L’istoire nous dist que Geuffroy et ses gens chevauchèrent tant qu’ilz vindrent devant Val bruiant, et furent les tentes tendues, et se loga chascun en ordonnance ainsi qu’il peut. Adonc fist Geuffroy tantost lever unes fourches devant la porte du chasteau, et fist pendre incontinent Claude et ses deux frères, et manda à ceulx du chasteau que, se ilz ne se rendoient à sa voulenté, qu’il les feroit tous pendre se il les povoit tenir. Et, quant Guerin de Val bruiant oyt ces nouvelles, il dist à sa femme : Or dame, il est vrai que contre la force de ce diable je ne me pourroie tenir, et je me partiray d’icy et m’en iray à Montfrin, à Girard, mon nepveu, et à mes autres amis, pour avoir conseil comment nous pourrons avoir traicté de paix à Geuffroy. Adonc la femme, qui moult fut saige et subtive, luy dist : Allez-vous-en, de par Dieu, et gardez bien que vous ne soiés pris, et ne vous partés point de Montfrin tant que vous aurez nouvelles de moy : car, à l’aide de Dieu, je pense que je vous pourchasseray bon traicté à Geuffroy : car vous sçavez bien que, se vous me eussiés voulu croire, vous ne vous feussiés pas meslé d’avoir fait ce que Claude et ses frères vous ont fait faire ; combien que, Dieu merci, vous n’avez point encores faulcé vostre foy devers vostre seigneur souverain Raimondin de Lusignen. Adonc Guerin luy respondist : Ma chière seur, faictes le mieulx que vous pourrez, car je me fie en vous, et croiré de tout ce que vous me conseillerez. Et lors s’en partist par une faulce poterne, monté sur ung moult appert coursier, et passa le couvert des fossés et rés à rés des logis, que oncques ne fut congneu, et, quant il se vit ung peu loingz, il ferit le chevau des esporons tant comme il peut, et le chevau l’emporta moult roidement. Et sachiés qu’il avoit si grand paour d’estre advisé qu’il ne sçavoit son sens, et loua moult Jhesucrist quant il se trouva à l’entrée de la forest, qui duroit bien deux lieues, et print le chemin vers Montfrin tant qu’il peut chevauchier.
L’istoire nous dist et tesmoingne que tant chevaucha Guerin de Val bruiant qu’il vint à Montfrin, où il trouva Girard son nepveu et luy compta cest affaire, et comment Geuffroy au grant dent avoit pris Claude leur cousin et ses deux frères, et avoit fait pendre tous leurs gens devant le chasteau de Syon, et les trois frères avoit fait mener devant Val bruiant, et de fait les avoit fait pendre illecq, et comment il se partist pour doubte qu’il ne fut pris en la fortresse. Par foy, dist Girard, beau oncle, vous avez fait que saige : car, à ce que on m’a dict, celluy Geuffroy est moult grant chevalier de hault et puissant affaire, et si est merveilleusement cruel et se fait moult à doubter. Mal nous vint quant nous oncques alasmes à Claude, car nous sçavions bien que luy et ses frères estoient de mauvaise vie et que nul ne passoit par leur terre qui ne fut robé. Or prions à Jhesucrist qu’il nous en vueille jeter hors à nostre honneur. Bel oncle, il nous fault aller aviser sur ce fait ; il est bon que nous le mandons à nos proesmes et à tous ceulx qui ont esté de ceste folle aliance. Et Guerin respondist. C’est verité. Et adonc ilz mandèrent à tous qu’ilz s’appareillassent de venir devers Montfrin, affin d’avoir conseil ensamble comment nous pourrons ouvrer de cestuy fait, et sçavoir se nous pourrons aulcunement trouver voye comment nous nous pourrons excuser devers Geuffroy. Or se taist l’istoire de plus parler d’eulx, et parle de la dame de Val Bruiant, qui moult estoit saige et soubtive et vaillante dame ; et tousjours avoit blasmé son mari de ce qu’il c’estoit oncques consenti à Claude ne à ses frères. Celle dame avoit une fille qui povoit bien avoir de .viii. à .ix. ans, laquelle estoit moult belle et gracieuse, et aussi avoit ung filz qui avoit environ dix ans, qui estoit moult bel et bien endoctriné. Adonc la dame ne fut ne folle ne esbahie, et monta sur ung riche pallefroy, et fist monter ses deux enfans et conduire par les frains par deux