Le lendemain passa la grosse bataille, et puys passa l’arrière garde en belle ordonnance, et se logèrent oultre le Rin, et prist le duc congié de ceulx de la ville, et moult les mercia de l’onneur qu’ilz lui avoient fait. Et ceulx lui respondirent tous d’une voix : Noble duc, la cité et nous tous sommes prestz à vostre commandement plus qu’à nul aultre seigneur que nous aions marchissant à nous ; et ne nous espergnés pas de chose nulle que nous puissions faire pour vous, car nous en sommes tous prestz maintenant et autres fois. Et se partist d’eulx, et alla en sa tente, et le lendemain, ainsi que le duc partoit de la messe, et qu’il faisoit tromper pour desloger, et que quant l’avant garde c’estoit mise à chemin, vindrent quatre chevaliers de la cité bien montez et bien armez, excepté de bassines, qui descendirent devant le logis du duc, atout quatre cens hommes d’armes et cent arbalestriers qui les sievoient. Adonc les chevaliers saluèrent le duc, et puis lui disdrent : Tresnoble et puissant duc, la cité de Couloigne se recommande à vostre bonne grace, et, sire chevalier, pour la grant noblesse qu’ilz ont veu en vous, ilz desirent tous temps estre vos bons amis, et puys que vous les ayés pour recommandez ; ilz vous envoient quatre cens hommes d’armes et cent arbalestriers d’estoffe, paiez pour huyt moys, pour aller avecques vous partout où vous vouldrez et où il vous plaira. Par mon chief, dist le duc, tresgrans mercis, et vous soyez le tresbien venu ; ceste courtoisie n’est pas à refuser ; et sachiés que je ne le oubliray pas en temps et en lieu. Sire, dist l’ung des chevaliers, il n’y a nul de nous quatre qui ne sache tous les chemins d’icy en Craco, et, se mestier est, nous vous guiderons bien et seurement par tous les desrois, passages et ripvières. A ce respond le duc et dist : Cecy n’empire pas nostre affaire, et je n’y renunce pas quant il sera temps. Lors les fist mettre en ordonnance et les receupt pour estre soubz sa banière. Et lors se desloga l’avant-garde, la grosse bataille et l’arrière garde, et errèrent tant par leurs journées qu’ilz vindrent et entrèrent en Bavière, auprez d’une grosse cité appellé Nueremich, où estoit le duc Ode atout grans gens : car il se doubtoit du roy Zelodus de Craco, qui estoit assiegé devant le roy Phedrich de Behaigne, qui tenoit en grant necessité : car il avoit bien avec luy quatre vingz mille payens, et se doubtoit moult fort le duc Ode que le roy Zelodus ne luy venist courir sus se il soubzmettoit le roy Phedrich, et pour tant avoit-il assamblé son conseil assavoir mon qu’il pourroit faire.
Lors vint ung ancien escuier qui estoit au duc Ode, et luy dist : Monseigneur, par l’ame de moy, je viens de devers les marches d’Allemaigne, mais il s’avalla pour venir cy ung grant seigneur, et mainne les plus beaulx gens d’armes que oncques mais je veisse, et ne sçay où il se veult traire, fors qu’il tire le chemin pour venir cy. Par foy, dist le duc, je me donne grant merveille quieulx gens ce sont ; se le roy d’Anssay n’eut esté l’aultre jour desconfi devant Lucembourg, je pensasse que ce fut il qui allast aidier au roi Phedrich, son frère, contre les Sarrazins ; et, par mon chief, se ce fut il, je allasse avec luy pour le secourir. Monseigneur, dist l’escuier, il seroit bon d’aller sçavoir quieulx gens ce sont, ne se ilz vous vueillent aultre chose que bien. Dan escuier, dist le duc Ode, aller vous y convient, puis que vous les avez veus, car c’est bien droit. Et celuy respondist : Par ma foy, monseigneur, je suys tout prest, et à Dieu vous commant. Et tantost s’en partist ; et tant erra qu’il apperceut l’ost au font d’une vallée sur une rivière, et vit les cuisines, les chevaulx fouier, et les coursiers hanir ; là veoit gentilz hommes par trepeaulx, avec la barre de fer et la lance avec la tarde. Les autres esprouvoient leurs harnoys de trait, de jet d’espée, et d’aultres fortz exercices. Par mon chief, dist l’escuier, vecy bonne contenance de gens d’armes ; ils ne sont pas apprentifz de leur mestier. Telz gens sont fort à doubter. Lors regarda à destre sur une petite montaigne où il y avoit bien cincq cens hommes d’armes, et vit le guet et les coureus destournez tout en l’entour de l’ost. Par foy, dist l’escuier, qui moult avoit veu en son temps, ce sont gens d’armes à droit conquester. Lors entra en l’ost et demanda celluy qui avoit le gouvernement de l’ost, et tantost il y fut mené ; et, quand il vint