Les dames retournèrent et montèrent sur les eschafauds ; lors vindrent les chevaliers sur les rends, et commencèrent les joustes moult belles ; et n’y eubt oncques chevalier qui se peut tenir à Anthoine ne à Regnauld ; et quant ilz visrent que les joustes affoiblissoient pour eulx, ilz se departirent des rends, et se vindrent desarmer ; et tout ce apperceut bien le roy d’Anssay, le duc Ode de Bavière et l’aultre baronnie. La jouste dura moult longue pièce ; et tantost aprez fut temps de soupper, ainsi la jouste cessa ; et s’en departirent les chevaliers et escuiers, et puys souppèrent. Le soupper fait, les menestriers cornèrent, et danssa on grant temps. Et quant il fut heure d’aller dormir, on mena l’espousée couchier en ung riche lict de parement ; et puys assez tost aprez vint Regnauld et se coucha avecq la pucelle, aprez que le lict eubt esté beneit. Adoncques se departist chascun de la chambre, les ungz crians, chantans et danssans, et les aultres comptans de beaulx comptes et de belles adventures ; et se esbatoient qui mieulx pour passer le temps ; les aultres allèrent dormir. Regnauld et la pucelle furent couchiés l’ung avecq l’autre, et moult se humilioit la pucelle envers luy et luy disoit : Monseigneur, se ne fut la grace de Dieu mon createur, et la puissance de vostre frère, et vous aussi, ceste povre orpheline estoit toute desolée et perdue, elle et tout son pays, et cheue en moult grande adversité entre les mains des mauvais Sarrazins ; mais l’aide de Dieu et la vostre m’en ont jetté, dont je vous remercie, et quant vous avez daigné de prendre en femme si medice pucelle comme je suys. Par foy, dist Regnauld, ma doulce amour, vous avez trop plus fait pour moy que je n’ay pour vous, quant vous m’avez fait le don de vostre noble corps, et héritier de tout vostre royaulme ; et avecques moy n’avez riens pris fors tant seullement mon corps. Et lors respondist la pucelle : Par ma foy, monseigneur, le corps de vous vault mieulx que dix royaulmes, et plus est à priser, quant à mon gré. De leurs parolles n’en veulz plus parler ; mais celle nuyt fut engendré d’eulx deux ung tresbeau filz qui eubt à nom Oliphart ; celluy fist moult grande guerre et les soubzmist en toute la basse marche de Hollande et de Zellande, Streve et Dannemarche et Norwége. Lendemain, au matin, se leva chascun, et fut messe chantée et y fut menée la dame. Aprez la messe, vindrent au maistre pavillon, et ainsi qu’ilz eubrent lavé et qu’ilz se deurent asseoir pour disner, vindrent deux chevaliers de Lucembourg qui apportoient lettres à Anthoine de par Cristienne sa femme, et vindrent devant le duc Anthoine et le saluèrent de par sa femme, en luy disant ainsi : Monseigneur, vous devez avoir grant joye, car ma dame vostre femme vous a apporté ung le plus bel enfant masle que oncques fut veu en nul pays. Or, beaulx seigneurs, dist Anthoine, loué en soit Dieu, et vous soiez les tresbien venus ; et puys prinst-il les lettres.