anciens gentilz hommes, et fist monter avec elle jusques à six damoiselles, et fist ouvrir la porte ; et là trouva le nouvel chevalier qui apportoit le mandement de Geuffroy, et le bienveigna moult doulcement et courtoisement ; et aussi celluy luy fist grant reverence, car moult sçavoit de bien et d’onneur. Et la dame luy dist moult attemprement : Sire chevalier, monseigneur n’est pas ceans, et pour tant je vueil aller par devers monseigneur vostre maistre, pour sçavoir que c’est qu’il luy plait : car il me samble qu’il est cy venu en manière de faire guerre ; mais je ne croy pas que ce soit à monseigneur mon mari ne à nul de ceste fortresse, car ne plaise à Dieu que monseigneur ne nul de ceans ait point fait chose qui doibve desplaire à Geuffroy ne à monseigneur son père ; et, se par adventure aulcuns de ses haineux avoient informé Geuffroy d’aultre chose que de raison, je luy vouldroie humblement supplier et prier qu’il luy plaist à ouyr monseigneur mon mari en ses excusations et deffences. Adoncques, quant le nouvel chevalier l’ouyt parler si sagement, il respondist : Ma dame, ceste requeste est raisonnable, et pour ce je vous meneray devers monseigneur ; et je croy que vous le trouverez tresamiable et que vous aurez bon traicté avec luy, combien qu’il soit bien informé contre Guerin moult durement ; mais je croy que à vostre requeste il fera une partie de vostre petition. Et lors se partirent et vindrent vers les logis.
L’istoire dist que tant chevauchèrent la dame, sa mesnie et le nouvel chevalier, qu’ilz vindrent à la tente de Geuffroy, et là descendirent ; et quant il sceut la venue de la dame, il saillist de sa tente et vint à l’encontre ; et celle, qui fut bien enseignée tenoit ses deux enfans devant Geuffroy et luy fist moult humblement la reverence. Et adonc Geuffroy s’enclina vers elle et la leva moult humblement, et luy dist : Madame, vous soiez la tresbien venue. Et, Monseigneur, dist elle, vous soiez le tresbien trouvé. Et adonc les deux enfans le saluèrent moult doulcement et tresreveramment ; et eulx deux dressiés, il leur rendist leur salut. Et adonc print la dame la parolle, et faignit, comme se elle ne sceut riens, qu’il fust venu là par maltalent, et dist en ceste manière : Monseigneur, monseigneur mon mari n’est pas, quant à present, en ceste contrée, et pourtant suys-je venue par devers vous pour vous prier qu’il vous plaise de venir loger en vostre fortresse, et amenez avec vous tant de vous gens qu’il vous plaira ; car, mon treschier seigneur, il y a bien de quoy vous tenir bien aise, Dieu merci et vous ; et sachiés que moy et ma mesnie vous recepvrons voulentiers comme nous devons faire au filz de nostre seigneur naturel. Quant Geuffroy l’entendist, il fut moult esbahi comment elle lui osoit faire celle requeste, veu et consideré de quoy on l’avoit informé contre Guerin de Val-Bruiant son mari. Toutesfois il respondist : Par mon chief, belle dame, je vous mercie de la grande courtoisie que vous me offrez, mais ceste requeste ne vous doibz-je pas accorder, car on m’a donné à entendre que vostre mari ne l’a pas desservi envers monseigneur mon père et envers moy ; combien que, ma belle dame, je vueil bien que vous sachiés que je ne suys mie venu pour guerroier dames ne damoiselles, Dieu m’en gard, et de ce soiez toute seure que à vous, à vos gens ne à vostre fortresse, ne feray rien meffaire au cas que vostre mari n’y soit. Et elle luy respondit : Tresgrans mercis ; mais je vous requiers qu’il vous plaise à moy dire la cause pour quoy vous avez indignation contre monseigneur mon mari, car je suys certaine qu’il ne fist oncques riens, là ou luy ou moy l’aions peu penser ne sçavoir, que par raison dust estre à vostre desplaisance, et crois bien que s’il vous plaist à oyr monseigneur mon mari en ses excusations, que vous trouverez que ceulx qui vous ont informé le contraire n’ont pas dit verité ; et, monseigneur, je me faictz forte sur ma vie que vous le trouverez ainsi que je vous dis.