devant Anthoine, il fut moult esbahi de sa fasson, et toutesfois le salua moult courtoisement, et puys luy dist : Monseigneur, le duc Ode de Bavière m’envoye par devers vous à sçavoir que vous querez en son pays, et se ne luy voulez que bien ; et aussi qui vous estes qui menez si belle compaignie que je vois cy assemblée : car il scet bien que vous n’allez mie en telle route que vous n’ayez bien affaire. Amis, dist Anthoine, dictes à vostre seigneur que nous ne luy voulons que bien ne à son pays ; et luy pourrez dire que c’est le roy d’Anssay, Anthoine de Lusignen, duc de Lucembourg, et Regnauld son frère, et pluiseurs autres barons, chevaliers et escuiers, qui allons secourir le roi Phedrich de Behaigne, qui est assiegé des Sarrazins. Sire, dist l’escuier, Dieu vous doinct faire bon voiage par sa saincte grace, et à Dieu vous commant ; je le vois dire à monseigneur. Allez en la garde de Dieu, dist Anthoine. Et lors se departist l’escuier, et revint en la cité, et recorda au duc tout ce que vous avez ouy, de mot à mot, et la fierté d’Anthoine, et la fasson et gouvernement de l’ost, et commença à dire : Sire, certainement ceulx sont les gens que je vis oncques qui mieulx sont à priser et à doubter. Par mon chief, dist le duc, il meut de grant honneur et vaillance à ces deux frères de venir de si loing pays pour querir les adventures, et leur vient de grand bien de venir secourir le roi Phedrich contre les ennemis de Jhesucrist. Et je prometz à Dieu que ce ne sera sans moy, car il me seroit tourné à grant honte se je n’y alloye, attendu qu’il est mon cousin, et que ma terre marchist si prez de son pays et royaulme, et que les estrangiers le viennent secourir de si loing pays. Et pour lors avoit fait son mandement le duc Ode, et avoit jà de trois à quatre mille combatans. Que vous feroye ores long compte ? L’ost se desloga et passa par-devant Nurmich ; et lors le duc Ode saillit à belle compaignie de gens, et se vint presenter au roy d’Anssay et à Anthoine, et à son frère, luy et ses gens, qui le receuprent moult liement, et ainsi chevaucha l’ost ensamble par l’espace de six jours. Et cy se taist l’istoire de plus parler d’eulx, et parle du roy Phedrich et du siége.
En ceste partie dist l’istoire que la puissance du roy Zelodus de Craco fut moult grande, et n’osoit pas bonnement sallir le roy ; et toutesfois fist-il mainte saillie sur les Sarrazins, où il les greva moult, et y eut mainte grosse escarmouche, et presque tous les jours estoit la meslée à la barrière ; et avoit en la cité environ cent bassines de Hongres qui estoient moult vaillans chevaliers, et sailloient souvent, et escarmouchoient l’ost, et leur portoient moult grant dommaige. Or advint par ung matin que les Sarrazins vindrent escarmoucher, et ceux de la ville avallèrent le pont et ouvrirent portes et barrières, et saillist le roy tout armé à moult belle compaignie, et y eubt moult grant occision des payens, et les reboutèrent jusques à leur logis ; à celle heure estoit monté le roy de Craco sur ung fort destrier, sa banière au vent, accompaigné de bien quinze mille Sarrazins, et s’en vint en moult belle ordonnance vers la bataille ; là eut maint coup donné et receu, et par force convint nos gens reculer jusques aux barrières. Là eut grant mortalité et occision d’ung costé et d’aultre, car le roy Phedrich reconfortoit moult ses gens. Et quant il apperceut le roy Zelodus qui faisoit moult grant dommage de ses gens, il ferist le chevau des esporons, et prinst l’espée au poing, et ferist le roy sarrazin sur le heaulme par telle vertu et par telle force qu’il l’embrocha sur le col de son chevau, et pou faillist qu’il ne le versast par terre ; car il perdist les deux estriers ; mais ses gens tantost le secoururent, et le dressèrent en estant. Et le roy Phedrich ferist ung payen par telle force qu’il l’abbattist tout mort par terre. Le roy de Craco fut revenu à luy, qui tenoit une archegaie dont le fer estoit moult trenchant et agu, et vit que le roy Phedrich moult dommagoit ses gens ; il s’approucha de luy, et escouist l’archegaie, et la laissa aller vers le roy par telle vertu qu’il le percha de part en part. Et, ce fait, le roy Phedrich, qui sentist la detresse de la mort, ne se peut plus tenir, mais reversa par terre tout mort. Adonc furent ses gens moult doulens, et entrèrent en la cité, et levèrent le pont et fermèrent la porte. Lors commença la douleur moult grande parmy la ville.