L’istoire nous dist que le duc Anthoine de Lucembourg fut moult joyeulx de ces nouvelles, et aussi fut Regnauld, son frère. Adoncques le duc Anthoine leut les lettres, et trouva dedens que les deux chevaliers disoient la vérité. Alors accolla le duc les deux chevaliers moult liement, et leur fist donner moult de riches dons. Adonc s’assist au disner, et dura la feste jusques à huyt jours ; et puys retournèrent en la cité. Et lors prinst congié le roy d’Anssay, Anthoine et le duc Ode de Bavières, et tous les barons, du roy Regnauld et de la royne Aiglentine, qui furent moult doulens de leur departie. Et eubt convenant le duc Anthoine au roy Regnauld que se les paiens luy faisoient point de guerre, que il le viendroit secourir à noble baronnie, et le roy Regnauld l’en remercia moult ; lors s’entrebaisèrent les deux frères à leur departement. Tant chevaucha l’ost qu’il vint à Muchin en Bavière, et se logèrent en la prarie devant icelle ville ; et les festoia moult le duc Ode par l’espace de trois jours ; et au quatriesme jour se departirent, et prindrent congié du duc Ode ; et chevauchèrent tant qu’ilz approuchèrent Coulongne à une journée prez. Adonc vindrent les quatre chevaliers qui gouvernoient les gens d’armes et les arbalestriers que ceulx de Couloingne avoient envoié à Anthoine, et luy disdrent en ceste manière : Monseigneur, il est bon que nous allons devant en la ville pour appareillier vostre passage. Par ma foy, dist le duc Anthoine, beaulx seigneurs, il me plait bien ; et lors se partirent les quatre chevaliers et leur mesnie avecques eulx ; et chevauchèrent tant qu’ilz vindrent en la cité de Coulongne, où ilz furent moult liement receups, et leur enquirent les grands bourgois et les gouverneurs de la cité comment ilz avoient exploité en leur voiage, et ilz leur comptèrent toute la vérité, avecq la grande puissance et la grant valeur des deux frères ; et comment Regnauld estoit roy de Behaigne. Adoncques quant ceulx de Coulongne l’entendirent, ils furent bien joyeulx, et disdrent qu’ilz estoient bien eureux d’avoir acquis l’amour de telz deux princes. Et lors firent faire moult grant appareil pour recepvoir le duc Anthoine et le roy d’Anssay et leurs gens. Tant chevaucha l’ost qu’il vint à Couloingne, et allèrent les bourgoys de la cité à l’encontre en moult belle compaignie, et firent passer ceulx qui venoient pour aller tendre oultre la ville ; et firent loger par decha l’avant-garde, la grosse bataille et le sommage. A tant encontrèrent Anthoine et le roy d’Anssay, et leur firent moult grande reverence, et les prièrent tant qu’ilz vindrent loger le soir en la ville à moult grant foison de nobles barons ; et les festoièrent moult honnourablement, et donna aux dames, aux bourgois de la ville et aux gentilz hommes à soupper, et le lendemain à disner ; et ce jour passa le Rin le remanant de l’ost ; et le lendemain au matin prinst le duc Anthoine congié de ceulx de la ville, et les mercia moult de ce qu’ilz lui avoient fait ; et leur dist que se ilz avoient besoing de luy, qu’il les conforteroit à son povoir ; et ilz le mercièrent moult. Lors se departist Anthoine et se desloga l’ost, et errèrent tant par pluiseurs journées qu’ils vindrent ung soir loger es prez dessoubz Lucembourg.
La duchesse Cristienne fut moult joyeuse quant elle sceut la venue du duc Anthoine son mary ; elle s’en issist hors de la ville a moult belle compaignie de dames et damoiselles, et des nobles du pays, et toute la bourgoisie venoit aprez à l’encontre de luy, et la clergé à confanons et l’eau benoite, et l’encontrèrent à demie lieue de la ville ; et là fut moult grande la joye que le duc et la duchesse s’entrefirent ; et tout le menu peuple crioit noel, et louoient nostre Seigneur Jhesucrist de la venue de leur seigneur ; et se loga l’ost devant Lucembourg ; et Anthoine, le roy d’Anssay et les plus haultz barons se logèrent en la ville ; là fut la feste moult grande par toute la ville ; et y demoura le roy d’Anssay par l’espace de six jours continuellement, et le festoia le duc Anthoine moult richement, et luy rendist toutes ses obligations et le quitta, excepté la prieuré fonder pour prier pour les mors, pour l’amour du roy Regnauld son frère ; et le mercia le roy moult amiablement. Et adonc se departit de Lucembourg, et s’en revint en son pays d’Anssay, où il fut moult joyeusement receu ; et le duc Anthoine demoura avec sa femme, et en eubt la dame celluy an ung filz qui fut appellé Lochier ; et delivra toute l’Ardemie de robeurs, et fonda ès bois une abbaye de saincte vie, et fist faire le pont de Maisières, sur la Meuse, et pluiseurs aultres fortresses en la basse marce de Hollande ; et fist moult de beaulx faitz d’armes avecq le roy Olliphart de Behaigne, qui estoit son cousin germain et filz du roy Regnauld. Et depuys eubt le roy d’Anssay affaire au conte de Fribourg et au duc d’Autrice ; et manda à Anthoine qu’il luy venist aidier ; et si fist-il, et print par force le conte de Fribourg, et passa en Autrice, et desconfist le duc en bataille, et le fist apaisier au roy d’Anssay à son honneur. Et eubt Bertrand, le filz Anthoine, à femme Mellidée, la fille au roy d’Anssay, et fut roy d’Anssay aprez le trespas du roy. Et la duché de Lucembourg demoura à Locher aprez le decès de son père, le duc Anthoine. Mais de ceste matère n’en parleray-je plus quant à maintenant, mais retourneray à parler de Raimondin, de Melusine et de leurs aultres enfans.
