourier son frère à toute leur puissance. Par foy, disdrent les barons, dont ne peut-il estre que la besoingne ne se porte bien : car encontre leur effort ne pourront paiens contrester. Or vous delivrés, sire, de faire vostre mandement, car nous irons tous avecques vous. Lors fist le roy son host semondre et mander par tous ses amis et ses alliez ; et en pou de temps assembla bien de six à sept mille combatans, et se partist de son pais, et y laissa bon gouverneur ; puis erra tant que, au bout de trois sepmaines, il se loga devant Lucembourg, en la prarie et tentes qu’il y avoit laissées ; et les gens du duc Anthoine, qui estoient revenus de la guerre où ilz estoient allez ; et tant qu’ilz furent en nombre cinc mille bassines et mille cinc cens arbalestriers et archiers assemblez, sans compter ceulx de la duché, qui furent deux mille ; mais, non obstant, il n’eut pas voulu mener que mille, et laissa le remanant pour garder le pays, et leur recommanda la duchié, et aussi à ung baron de Poetou, nommé le seigneur Dargemon.

Comment le duc Anthoine prinst congié de la duchesse Cristienne et s’en alla vers Pragne avec son ost.

En ceste partie nous dit l’istoire que, quant le duc Anthoine print congié de la duchesse, qu’elle fut moult doulente ; mais elle n’en osa montrer samblant ; toutesfois elle le pria de revenir au plus tost qu’il pourroit, et il lui dist que si feroit-il, et luy dist oultre : Duchesse, pensez bien de vous et de vostre fruict ; et se Dieu, par sa grace, donne que ce soit ung filz, faictes-le baptiser, et vueil qu’il soit nommé Bertrand. Et la duchesse lui dist : Monseigneur, à vostre plaisir. Lors se entrebaisèrent, et partist le duc, et vint à ses gens, et fist sonner ses trompettes. Adoncques se desloga l’ost et se mist à cheval. Là peussés oyr grant effroy de gens et de chevaux. Adoncques l’avant-garde chevauça, laquelle conduisoit le roy d’Anssay et Regnauld de Lusignen, qui estoit monté sur un hault destrier liart et armé de toutes pièces, excepté du bassinet, et tenoit ung gros baton au poing, et ordonnoit ses gens moult bien ; et sembloit prince de hault cœur et de haulte entreprinse ; et aprez l’avant-garde venoit le sommage et la grosse bataille ; et puis alloit l’arrière-garde, que le duc Anthoine faisoit : car on lui avoit dit qu’en celluy pays avoit grans robeurs et larrons ; mais le duc leur manda de fort en fort que, se ilz estoient si hardis de prendre riens sur luy ne sur ses gens, qu’il en feroit telle justice que les aultres s’en chastiroient. Et en ce parti passa toute la leffe qu’il n’y eut homme si hardi de riens prendre sur son ost. Or est vray que une nuyctée il se loga devant Ays atout son ost ; et luy firent les bourgois de la ville de moult riches dons, dont Anthoine les mercia moult, et leur offrist son service, se mestier en avoient. Et le lendemain, aprez la messe, il se desloga, et erra tant qu’il se logea sur le Rin, qui est une moult grosse ripvière et merveilleuse ; et firent ceulx de Coulongne grant dangier de laissier passer l’ost parmy la cité au pont.