Comment le roy de Craco fist prendre le corps du roy Phedrich, qui avoit été tué, et le fist ardeoir.
Le roy de Craco fist prendre le corps du roy Phedrich tout mort, et le fist ardoir devant la porte pour plus esbahir ses gens et ceulx de la cité. Quant ceulx de la cité sceurent la mort de leur roy, ilz furent moult doulens et esbahis, et firent moult grant doeul de luy tous, et par especial la pucelle Aiglentine, sa fille, menoit tel doeul que c’estoit grant pitié à veoir, et disoit telles parolles ou samblables : Ho Dieu, qui me pourroit reconforter quant je vois la mort de mon père devant moy, et la destruction de mon peuple et de moy, ne je ne vois pas lieu dont secours me peuist venir ? car j’ay oy dire que mon oncle le roy d’Anssay, où je me fioye plus qu’en aultre du monde, a esté desconfit devant Lucembourg ; vray Dieu ! or ne me sçay-je mais où attendre, fors tant seullement à vostre benigne grace. O tresnoble et puissante et tresexcellente royne, mère de Dieu, salvateur de tout le monde, vueillez reconforter ceste povre orpheline, et la vueillés garder en vostre saincte pitié et misericorde, en telle manière que ces faulx payens n’aient nulle puissance sur mon corps. Et en ce disant demainoit celle pucelle telle douleur que c’estoit grant pitié à veoir ; et destordoit ses mains et arrachoit ses cheveulx. Qui eut veu l’angoisse qu’elle sentoit, il n’a si dur cœur au monde qui n’en eut pitié ; et ses dames et damoiselles la reconfortoient le plus qu’elles povoient ; mais en son doeul n’avoit point de fin. Et ceulx de la cité estoient tous esbahis tant de la mort de leur seigneur que de la doubte des Sarrazins, qu’ils ne sçavoient que faire d’eulx rendre salves leurs biens : car le roy Zelodus les faisoit fort requerir, et leur faisoit remonstrer comment ilz ne se povoient bonnement tenir contre le povoir des Sarrazins ; et que, se il les prenoit par force, qu’ilz y auroient jà renson, fors tous d’estre brulez en pouldre, dont la cité fut en grant ballance de soy rendre ; mais il n’y avoit de preud’ommes chevaliers qui moult avoient amé le roy, et pour ce ilz amoient la pucelle, sa fille, qui leur disoient : Faulces gens, que voulez-vous faire ? Encores n’est pas venu le messagier qui est allé querir secours vers le roy d’Anssay ; prenez cœur en vous, car vous aurez en brief bonnes nouvelles, se Dieu plait. Et quant ceulx l’oyrent ainsi parler, ils respondirent au conseil des Sarrazins que ilz ne se renderoient point, et qu’ilz estoient tous reconfortez contre leur puissance. Adoncques, quant le roy Zelodus le sceut, il en fut moult couroucé, et jura par ses dieux que il les feroit tous ardoir en pouldre ; mais en peu d’heure Dieu labeure ; et aussi tel jure de son marché qui puys le laisse. Non obstant Zelodus fist ainsi comme vous aprez oyrez.