En ceste partie nous dist l’histoire que Raimondin, par son vasselaige, conquist moult grant pays, et luy firent maintz barons hommaige jusques en Bretaigne. Et eubt Mellusine, les deux ans aprez, deux filz, dont le premier eubt à nom Fromond, qui ama moult l’eglise, et bien le monstra en la fin, car il fut rendu moinne à Maillères, dont il advint puys ung grant et horrible meschief, ainsi comme vous orrez cy aprez en l’istoire. Et l’aultre filz qu’elle eut l’an ensievant eut à nom Thierry, qui fut moult bataillereux. Icy vous laisseray à parler des deux enfans, et vous diray de Geuffroy au grant dent, qui fut le plus fier, le plus hardi et le plus entreprenant de tous ses aultres frères. Et sachiés que celluy Geuffroy n’en doubta oncques homme, et dist l’istoire et la vraie cronicque qu’il se combatit à ung chevalier faye au maulvais esperit ès prez dessoubz Lusignen, ainsi comme vous oyrez cy après racompter. Or est vray que pour lors Geuffroy fut grant et percreu, et oyt nouvelles qu’il y avoit en Irlande ung peuple qui ne vouloit pas obéir en ce qu’il devoit à son père. Adonc jura Geuffroy la dent Dieu qu’il les feroit venir à raison ; et, pour ce faire, prinst congié de son père, qui fut moult courroucé de son departement. Et de fait mena avecq luy jusques au nombre de cincq cens hommes d’armes et cent arbalestriers, et s’en vint en Irlande ; et tantost enquist où estoient les desobeissans ; et ceux qui tenoient la partie de Raimondin lui enseignèrent les fortresses des desobeissans. Et adoncques s’armèrent et se presentèrent audit Geuffroy, et ilz luy disdrent qu’ilz luy aideroient à destruire ses ennemis. Par Dieu, beaulx seigneurs, dist Geuffroy au grant dent, vous estes moult bonnes et leales gens, et je vous mercie moult de ce que vous m’offrez et de l’onneur que vous me faictes ; mais, quant à present, Dieu mercy, il n’est nul besoing de ce, car j’ay assez de gens d’armes pour accomplir mon affaire sans vous traveiller de rien, au plaisir de Dieu. Par ma foy, sire, vous avez plus affaire que vous ne cuidez, car vos ennemis sont moult fors et fiers et de merveilleux courages, et sont trestous cousins et parens, et du plus grand estraction de sang qui cy soit ou pays. Beaulx seigneurs, dist Geuffroy, ne vous en chaille, car, à l’aide de Dieu omnipotent, j’en chevirai bien. Et sachiés qu’il n’y aura ja si grant ne si petit, s’il ne veut obéir à mon mandement, que je ne le fasse mourrir de malle mort, et aussi, beaulx seigneurs et amis, se je vois qu’il me soit besoing, je vous remanderay. Et ilz respondirent : Nous sommes tous prestz dès maintenant, ou toutesfois, sire, quand il vous plaira. Beaulx seigneurs, dist Geuffroy au grant dent, ce fait est moult à remercier. Adonc prinst Geuffroy congié d’eulx, et se mist à chemin vers une fortresse qui estoit nommée Syon ; et dedens icelle avoit ung des ennemis de Geuffroy, qui estoit nommé Claude de Syon, et estoit luy troisième des frères ; moult furent les trois frères fiers et orguilleux, et vouloient suppediter tous leurs voisins et estre seigneurs d’eulx. Adoncques Geuffroy envoia deffier iceulx frères, en disant en ceste manière que ilz luy voulsissent faire obeissance pour Raimondin son père. Et ilz respondirent au messaigier que, pour Raimondin ne pour homme de par luy, ilz n’en feroient riens, et qu’il n’y retournat plus, aultrement il feroit que fol. Par ma foy, dist le messagier, je m’en garderay moult bien, sinon que je vous enmaine ung medecin qui vous destrempera ung tel electuaire de quoy vous serez trestous perdus et pendus par la gorge. Et de ce mot furent les frères moult couroucez. Et sachiés que, se le messagier n’eust tost hasté le chevau, qu’il eut esté pris et mort sans nul remède : car ilz estoient folz et cruelz, et ne craignoient Dieu ne nul homme. Adoncques le messagier retourna vers Geuffroy, et luy compta l’orguel et le boubant des trois frères. Par mon chief, dist Geuffroy, grant vent chiet pour petit de pluie, et de ce ne doubtez, car je les paieray bien de leurs gaiges.
