L’istoire nous dit que Geuffroy et ses gens sengloient par la mer à voilles tendues et à force de vent qu’ilz avoient à fin souhet, et approchèrent le lieu où estoit la bataille ; et tout premier le rampin qui le conduisoit les approcha de si prez qu’il les veoit combatre à l’eul. Lors vira tout court et dist à Geuffroy que chascun fut tout prest, car nous avons veu grans gens, et croy que ce soient nous gens et Sarrazins qui se combatent ; or vous mettés en ordonnance, et nous retournerons veoir quieulx gens ce sont. Or allez, dist Geuffroy, et qui qu’ilz soient, j’aideray aux plus foibles, voire se ne sont mes frères. Et à ce mot partist le rampin, et vint jusques sur la bataille, et oyrent ceulx qui estoient dedens le rampin crier moult hault : Cordes et Antioche ; et d’aultre part : Lusignen et saint Jehan de Rodes. Et lors vindrent à Geuffroy et dirent : Sire, se sont Sarrazins d’ung costé, et, d’aultre part, cristiens crians Lusignen et saint Jehan de Rodes ; mais certainement se n’est pas le roy Urian, mais croy, monseigneur, que c’est le roy Guion son frère et le maistre de Rodes, qui ainsi se combatent à Sarrazins qui sont sur mer. Or tost, dit Geuffroy, à eulx appertement. Adonc on tira les voilles à mont, et le vent se ferit dedens dont la navire fut si fort boutée que ce sembloit carreaulx d’arbalestre, et se ferirent par les navieres des Sarrazins par telle manière et vertu, qu’ilz les exillèrent tant qu’il ne demourent pas .iiii. vaisseaulx ensamble d’une flotte, et crioient Lusignen à haulte voix, dont les hermins et ceulx de Rodes cuidoient que ce fust le roy Urian qui venist de Chippre. Et adonc reprindrent grant cœur en eulx et se ravigoroient fort ; et le roy d’Antioche et l’admiral de Cordes ralièrent leurs gens ensamble et coururent sur les cristiens de grant force ; mais Geuffroy et ses gens, qui estoient frès et nouveaulx, leur coururent sus par telle manière qu’il sembloit qu’ilz fussent frisones. Adonc le vaisseau où Geuffroi estoit se borda au vaisseau où le roy Anthenor estoit, et se entregrapèrent à bons cros de fer ; adonc saillist Geuffroy dedens le vaisseau du roy, et commença à faire moult grant occision de Sarrazins ; et ses gens coururent de l’aultre part, et se combatoient vaillamment et de si grant puissance qu’il n’y eut Sarrazin qui s’osast monstrer en nulle deffence ; et en saillist pluiseurs en la mer, qui cuidoient saillir au vaisseau de l’admiral de Cordes, qui estoit moult prez d’eulx, que le roy Guion assailloit par grande force ; et toutesfois le roy Anthenor se saulva au vaisseau de l’admiral de Cordes, et fut tantost son vaisseau pillié de ce qui y estoit de bon, et puys fut effrondé en mer ; et le rampin costioit toujours les gros vaisseaulx et en perça jusques à quatre ; de quoy ceulx qui estoient dedens ne s’en perceurent oncques jusques à ce qu’ilz se trouvèrent plains d’eau, et par ce leur convint perir en mer. La bataille fut moult fière et horrible, et l’occision fut hideuze ; et à brief parler, les Sarrazins furent mis si au bas tellement que en eulx n’avoit point de deffence.
Moult fut la bataille dure, fière et aspre ; mais sur tous les aultres se combatoit Geuffroy moult puissamment, et aussi faisoient Poetevins qui estoient avecq luy venus ; et aussi faisoit Guion et le maistre de Rodes ; mais ilz s’esbahissoient pour ce qu’ilz crioient Lusignen : mais adonc n’estoit pas heure de enquester. Adoncques le roy Anthenor et l’admiral virent bien que la desconfiture tournoit sur eulx, car jà ilz avoient perdu plus de deux pars de leurs gens ; si firent sçavoir au demourant qu’ilz se retirassent vers le port de Iaphes pour avoir secours ; et ilz s’estoient jà boutez en un vaisseau d’avantaige, et prindrent la palange de la mer, et tirèrent les voilles amont, et s’en partirent de la bataille. Et quant les Sarrazins l’apperceurent, il s’en alla aprez qui peut ; mais les hermins et ceulx de Rodes en reculèrent la plus grant partie, qui furent mors et jettez tous à bort. Mais quant Geuffroy perceut partir le roy et l’admiral de Cordes, il fist tirer ses voilles amont, et se mist aprez atout sa navire, et les suyt si asprement que en peu d’eure il eslongna les hermins, le roi Guion et le maistre de Rodes. Adoncques quant le rampin l’aperceut, il escria à ses gens à haulte voix : Aprez, aprez, beaulx seigneurs, car se Geuffroy perdoit son chemin qu’il ne tournast tantost vers monseigneur son frère, jamais je n’oseroie retourner vers ma dame. Et adonc le roy Guion congneut le rampin et lui demanda qui ces gens estoient qui leur avoient fait si grant secours. Par foy, sire, dist le patron, c’est Geuffroy au grant dent vostre frère, et frère au roi Urian. Quant le roy Guion l’entendit, il s’escria à haulte voix : Levez ces voilles, et vous hastés d’aller aprez mon frère, car, se je le pers, jamais n’auray au cœur joye. Et ceulx le firent et allèrent aprez le gerondt. Mais le rampin alla devant si roidement que en peu de temps il eubt rataint Geuffroy, qui jà estoit prez des Sarrazins, qui approchoient le port de Iaphes. Or vous laisseray d’en parler, et vous diray du roy Urian, qui jà estoit venu sur le port, et avoit de fait bouté le feu en leur navire ; mais paiens les resçoyrent le mieulx qu’ilz peurent, et toutesfois ilz n’y sceurent oncques tel remède mettre qu’il n’y eut plus de dix vaisseaulx ars, que grans que petis. Et fut moult grant l’estourmie.