Le roy Zelodus fut moult couroucié de la responce, et adoncques il fist escarmoucher et assaillir la cité, et la greva de son povoir. Ceulx qui estoient dedens lentement et lachement se deffendoient pour la grant paour qu’ilz avoient ; et, se ne fut la doubte des nobles du pays qui là estoient, ilz se fussent rendus salves leurs vies. Or vous diray du duc Anthoine et de Regnauld, son frère, du roy d’Anssay et du duc Ode de Bavière, qui amenoient leur ost moult hativement : car bien avoient oy dire la misère où estoient ceulx de la cité ; mais pas ne sçavoient de la mort du roy Phedrich. Ung jeudi au soir s’en vindrent loger sur une ripvière, environ une grosse lieue et demie de Pragne, et celluy soir fut commandé à ung chevalier du pays, qui estoit en leur compaignie, qu’il allast le lendemain noncer leur venue en la cité. Et celluy monta le lendemain matin à cheval et s’adressa vers la ville ; mais le roy Zelodus avoit fait armer ses gens et faisoit fort assaillir la cité, car grant desir avoit de la prendre, et ceulx de dedens se deffendoient lachement, et bien le appercevoient les Sarrazins ; et pour ce ilz assailloient tant plus vigoureusement. Et fut la besoingne mal allée quant l’ancien chevalier vint, qui bien apperceut la besoingne et la faible deffense de ceulx de dedens. Adoncques acheva l’assault, et vint à une petite poterne, et hurta ung petit, et appella ; et tantost ceulx de la garde le congneurent bien et le laissèrent entrer dedens. Et tantost qu’il fut entré, il courut parmy les deffences, criant en ceste manière : Seigneurs, deffendez-vous bien : car vecy la fleur de chevalerie de cestuy monde qui vous vient à secours avec le roy d’Anssay ; et les verrez tantost commencer la bataille, et faictes bonne chière, car, par mon chief, jà Sarrazin n’en eschappera qui ne soit mort ou pris. Et quand ils l’entendirent, ilz jettèrent ung cri si treshault que c’estoit merveilles à oyr, en disant : Loué en soit nostre Seigneur le doulx Jhesucrist. Et adoncques s’emploièrent moult fort à deffendre, par telle manière que mal soit de Sarrazin qui oncques puys attendre ne demourer auprez des murs. Et à celluy assault et deffence demoura aux fons des fossez grant foison de Sarrazins mors et affollez. Et quant le roy Zelodus apperceut que ceulx de la cité avoient reprins si grant cœur, il en fut moult esmerveillé et dolent, et tant qu’il ne sceut que penser : car il les veoit de si grant deffense qu’il n’y avoit si hardi Sarrazin qui se osast approuchier, mais s’en partoient et reculoient arrière.
Et quant le roy Zelodus apperceut que ses gens reculoient ainsi, il en fut moult dolent, et en eut grant merveilles pourquoy ceulx de dedens avoient pris si grant cœur en eulx ; mais il sera plus couroucé tantost que devant : car le duc Anthoine chevaucha moult hardiement en belles batailles, les banières desploiez, et avoit fait laisser les logis tous drois et bien cincq cens hommes d’armes pour les garder. Et estoient le roy d’Anssay et le duc de Bavière en l’arrière-garde, et Regnauld et Anthoine en la première bataille. La veissiés moult belle compaignie, banières ventiler au vent, bassines, harnoys de jambes, l’or, l’azur et les couleurs des banières et des panons resplendir contre le soleil. Et tant chevauchèrent en ordonnance qu’ilz virent la cité que les Sarrazins assailloient moult durement, et veoient leurs tentes et leurs pavillons, où il y avoit moult grant foison de Sarrazins. Adoncques fist arrester Anthoine ses gens, tant que l’arrière-garde fut venue, et ordonna sur les elles archiers et arbalestriers ; et lors furent apperceus des Sarrazins, qui l’allèrent dire au roy Zelodus en ceste manière : Sire roy, laissez l’assault que à mal heure a esté commencé. Sachiés que tant de cristiens viennent que les champs en sont couvers. Adoncques, quant le roy entendist ces nouvelles, il fut moult couroucé, et laissa l’assault, et vint au dehors de son logis, et ordonna ses gens et ses batailles au mieulx qu’il peut. Et Anthoine et Regnauld firent sonner leurs trompettes et firent aller la bataille tout le petit pas. Et quand ilz furent approuchez de leur ost, là eut grand effroy ; et à l’aprochier fut moult grande la tourble ; et y en avoit là de telz qui eussent bien voulu estre dont ilz estoient venus. Car à la baisser des lances eut moult grant foison d’abatus d’ung costé et d’autre, et en y eut de mors et de navrez grant foison ; et aprez tirèrent les espées, et ferirent l’ung l’aultre