L’istoire nous dist que quant Geuffroy eubt oy l’orgueil et la fière responce des trois frères, que, sans plus dire, il s’en vint loger à demie-lieue de la fortresse ; et quant il eubt ses gens logez et ordonnez, il s’arma de toutes pièces, et prinst avec luy un escuier qui bien sçavoit tout le pays, et le fist monter sur ung riche destrier et coursier à l’avantaige, et commanda à ses gens qu’ilz ne se meussent de là jusques à tant qu’ils orroient nouvelles de luy ; et ils luy respondirent que non feroient-ils. Adoncques s’en partist Geuffroy avec l’escuier ; mais là avoit ung chevalier qui avoit nourry et gouverné Geuffroy, qui bien cognoissoit son fier courage, et qu’il ne craignoit riens du monde ; et celluy chevalier avoit nom Philibert de Mommoret, et estoit moult vaillant de la main ; et avoit esté en moult de bonnes places, et celluy amoit moult Geuffroy. Adonc se partist aprez lui, avecq luy dix chevaliers tous armez, et sievit Geuffroy de loing que oncques ne perdist la veue de luy ; et Geuffroy chevaucha tant qu’il apperceut la fortresse de Syon, qui seoit devers la coste où il estoit sur une haulte roche. Par ma foy, dist Geuffroy, se la fortresse est ainsi forte de l’aultre costé comme elle est de cestuy, elle me fera grant ennuy ainçoys qu’elle soit prinse. Il me faut sçavoir se elle est ainsi forte par delà. Adoncques prinst environner la fortresse tout le couvert d’ung petit boys qui estoit illec prez, et vindrent en la coste de la montaigne, et s’avallèrent aval à une belle prarie ; et tousjours Philibert le sievait ne oncques n’en perdist la veue, et faisoit mucer ses gens au bois. Et tant chevaucha Geuffroy qu’il eut environné la fortresse, et regarda moult bien que devers le pont c’estoit le plus foible, et luy sembloit bien que par là elle pourroit estre prise d’assault, car les murs y estoient bas et n’estoient pas les tours guerlandées, mais y avoit sur la porte une grosse tour assez haulte et bien couronnée et monstroit tresgrant deffence en lieu foible. Mais Geuffroy advisoit de venir tout pourveu de manteaulx et de cloyes pour garder des pierres de fer ; et ainsi qu’il advisoit et pensoit à ce, il entra en une petite rue qui remontoit la montaigne, à revenir autour de la fortresse, pour retourner à son logis. Adonc Philibert le perceut bien et qu’il vouloit faire, et s’en vint à ses gens et les remena assez prez du chemin par où il estoit venu, et les fist embuchier au bois ; car il vouloit laisser Geuffroy repasser, et s’en vouloit retourner au logis aprez lui ; et ainsi qu’il regardoit quant Geuffroy isseroit du cavan, il perceut une route de gens d’armes à chevau qui entroient en la charrière par où Geuffroy venoit ; et fut la charrière si estroite que à paine se pouvoient rencontrer deux hommes de front, et aucunesfois quant les chevaux estoient grans, il en convenoit retourner quelqu’un ; si ne sceut Philibert que penser, et s’arresta moult grant pièce sur ce propos, car il craignoit tant Geuffroy qu’il n’osoit aller avant. Et me tairay de luy, et vous diray de Geuffroy, et comment il luy prinst de ce fait, comme vous orrez cy aprez racompter tout le fait et la manière.