En ceste partie nous dist l’istoire que, quant Geuffroy oyt la dame parler, il pensa ung peu et puys respondist : Par foy, dame, s’il se peut bonnement excuser qu’il n’ait erré contre son serement, j’en seray tout joyeulx, et je le recepveray voulentiers en ses excusations avec ses compaignons et tous leurs complices, et vigoureusement je luy donne son alant et son venant huit jours luy .xl. Et lors print congié et s’en retourna à Val-Bruiant, et laissa ses enfans, et fist monter jusques à dix chevaliers et escuiers et trois damoiselles, et s’en partist et chemina tant qu’elle vint à Montfrin, où elle fut liement recepue. Là estoient les gentilz hommes ; et adonc la dame leur compta comment Guerin, son mari, avoit huit jours saulf, allant et venant, de Geuffroy, pour luy .xl., et se il se peut excuser, Geuffroy l’orra voulentiers et luy fera toute raison. Par foy, dist ung ancien chevalier, dont aurons bien traicté avec luy, car il n’est homme qui puist dire que nous aions riens meffait en quelque manière que ce soit ; se Claude, qui estoit nostre cousin, nous avoit requis d’avoir aide de nous, s’il en avoit besoing, et nous luy eussions promis de luy aidier, nous n’avons mie pourtant encores riens meffait ; ne Geuffroy ne aultre ne peut dire que nous en missions oncques bassinet sur teste, et que nous sallissions oncques ung seul pas de nostre hostel pour luy conforter aucunement contre Geuffroy, ne trouver le contraire. Doncques alons-nous-en seurement, et m’en laissez convenir, car je ne me soussie pas que nous n’aions bon traicté avec luy. A celluy propos se affermèrent tous les proesmes, et lors prindrent journée de faire leur appareil d’y aller le tiers jour aprez ; et adonc s’en partist la dame, et erra tant qu’elle vint à Val-Bruiant ; lors fist querir vin, pain, poullaille, foing et avaine, pour envoier à Geuffroy, qui oncques n’en receupt riens, mais bien souffrit prendre qui en vouloit avoir, pour son argent qu’il en eubt ; et manda ma dame à Geuffroy la journée que Guerin et ses parens devoient venir devers luy.
En ceste partie nous dist l’istoire que Guerin de Val-Bruiant, Girard, son nepveu, attendoient leur lignage à Montfrin ; et ceulz venus, ilz montèrent à chevau et chevauchèrent tant qu’ilz vindrent à Val-Bruiant, et le lendemain ilz mandèrent à Geuffroy qu’ilz estoient tous prestz à venir devers luy pour eulx excuser ; et Geuffroy leur manda qu’il estoit tout prest de les recepvoir. Et adoncques partirent du chasteau et vindrent devant la tente de Geuffroy et luy firent la reverence honnourablement. Et lors print l’ancien chevalier, dont je vous ay dessus parlé, la parolle en disant : Treschier seigneur, nous sommes cy venus pour la cause qu’on nous a donné à entendre que vous estes informé contre nous, et vous a-on raporté que nous estions consentans de la mauvaistié que Claude avoit commencé de faire encontre nostre droit seigneur vostre père, dont, sire, il est bien vray que Claude, avant qu’il eut ceste folie entreprise, il nous assambla trestous et nous dist : Beaulx seigneurs, vous estes tous de mon lignage, et je suis du vostre ; c’est bien raison que nous nous entreaimons comme cousins. Par foy, Claude, dismes, c’est verité ; pourquoy le dictes-vous ? Et adonc il nous respondist moult couvertement : Beaulx seigneurs, je me doubte que je n’aye briefment une grosse guerre et à faire à forte partie ; si vueil sçavoir se vous me vouldrez aidier. Et nous luy demandasmes à qui, et il nous respondist que nous le sçaurions tout à temps, et qu’il n’estoit