Anthoine adonc fut moult doulent quant il sceut que ceulx de Coulongne faisoient grand dangier de luy et de son host laissier passer par la cité. Adoncques leur manda fierement comment il avoit en son intention de lever le siége que le roy de Craco avoit mis à soixente mille Sarrazins devant la cité de Pragne, et par ce moyen avoit assiegé le roy de Behaigne, qui estoit dedens ; et que ilz luy mandassent se ilz estoient de la partie des Sarrazins, et il auroit sur ce advis que il feroit ; et aussi que malgré eulx il trouveroit bien bon passaige, mais non pas si brief que par leur ville, et que, se il s’eslonguoit d’une journée, qu’il sçavoit bien comment ilz lui feroient retour de quatre. Et quant ceulx de Couloingne oyrent ce mandement et furent bien informez de la fierté des deux frères, ilz eubrent grant doubte, et tantost envoièrent par devers le duc Anthoine quatre des plus notables bourgois de la cité, qui moult humblement luy firent tresgrande reverence, et furent moult esbahys de sa fierté et contenance. Non obstant ilz lui disdrent en ceste manière : Tresnoble et puissant seigneur, les bourgois de la cité de Coulongne nous ont envoiez par devers vous ; et sachés qu’ilz vous laisseront vouluntiers passer paisiblement parmy la cité de Couloingne, par ainsi qu’ilz soient seurs que vous ne leur laisserez porter dommaige de vous ne de vos gens. Par ma foy, dist Anthoine, se je eusse eu voulenté de leur porter contraire, je leur eusse fait à sçavoir ; et aussi je n’ay pas cause de ce faire, car je ne sçay pas que ilz m’aient riens meffait, ne aux miens aussi ; combien qu’ilz me font penser qu’ilz m’aient meffait ou que je leur aye meffait, que jamais je n’eusse pensé se empeschement ne moy eussent mis. Allez, et leur dictes se ils ne sentent de viel temps aulcun meffait devers moy ou devers les ducs mes predecesseurs, dont ilz n’aient eu ou fait accord, qu’ilz me laissent seurement passer, sinon qu’ilz le me facent assavoir. Quant ilz entendirent la parolle, ilz prindrent congié, et annuncèrent aux bourgoys le mandement du duc. Et ceulx assamblèrent leur conseil et les anciens, et trouvèrent que jamais n’avoient eu discord aux ducs de Lucembourg, ne à leurs amis ne aliez, et que, puys qu’il estoit si vaillant et si notable homme, qu’ilz le laisseroient passer ; et luy remandèrent ces nouvelles, et avec ce lui envoièrent moult de beaulx dons, tant d’avaine comme de pain, grant foison de vin, chars et vitaille à grant foison. Et quant le duc Anthoine ouyt la response et vit leurs grans presens, il les mercia moult, et fut bien joyeulx quant ceulx de la ville de Coulongne vouloient estre leurs amis, et leur dist que quand ilz auroient de luy besoing, luy et son povoir seroit en leur commandement ; et ceulx l’en remercièrent moult humblement. Et le duc Anthoine fist donner à ceulx qui avoient amené les presens de moult riches dons, qui autant ou plus valloient que les presens et dons à luy faitz de par la ville : car il ne vouloit pas que les habitans d’icelle ville pensassent qu’il voulsist rien avoir du leur. Si luy tourna à grant vaillance, et ainsi demoura celle nuyt.

En ceste partie nous dist l’istoire que ceste nuytée sejourna l’ost devant Couloigne ; et fut moult bien aise et refrechi des biens de la cité : car le duc les fist partir tant que chascun en eut largement. Et le lendemain bien matin le duc entra en la ville atout deux cens hommes d’armes, et fist crier sur paine de la hart que nul ne fut si hardi de riens prendre en la ville sans paier. Adonc passa l’avant-garde en belle ordonnance, et disdrent ceulx de la cité que oncques mais n’avoient veu gens d’armes en si belle ordonnance, et après passa le sommage, et se logèrent de là la rivière tout au long de l’Eire ; et fut bien heure de vespres avant que tout le sommage fut passé. Celle nuyt se loga le duc en la cité, avec luy de ses haultz barons de l’arrière-garde, où on luy fist grant honneur, et donna à soupper aux dames et aux damoiselles de la ville, aux bourgois et à pluiseurs gentilz hommes, chevaliers et escuiers qui demouroient en la cité, et après soupper commença la feste, qui fut moult grande. Et, au departir, il n’y eut dame ne damoiselle à qui le duc ne fist donner ung beau joyau, selon ce qu’il lui sambloit que la personne le valloit ; et aussi fist il à aucuns des bourgois, et par especial à tous gentilz hommes, et acquist tellement l’amour d’eulx qu’ilz voulsissent bien qu’il fut leur sire.