En ceste partie nous dist l’istoire que au milieu de la montaigne Geuffroy rencontra la route des gens de chevau ; et estoient de seize à dix et huyt, que ung que aultres ; de quoy il y en avoit jusques à quatorze bien armez et richement ; et qui me demanderoit quieulx gens c’estoient, je diroye que c’estoit l’ung des frères Claude de Syon qui venoit devers son frère, pour ce qu’il avoit mandé pour le conseillier qu’il feroit du mandement qu’il avoit eu de Geuffroy ; car il auroit entendu que Geuffroy estoit moult cruel et moult merveilleux homme. Et adonc quant Geuffroy eubt rencontré le premier de la route, si luy dist qu’il se virast et qu’il fist virer ses compaignons tant qu’il eubt la montaigne passée. Par foy, fist celluy, qui estoit fier et orguilleux, damp musart, avant nous faudra bien sçavoir qui vous estes, qui distes que nous virons pour vous. Par foy, dist Geuffroy au grant dent, et vous le sçaurez maintenant, et puys vous retournerez malgré que vous en ayez ; je suis Geuffroy de Lusignen ; or virés tost, ou, par le dent Dieu, je vous feray virer par force. Quant Guion le frère Claude de Syon l’entendit, et que c’estoit Geuffroy au grant dent, il leur escria et dist : Avant, seigneurs barons, par foy, se il nous eschappe ce sera grant honte à nous tous ; mal nous est venu demander servitude en nostre pays. Adoncques quant Geuffroy entendit ceste parolle, il traist l’espée sans plus dire, et ferit le premier sur le chief si grand cop qu’il l’envoya tout estourdy par terre, et puys passa par de costé le chevau et par-dessus celluy que feru avoit, qui gisoit au font de la charière, tellement qu’il luy derompit tout le corps, et ferist ung aultre d’estoc parmy le pis, et le jetta tout mort par terre, et puys leur escria : Par foy, faulces gens tristes, vous ne me povez eschapper ; vous retournerez à vostre pute estraine. Et lors passa par delà le chevau à l’aultre qui gisoit mort, et vint au tiers. Celluy estoit moult grant et fort, et ferit Geuffroy sur le bassinet de toute sa force ; mais le bassinet fut moult dur et l’espée glissa aval de grant randon, mais oncques n’empira Geuffroy ne son harnois de la valleur d’ung denier ; et adont Geuffroy empoigna l’espée à deux mains et le ferist sur la coeffe d’acier jusques à la cerveille, et le rua tout mort. Et quant Guion perceut ce meschief, il fut moult iré, car il ne povoit advenir à Geuffroy fors que ung à coup, et veoit qu’il n’y avoit mais que deux devant luy, si en eut grant paour, car il appercevoit venir Geuffroy de grant puissance et hardiesse ; il escria aux derreniers : Retournez et montez tant que nous soions au large où nous nous puissions deffendre, car, en ce parti, ce diable nous occiroit tous. Et adont ceulx virèrent tout court et montèrent appertement la montaigne, et Geuffroy aprez, l’espée au poing ; et lors son escuier fist retourner les chevaux des trois qui estoient abbatuz. Or diray de Philibert de Mommoret, qui estoit approuché du cavan, et oyt la noise ; si appella ses gens et ilz vindrent à luy ; et adoncques Guion et ses gens saillèrent de la montaigne, et Geuffroy aprez, l’espée au poing ; et quant ilz l’apperceurent, ils le assaillirent de tous costez ; et il se deffendoit comme preus et vaillant ; et aussi son escuier se porta tresvaillamment, et fut moult forte la bataille. Or vous diray de celluy que Geuffroy avoit abbatu premier, car quant il apperceut que Guion s’en estoit tourné par la force de Geuffroy, et il vit que ses deux compaignons estoient mors emprez luy, il fut moult doulent, et regarda autour de luy, et trouva son chevau et monta sus à tresgrant paine, et s’en alla, tant qu’il peut poindre le chevau des esporons, vers Syon ; et quant il vint, il trouva Claude à la porte, avecq luy de ses gens ; et quant il le vit, il le congneut moult bien et le vit tout sanglent et tout souillé de sang ; si luy demanda qui ainsi l’avoit atourné, et celluy luy compta l’adventure comment ilz avoient rencontré Geuffroy tout seul, et le dommage qu’il luy avoit fait retourner Guion son frère hors du cavan par force, et encores duroit la bataille. Adoncques quant Claude l’entendit, il en fut moult doulent, et tantost s’en alla armer et fist ses gens armer.