moult durement sans aulcune pitié. Là eut maintz Sarrazins mors et abattus par terre ; moult bien se esprouvoient Poetevins, et faisoient grant occision de Sarrazins ; mais le roy Zelodus cria son enseigne moult haultement, et joindist l’escu au pis, et brandist la lance, et brocha le chevau des esporons, et au dos le sievoient dix mille Sarrazins. Et adont il baissa sa lance et ferist ung cristien par telle force qu’il luy mist le fer et panon parmy le corps, et l’abbatit tout mort par terre, et ses gens le sievoient au dos, qui moult vaillamment se portoient, et firent grant dommaige aux cristiens, et les reculèrent le get d’une lance. Adoncques cria le roy Zelodus son enseigne : Seigneurs barons, frappez oultre ; la journée est nostre, car ilz ne nous peuvent eschapper. Et les Poetevins les recepvoient moult asprement. Et sachiés que là eut grant perte d’ung costé et d’aultre. Lors vint le duc Anthoine, l’espée au poing ; et quant il apperceut ses gens reculer, a pou qu’il ne mouroit de doeul, et escria Lusignen à haulte voix, et se bouta entre Sarrazins plus roidement que fouldre qui chiet du ciel, et frappoit à destre et à senestre, et abbatoit tout ce qu’il encontroit devant luy ; et ses gens le sievoient au dos, qui estoient tous esbahis de ce qu’ilz lui veoient faire ; car il n’y avoit si hardi Sarrazin qui l’osast attendre, ainçois se reculoient vers leurs tentes. Et ce voiant le roy Zelodus s’escria : Avant, seigneurs et barons, deffendez-vous. Comment, est-ce que pour ung homme seul vous vous enfuyez ? C’est moult grant honte à vous. A ces parolles il rallia ses gens, et rendist estact à Anthoine et aux Poetevins moult bataillereusement. Lors vint l’admiral a tout dix mille combatans. Adoncques refforcha la bataille moult horrible. Là eubt moult de Sarrazins occis et affollez.
Comment le roy de Craco fut occis en la bataille.
Aprez vint l’arrière-garde, que le roy d’Anssay et le duc Ode menoient, qui se ferirent moult vigoureusement en la bataille ; là eut grant occision, car ilz enduroient bien les faitz d’ung costé et d’aultre. Et sur ce arrivèrent Anthoine et Regnauld, qui se ferirent d’ung accord entre les Sarrazins, et faisoient telle occision qu’il n’y avoit Sarrazin ne cristien qui ne s’esmerveillast des merveilleux coups qu’ilz donnoient, et en la parfin il n’y eut si hardi Sarrazin qui les osast attendre, et partout où ilz les veoient, ils les fuyoient ; et les cristiens faisoient tous si bien que Sarrazins eussent tourné le dos, se ce ne fut le roy Zelodus qui moult vaillamment les tint ensamble. Et sachiés qu’il fit moult grant dommaige aux cristiens, ravigora ses gens par tel parti que ilz se deffendirent moult fort. Et quand Regnauld aperceut le roy Zelodus qui ainsi rendoit estat à ses gens et menoit la bataille si tresvaillamment qu’il n’y failloit riens, il jura à Jhesu Crist qu’il mourroit en la paine ou il delivra la place des Sarrazins. Lors tourna la targe darrière et brocha le chevau par grant hair, et alla plain cours vers le roy de Craco. Et quant le roy le vit venir, il haulsa l’espée et le ferit sur le heaulme de toute sa force ung moult rude coup ; mais l’espée glissa contre val sur le senestre costé de la cuisse, et le blessa tellement que le sang lui courut aval jusques à ses tallons. Et Regnauld, qui fut moult doulent, leva l’espée à deux mains et ferist le roy Zelodus par grant hair sur le bassinet si grand coup qu’il fut tout estourdi, et tant que l’espée lui vola du poing, et s’enclina sur le col de son chevau et rompit par force la couroye du bassinet. Et adonc Regnauld le ferist et le cherga tant de coups qu’il le convint cheoir par terre, et tantost eut sur luy moult grant foule de gens et de chevaulx ; mais ses gens le vindrent secourir d’entre les piés des chevaux, et ne le seurent aidier. Et quant Sarrazins le sceurent, ilz tournèrent en fuyte, et nos gens les sievoient asprement, et les occisoient parmy les champs, et parmy les boissons, et sachiez qu’il en eschappa bien peu, et ainsi fut la bataille finée. Et ce fait, les cristiens se logèrent ès tentes des Sarrazins ; les deux frères, le roy d’Anssay, le duc Ode, se partirent à tout cent chevaliers, et s’en allèrent vers la cité, où ilz furent liement receups, car les citoiens avoient grant joye de la victoire qu’ilz avoient eue contre les Sarrazins. Adoncques vindrent au palais, où ilz entrèrent en la chambre ; lors vint la pucelle Aiglentine à l’encontre de son oncle le roy d’Anssay.