pas parfait ami qui failloit à son proesme à son besoing. Adonc nous luy dismes : Nous voulons bien que vous sachiés qu’il n’y a si grant en ce pais ne marchissant, s’il se prent à vous, que nous ne vous aidons à vostre droit soustenir. Et sur ce s’en partist ; et eut plusieurs rancunes où il avoit peu de droit, desquelles luy aidasmes à saillir. Mais, chier seigneur, depuis qu’il commença à desobeir monseigneur vostre père, nous ne doubtons ne Dieu ne homme que nul de nous mist sur son corps pièce de harnois ne en issist de son chastel pour luy ne pour son fait ; et le contraire ne sera jà sceu ne trouvé ; et se il est aultrement trouvé, si nous faictes pugnir selon raison, car de ce nous ne voulons jà avoir grace ; mais requerons seullement droit et justice ; doncques, se il y a aultre cause que aulcun ait sur nous devisé par envie ou par hainne, je dis par droit que vous ne nous devez vouloir nul mal, nous qui sommes vrais subjectz et obeissans de monseigneur vostre père Raimondin de Lusignen, car se aulcun nous vouloit molester ou injurier, vous nous devriés garder ; et de cestuy fait ne vous sçauroie plus que dire, car nous ne sçavons entre nous adviser que nous eussions oncques fait chose qui deut desplaire à monseigneur vostre père. Si vous requerons tous que vous ne vueillez estre informé que de raison.
Quant Geuffroy eut oy l’excusation de l’ancien chevalier, qui avoit parlé pour luy et pour les aultres, il trait son conseil à part et leur dist : Beaulx seigneurs, que vous samble de ce fait ? Il me samble que ces gens s’excusent moult bel. Par foy, disdrent-ilz tous en commun, c’est verité, nous ne leur sçaurions que demander, fors que vous leur facés jurer sur sainctes evangilles que se le siége eut esté devant Syon, se ilz eussent aidé ne conforté Claude et ses frères contre vous, et se ilz jurent que oy, ilz sont vos anemis ; et se ilz jurent que non, vous ne leur devez porter nul maltalent ; et en aprez faictes-leur jurer que se vous les eussiés mandé au siége, se ilz vous feussent venu aidier, conforter et servir contre vos anemis. A ce point furent tous ceulx du conseil d’accord. Et lors furent appellez et leur furent ces parolles et ce fait recordé. Et ilz disdrent qu’ilz jureroient bien et voulentiers, et jurèrent et affermèrent les deux poingz dessus dis, et pour ce ilz furent d’accord à Geuffroy, qui, aprez, alla visitant le pays par l’espace de deux mois, et puis print congié des barons et laissa bon gouverneur au pais, et s’en partist et s’en vint grant erre à Lusignen, où il fut moult festoié de son père et sa mère et de toutes gens ; car ilz sçavoient comment il avoit fait plesser tous leurs ennemis. Lors estoit venu de Chippre ung chevalier de Poetou qui estoit du lignage de ceulx de Tours, qui avoit rapporté nouvelles comment le caliphe de Bandas et le grant Carmen avoient couru en Armanie et fait moult grant dommaige au roy Guion d’Armanie, et comment le roy Urian avoit oy nouvelles qu’ilz avoient intention de lui faire guerre en Chippre, et faisoit le roy son amas de gens d’armes et de navires pour eulx combatre en mer ou en leur pays mesmes, s’ilz ne le trouvoient sur mer, car il n’avoit pas intention de le laisser arriver en son pais. Quant Geuffroy oyt ce, il jura Dieu que ce ne seroit pas sans luy, et que trop avoit gardé son hostel, et dist à Raimondin son père et à sa mère qu’ilz luy voulsissent faire finance pour aller aidier à ses frères contre les Sarrazins. Et ilz luy accordèrent parmy ce que dedens ung an il retourneroit par devers eulx.