Moult fut doulent Claude quant il ouyt les nouvelles de la vilonnie et du dommage que Geuffroy eubt fait à Guion, son frère, et comment encores se debatoient et combatoient par dessus le cavan. Adoncques s’arma et fist armer ses gens et montèrent à chevau jusques à sept vingz hommes d’armes, et laissa Clarebault, son frère, au fort, atout soixante bassines pour le garder ; lors vint en la bataille ; mais pour neant se penoit, car Philibert et ses dix chevaliers estoient venus en la bataille, et besongnèrent tellement que tous les hommes de Guion furent mors et Guion pris ; et tantost jura Geuffroy qu’il le feroit pendre par le col. Lors vint l’escuier à Geuffroy qui estoit rentré au cavan pour aller querir une belle espée qu’il avoit veu gisir par terre d’ung des chevaliers que Geuffroy avoit occy. Adonc il ouyt le trot et le bruit des chevaux et des gens d’armes que Claude amenoit ; si retourna tout courant à Geuffroy et lui dist : Monseigneur, j’ay oy moult grant bruit de gens qui cy viennent ; et tantost que Geuffroy l’ouyt, il fist Guion lier au bois à ung arbre, et le fist garder à ung chevalier, et s’en vint atout ses hommes à l’encontre du cavan, et là attendoit l’adventure. Et Philibert alla courant sur la montaigne et regarda au font de la charrière, et vit venir Claude et ses gens qui venoient par le cavan. Adoncques retourna à ses gens et dist à Geuffroy : Sire, il n’y a affaire aultre chose que de bien garder ce pas ; veez cy venir vos ennemis ; et Geuffroy respondist : Or ne vous en doubtez, il sera moult bien gardé et deffendu. Adonc il appella l’escuier qui estoit venu avecques luy et luy dist : Courez tantost à l’ost et me faictes venir mes compaignons le plus brief que vous pourrez. Et il se departist et ferit des esporons, et vint vers l’ost grant alaine ; et, quant il fut arrivé, il leur dist : Beaulx seigneurs, or tost à chevau, car Geuffroy se combat à ses ennemis ; et ilz s’armèrent et montèrent tantost à chevau qui mieulx sceut, et vindrent tantost aprez l’escuier qui les guidoit au plus droit qu’il povoit vers le lieu où il pensoit à trouver Geuffroy, qui se combatoit à ses ennemis.
L’istoire nous dist que Geuffroy et Philibert et leurs chevaliers estoient en l’entrée du pas ; et lors vint Claude et ses gens qui venoient à moult grant effort parmy le cavan, et bien cuidoient gaignier la montaingne à leur advis ; mais Geuffroy estoit à l’entrée du pas qui moult asprement leur deffendoit le passaige ; et sachiés qu’il n’y eut si hardi qu’il ne fist reculer, car il y eut deux de ses chevaliers qui estoient descendus à piet, les lances es poings qui se tenoient moult vigoureusement au cavan coste à coste de Geuffroy, et donnoient aux gens de Claude de grans coups de lances, et en y eubt pluiseurs de mors. Philibert estoit adonc descendu lui quatriesme, et c’estoit mis sur la donne du cavan par dessus, et faisoit assambler pierres et gettoient par telle vigeur contre la vallée que il n’y avoit si fort, s’il estoit ataint sur la couppe du bassinet à plain coup, qui ne fut tout estourdi ou rué du chevau par terre ; et sachiés qu’il en y eut plus de vingt mors. Et lors vint l’escuier qui amenoit l’ost, et quant Geuffroy le sceut il lui fist mener trois cens hommes d’armes par le chemin qu’ils estoient allez le matin pour aller au devant du pas, que Claude ne ses gens ne peussent retourner en leur fortresse. Et tantost de là l’escuier se departist, et s’en vint grant aleure au devant de la prarie, et passa par devant la fortresse. Et quant Clerevault les vit, il cuida que ce fut aulcun secours qui leur venist, car il ne cuidoit pas qu’il y eut au pais de leurs ennemis à si grant force ; et ceulx venoient tout le beau pas sans faire nul samblant qu’ilz leur voulsissent que bien. Et adonc Clerevaud, qui cuidoit bien que ce fussent amis, fist abaisser le pont et ouvrir la porte, et vint lui vingtiesme tout armé sur le pont. Et adonc quant l’escuier et sa route apperceurent que le pont fut abbattu et la porte ouverte, ilz se trairent le chemin le plus promptement qu’ilz peurent, et quant, au passer devant la porte, Clerevauld leur escria : Quelles gens estes-vous ? Et ceulx respondirent : Nous sommes bonnes gens ; et en approchant dudit pont environ de .xx. chevaux, ilz luy demandèrent où est Claude de Syon ? nous voulons parler à luy. Et Clerevauld les approcha en disant : Il reviendra tantost, il est allé combattre Geuffroy au grant dent, nostre ennemy, que luy et Guion, nostre frère, ont enclos en celle montaigne que vous voiés là devant vous ; et sachiés que Geuffroy ne leur peut eschapper, et fut-il ores de fin acier trempé, qu’il ne soit mort ou affollé. Par foy se dist l’escuier, ce sont bonnes nouvelles. Et adonc s’approcha luy vingtiesme de plus en plus, en demandant à ses gens : Le irons-nous aidier ? Par foy, dist Clerevauld, grant mercy, il n’est à present nul besoing.
L’istoire nous racompte que tant s’approcha l’escuier de Clerevault par belles parolles, qu’il vint prez du pont. Adoncques il escria à ses gens : Avant, seigneurs, la fortresse nous est gaignée. Et quant Clerevauld oyt ce mot, il cuida reculer pour lever le pont ; mais les vingt se ferirent si rudement parmy luy et ses gens, que tout fut tombé par terre, et tantost misrent piet à terre et vindrent sur le pont et entrèrent en la porte, tantost ilz misrent deux lances ès chaines de la porte coulisse, et puis plus de cent misrent piet à terre et vindrent sur le pont et entrèrent en la porte, et hault et bas, parmy la fortresse, et puis fut pris Clerevauld et tous les autres qui estoient en la fortresse, et furent tous liez en une chambre, et les firent garder par quarante hommes d’armes ; et aprez se assamblèrent et eurent conseil qu’ilz manderoient celluy fait à Geuffroy, et qu’ilz se tendroient enclos en la fortresse, assavoir moult se Claude reviendroit à garent ; et ainsi le firent. Adonc dist l’escuier que luy mesme le iroit nuncer à Geuffroy ceste adventure ; et lors s’en partist, et vint au ferir de l’esporon à Geuffroy, et luy compta ceste adventure ; et, quand Geuffroy sceut l’adventure, il fut moult joyeulx, et tantost le fist chevalier, et luy bailla cent hommes d’armes, et luy commanda qu’il allast tantost sur le pays et qu’il gardast bien que Claude ne print aultre chemin que celluy de la fortresse, car, se il eschappoit, il pourroit faire moult d’ennuy avant que on le peut atraper ; et que mieulx le valloit enclore au cavan et le prendre par force là dedens. Sire, dist le chevalier nouvel, ne vous en doubtez, il ne nous eschappera se il ne scet voler ; mais que je puisse aller à temps, je vous donne ma teste se il s’en va. Et lors se departist et descendist la montaigne atout les cent hommes d’armes ; et Geuffroy demoura au pertuis, qui se combatoit à force d’espée à ses ennemis ; et bien .xl. chevaliers estoient descendus à piet sur la montaigne, qui gettoient pierres contre val de si grant force que, malgré que Claude en eubt, il le convint retourner à grant paine luy et ses gens. Et Geuffroy et ses hommes entrèrent au cavan et les enchassèrent au dos ; mais à grant paine peurent passer parmy les mors qui avoient esté occis du jet de pierres. Or vous diray du nouvel chevalier qui jà estoit venu à l’encontre du cavan, luy et sa route ; mais quant il oyt le bruit des chevaux, il pensa bien que Claude retournoit, et prist le couvert de la montaigne, et laissa à Claude le chemin de la fortresse.