Moult fut Geuffroy joyeux quant il eubt l’accord et le consentement de ses père et mère d’aller secourir ses frères contre les Sarrazins. Et adoncques il pria le chevalier qui estoit venu de Chippres qu’il voulsist retourner avec lui, et il l’en meriteroit bien. Par mon chief, dist le chevalier, on m’a dit que à vostre proesse nul ne se peut comparer, et je iray avecques vous pour veoir se vous ferez plus que Urian, votre frère, ou que Guion, le roy d’Armanie, car ces deux congnoissé-je assez. Par foy, sire chevalier, dist Geuffroy, c’est peu de chose de mon fait envers la puissance de mes deux seigneurs mes frères ; mais je vous remercie de ce que si liberalement m’avez offert de venir avec moy, et pour tant je le vous meriteray bien, se Dieu plait. Adoncques il fist son mandement, et fist tant qu’il eubt bien .xiiii. cent bassines et bien trois cens arbalestriers, et les fist tous retraire vers la Rochelle ; et Raimondin et Melusine y estoient, qui avoient fait arriver moult belle navire et bien pourveue et avitaillée de ce qui estoit necessaire. Et adoncques prist congié de ses père et mère et entra en la mer, et avec luy sa compaignie ; et furent les voilles levez et se commandèrent à Dieu, et aprez se esquippèrent en mer, et en peu d’eure on eubt perdu la veue d’eulx, car ilz alloient moult roidement. Mais cy se taist l’istoire de plus parler, et commence à parler du caliphe de Bandas et du souldan de Barbarie, qui estoit nepveu du Souldan qui avoit esté mort en la bataille soubz le cap Saint Andrieu, au dessus de la montaigne Noirre.
L’istoire nous dist que le caliphe de Bandas, le souldan de Barbarie, le roy Anthenor d’Antioche, et l’admiral de Cordes, avoient fait ensamble leurs seremens que jamais ne fineroient tant qu’ilz eussent destruist le roy Urian de Chippre, et Guion, roy d’Armanie, son frère ; et avoient assamblé bien jusques à .xvi. mille Sarrazins, et avoient leurs navires toutes prestes ; et avoient intention de descendre et arriver premièrement en Armanie, et tout avant euvre destruire l’isle de Rodes et le royaulme d’Armanie, et puys passer en Chippre et tout destruire et mettre à mort. Et avoient juré qu’ilz feroient le roy Urian morir en croix, et le crucifieroient, et sa femme et ses enfans arderoient ; mais comme dist le saige : Fol pense et Dieu ordonne. Et pour lors avoit pluiseurs espies entre eulx, tant d’Armanie comme de Rodes ; et là en eut une qui estoit proprement au grant maistre de Rodes, qui sambloit si bien Sarrazin que nul ne l’avisast jamais pour aultre que Sarrazin, et avoit à main leur langage si bien comme s’il fut du pays. Cestuy sceut tout le secret des Sarrazins, et aprez se partist d’avec eulx, et s’en vint à Baruth, où il trouva une barque qui s’en vouloit aller en Turquie querir marchandises ; il se mist avecq eulx. Et quant ilz eurent vent propice, ils desancrèrent et levèrent leurs voilles au vent ; et tant sanglèrent par mer qu’ilz virent l’isle de Rodes et l’approchièrent pour eulx refrechier ; et l’espie leur dist qu’il vouloit aller en la ville ung petit ; et ceulx luy dirent que s’il ne revenoit tantost qu’ilz ne l’attenderoient gaires. Ne vous doubtez, dist-il, je reviendray tantost. Et tantost se departist d’avec eulx et vint en la ville où il fut moult bien congneu ; et le plus tost qu’il peut il vint comparoir devant le grant maistre de Rodes, qui lui fist bonne chière, et tantost luy compta les nouvelles. Et quant le maistre de Rodes l’oyt parler, il luy demanda se c’estoit verité. Et il lui respondist : Par ma foy, oy, car je les ay veu. Et aprez le maistre de Rodes rescript tout ce fait au roy d’Armanie et au roy de Chippre, qui tantost escript au maistre de Rodes et au roy Guion d’Armanie en leur mandant qu’ilz fussent en mer atout leur puissance, et qu’ilz l’atendissent sur la coste de Iaphes ; car c’estoit son intention de soy traire vers celles parties, pour ce qu’il sçavoit que le caliphe de Bandas et tous ses complices se mettoient en mer vers celle coste. Adoncques quant le roy oyt ceste nouvelle, il se mist en mer à bien six mille hermins et bien trois mille arbalestriers, et s’en vint par mer en Rodes où il trouva le grant maistre au port. Et quant le grant maistre de Rodes le vit, il en eubt moult grant joye ; et tantost se mist avecques luy en la mer à bien trois cens hommes d’armes, que frères chevaliers que aultres, et bien de six à sept cens arbalestriers et archiers ; et quant ilz furent assamblez, belle fut la flotte à veoir ; car par compte fait ilz furent trouvez par vraye estimation .x. mille hommes d’armes, et environ .xvii. cens arbalestriers ; et sachiés qu’il les faisoit beau veoir, car les banières ventilloient sur les vaisseaux, et l’or et l’asseur et autres couleurs ; les bassines et aultres harnois reluisoient au soleil que c’estoit grant merveille. Ce fait, ilz se misrent à mer et tirèrent le chemin du port de Iaphes, où les Sarrazins avoient fait tirer et assambler leurs navires. Et icy se taist l’istoire de plus parler d’eulx, et parle du roy Urian.
L’istoire dist que le roy Urian avoit fait arriver parmy son pays de Chippre, et les avoit fait entrer en la mer au port de Limasson ; et estoit la royne Hermine au chasteau, et avecques elle dames, damoiselles et Henri son filz, qui avoit jà cincq ans, et ceulx qui devoient garder le pays et le port. Or est vray que quant le roy eubt pris congié et fut entré en mer, il eut bien avec luy .xiiii. mille hommes, tant d’ommes d’armes, comme les combatans de trait ; et furent les voilles levez, et se esquippèrent du port, et se boutèrent en mer, et senglèrent de telle force que la royne, qui fut en la maistresse tour, en eubt tost perdu la veue. Et sachiés que le tiers jour aprez, Geuffroy au grant dent s’ariva soubz Limasson ; mais le maistre du port ne les laissa pas entrer dedens, combien qu’il fust moult esbahy quand il perceut les armes de Lusignen sur les vaisseaulx et banières ; il ne sceut que penser, et pour ce, il alla tantost au chasteau et nunça à la reyne cest affaire. Et elle, qui fut moult saige, luy dist : Allez sçavoir que c’est, car se il n’y a traïson, il n’y peut avoir que bien ; et parlez à eulx sçavoir que c’est ; et ayez vos gens tous prestz sur le port, affin que se ilz vouloient arriver par force que ilz en fussent contreditz. Et il fist le commandement de la royne, et vint aux barrières contre de deux tours du clos et leur demanda que ilz queroient. Et adoncques dist le chevalier qui aultresfois avoit esté en Chippre : Laissez-nous arriver, car c’est l’ung des frères du roy Urian qui luy vient au secours contre les Sarrazins. Adoncques quant le maistre du port oyt le chevalier, il le congneut et luy dist ainsi : Sire, le roy est parti d’icy trois jours y a, et s’en va à moult noble et riche armée vers le port de Iaphes ; car il ne veult pas que les Sarrazins arrivent en son pays ; mais dictes à son frère qu’il viengne, vous et luy, avec .l. ou .lx. en vostre compaignie, devers ma dame la royne, qui moult sera lie de vostre venue. Et celluy le dist à Geuffroy, qui tantost entra en une petite galiotte, et vindrent à la chainne, qui tantost lui fut ouverte, et entrèrent dedens. Et trouvèrent moult bonnes gens qui moult honnourablement receuprent Geuffroy et sa compaignie, et moult se donnèrent merveilles de son grant couraige et de sa fierté, et disdrent en eulx-mêmes : Ces frères conquerront moult de pays ; je crois bien que cestui ne repassera jamais en son pays tant qu’il aura conquesté pays decha. Et en ces choses disant vindrent là où la royne estoit, qui les attendoit en tenant par la main son filz Henri. Et à l’approchier de Geuffroy, elle s’enclina tout jus à terre, et aussi fist Geuffroy, et la drescha sus en l’embrachant moult doulcement et la baisa. Et aprez luy dist : Ma dame ma seur, Dieu vous doint joye de tant que vostre cœur desire. Et elle le bienveigna en lui monstrant grant signe d’amour. Et aprez Geuffroy prist son nepveu, qui estoit à genoulx devant luy, et le leva entre ses bras en luy disant : Beau nepveu, Dieu vous accroisse et vous ottroye bon amendement. Et l’enfant luy respondist : Grant mercis, bel oncle. Que vous feroie ores plus long compte ? Geuffroy fut adonc moult joyeux, et fut le port ouvert et la navire mise dedens. Et quant ilz furent bien refrechis Geuffroy dist à sa seur : Madame, je m’en vueil aller ; baillez-moy maronnier qui bien sache la contrée de ceste mer, par quoy je ne faille trouver mon frère, et je vous en prie, ma treschière seur, tant comme je puis.