L’istoire dit que Claude exploita moult fort pour saillir du cavan et s’en venir à temps à salveté au fort de Syon ; mais de ce que fol pense demeure souvent la plus grant partie à la fois. Or est vray qu’il exploita tant qu’il saillist du cavan et vint au large. Adoncques il n’attendit per ne compaignon, mais s’en vint à cours de chevau vers le fort, et, quant il fut prez, il cria à haulte voix : Ouvrez la porte ; et ilz firent ainsi. Et lors il passa le pont et entra dedens, et vint descendre avant qu’il perceut qu’il eubt perdu sa fortresse ; et tantost qu’il fut descendu, il fut saisi de tous costez et lié fermement, Adoncques il fut moult esbahi, car il ne veoit autour de luy homme qu’il congneut. Qu’esse cy ? dist-il ; que diable sont mes gens devenus ? Par mon chief, dist ung chevalier qui bien le congnoissoit, tantost serez logé avec eulx, et tantost il fut mené en la chambre où Clerevauld et les autres prisonniers estoient. Lors, quant il les apperceut liez et gardez comme ilz estoient, il fut moult doulent. Et quant Clerevauld le vit, il luy dist : Ha a, Claude, beau frère, nous sommes par vostre orgueil enchus en grant chetiveté, et doubtez que n’en eschapons jà sans perdre la vie, car trop est Geuffroy cruel. Et Claude lui respondist : Il nous en convient attendre tout ce qu’il nous adviendra. Lors vint Geuffroy, qui entra en la fortresse, et avoit occis que prins tout le demourant des gens de Claude ; et adonc fut amené Guion son frère en la chambre avec les aultres ; lors entra Geuffroy dedens et choisist Claude entre les aultres, et luy dist : Et comment, dist-il, faulx triste, avez-vous esté si hardi de dommager ne de molester ainsi le pays de monseigneur mon père et ses gens, vous qui devez estre son homme ? Par mon chief, je vous en pugniray bien : car je vous feray pendre devant Val bruiant, voiant vostre cousin Guerin, qui est triste comme vous devers monseigneur mon père. Et quant Claude oyt ce salut, sachiés qu’il ne luy pleut gaires. Mais, quant le peuple du pays sceut que Syon et Claude estoient pris avec ses deux frères et leurs gens mors, lors vindrent plaintes de roberies et d’aultres mauvais cas sur Claude et sur ses gens, et trouva-on leans plus de cent prisonniers, que de bonnes gens du pays, que marchans et estrangiers, qui avoient esté robez, le venoient racompter ; et par là ne passoit nul qui ne fust rué jus ; et, quant Geuffroy ouyt ces nouvelles, il fist tantost lever unes fourches sur la coste de la montaigne, et y fist pendre toutes les gens de Claude : mais celluy Claude et ses deux frères il espargna pour lors, et bailla la charge du chasteau à ung chevalier du pays qui estoit moult vaillant homme et preud’homme, et lui commanda sus sa vie de elle bien garder, et gouverner leaulment les subjectz, et faire garder justice. Et celluy luy promist de ainsi le faire à son povoir, car il gouverna le pays moult bien et loiaulment. Et, après ces choses, se partist le matin, et prist le chemin de Val bruiant, et fist amener avec luy tous les trois frères, qui moult grant paour avoient de la mort, et n’estoit pas sans cause, comme vous oyrez dire et deviser cy aprez.