A ce respondist la royne : Mon treschier frère, à ce ne fauldrez pas, car, par mon ame, je vouldroie qu’il m’eut cousté mille bezans pour tous perilz, et vous et vostre navire fussés là où monseigneur est ; car je sçay bien que de vostre venue il aura moult grant joye, comme il est de raison. Adoncques elle appela le maistre du port et lui dist : Alez, et me faictes arriver une galiote qui soit de .xvi. rames, et me querez le meilleur maronnier et le plus saige patron de galée qui soit demourant par decha, pour conduire mon frère par devers monseigneur. Et celluy tantost respondist : Par ma foy, ma dame, j’ai bien ung rampin tout prest et tout armé et advitaillé de ce qu’il fault ; il ne convient que mouvoir. Adonc fut Geuffroy moult joyeulx, et print incontinent congié de sa seur et de son nepveu et de la compaignie, et vint au havre et entra en son vaisseau. Adonc le rampin fut devant, et les voilles furent levées ; lors ilz s’empaignirent en la mer, et allèrent si roidement que ceulx qui estoient au port en eubrent tost perdu la veue. Et la royne et ceux qui estoient avecques elle en la maistresse tour disdrent : Nostre Seigneur les conduise et les vueille retourner à joye. Or les vueille Dieu aidier, car ilz en ont bien besoing. Et ne demoura pas quatre jours, ainsi que vous oyrez cy aprez, que le roy Urian et sa navire se exploittèrent tant qu’ils virent le port de Iaphes et la grosse navire qui estoit là assemblée ; et estoit jà le Calife venu, qui avoit fait traire dehors toutes ses gens ; et le souldan de Barbarie, et le roy Anthenor d’Antioche, et l’admiral de Cordes avoient ainsi fait leur appareil, et n’y avoit à monter que les seigneurs et princes ; et eurent conseil que le roy d’Antioche et l’admiral de Cordes feroient l’avant-garde, et tendroient le chemin de Rodes ; et que illec prendroient terre et escriroient au caliphe et au souldan, affin que se ilz en avoient affaire, qu’ilz les sieveroient pour les secourir. Et ainsi fut ordonné et fait. Et partirent le roy et l’admiral à tout .xl. mille paiens, et tournèrent leur chemin vers Rodes, que oncques le roy Urian ne les perceut ; et n’avoient esté que deux journées qu’ilz perceurent le roy Guion et la navire de Rodes ; et les cristiens l’apperceurent aussi ; là eubt grand effroy quant ilz eurent advisé l’ung l’aultre à cler, et qu’ilz se entre rencontrèrent. Lors se misrent cristiens en ordonnance et arches ; adoncques abordèrent ensamble ; là eubt grant occision et fière meslée, et eubt à celluy poindre six navires sarrazines effondrées et peries en mer ; et firent les cristiens moult bien leur debvoir, et se combatirent moult vaillamment ; mais la force et la quantité des Sarrazins fut moult grande, et eurent les cristiens fort à souffrir, et eussent esté desconfis se Dieu, par sa grace, n’eut celle part conduit Geuffroy et sa navire, ainsi comme vous oyrez cy aprez dire.