En ceste partie nous dist l’istoire que tant sievyt Geuffroy au grant dent le roy et l’admiral, qu’ilz approchèrent fort du port de Iaphes, et se ferirent dedens, et Geuffroy aprez, et sa navire, que oncques ne voulut de y laisser entrer, pour chose que on luy monstrat, la grant multitude et peuple de Sarrazins qui jà estoient entrez en la navire qui estoit sur le port ; et tantost commença Geuffroy la bataille, qui fut moult dure et moult forte, tant que de fait le roy et l’admiral se firent mettre à terre à ung petit basteau, et vindrent en la ville de Iaphes, où ilz trouvèrent le caliphe de Bandas et le souldan de Barbarie, qui furent moult esbahis de ce qu’ilz estoient si tost retournez, et leur demanda pourquoy c’estoit. Et ilz leur comptèrent toute l’adventure, et comment le roy d’Armanie et le maistre de Rodes estoient desconfis, se ne fut ung chevalier tout fourcené qui y survint à tout ung peu de peuple qui crioit Lusignen, et n’est nul qui puisse arrester contre luy ; et veez le là où il se combat à nos gens, et c’est feru au havre parmy le plus dru, et tout ce qu’il ataint est destruit et mis en fin. Adonc quant le souldan l’entendit, il n’eut mie talent de rire, mais dist : Par Mahon, on m’a dit de pieça que moy et pluiseurs aultres de nostre loy aurons moult affaire pour les hoirs de Lusignen ; mais qui pourroit tant faire que on les tint par decha à terre, et nos gens fussent hors des navires, ilz seroient tous detruis à peu de paine. Par mon chief, dist le caliphe, vous dictes verité ; et puys qui les auroit desconfis par decha, la terre par de là seroit moult legière à conquester. Par foy, sire, dist le souldan, vous dictes verité. Or faisons retraire nos gens hors des vaisseaux, et les laissons arriver paisiblement. Mais pour neant en parloient, car ilz en issirent, sans ce qu’il leur fut commandé, par Geuffroy, qui les assailloit par telle vigeur que, au costé où il estoit, mal eubt celluy qui demourast au vaisseau, que tous ne tirassent à terre. Et adoncq Geuffroy fist yssir toutes ses gens aprez, et les enchassa jusques en la ville de Iaphes ; et tous ceulx qui peurent estre atains furent ruez tous mors à terre, et les fuyans entrèrent en la ville crians : Trahis ! trahis ! Lors furent les portes fermées, et vint chascun en sa garde. Et Geuffroy retourna à sa navire, et commanda à tirer les chevaux dehors, car bien affermoit que jamais ne s’en partira, pour mourir en la paine, tant qu’il aura fait tel enseigne au pays qu’il y ait esté encores.
L’istoire nous dist que, demaustiers que Geuffroy faisoit tirer les chevaux dehors, le rampin advisa les pavières et panons du roy Urian, qui moult fort escarmouchoit la navire aux Sarrazins, qui riens ne sçavoient que Geuffroy eut pris terre, car ils avoient prins la barge et le parfont du port, et le roy et l’admiral de Cordes avoient pris, et estoient arrivez dessoubz à l’estroit, qui estoit moult aisé à prendre terre, voire à bien peu de navire. Et lors rencontra le rampin le roy Guion et ses gens, qui luy demandèrent nouvelles de Geuffroy. Par mon chief, dist le patron, veez-le là où il a pris terre sur les ennemis, et les fait entrer par force en Iaphes ; allez prendre terre avecques luy, car il a peu de gens, et Sarrazins ont pris terre. Et velà le roy Urian qui escarmouche leur navire, à qui je vois anuncer vostre adventure et la venue de Geuffroy, son frère. Par foy, dist le roy Guion, ce fait à creancer. Et lors se ferist au havre, et le rampin exploita tant, qu’il vint au roy Urian et le salua treshaultement, et luy dist toute l’adventure ainsi comme vous l’avez oye, dont il regracia moult devotement nostre seigneur. Et adoncques il s’escria à ses gens : Avant, seigneurs et barons, pensez de bien faire, car nos ennemis ne nous peuvent eschapper que ilz ne soient ou mors ou pris. Et s’en vindrent ferir aux navires si roidement, que Sarrazins furent tous esbahis et issirent hors de leurs navires qui mieulx sceut, et s’en allèrent vers Iaphes. Et quant le caliphe et le souldan virent leurs gens qui estoient trais à terre, ilz mandèrent au roy Urian, par un truchement, qu’ils eussent trèves pour trois jours, et qu’il venist prendre place, et se logast, et fist refreschier ses gens, et au quart jour on luy livreroit bataille. Et le roy leur accorda voulentiers, et le fist signifier au roy Guion et à Geuffroy, ses frères ; et estoit jà le roy Guion trait à terre avec son frère, qui se entrefaisoient grande joye, et se logèrent au mieulx qu’ilz peurent. Et le roy Urian fist adonc mettre ses gens à terre, et fist tendre ses logis sur la marine, au devant de sa navire ; et fist venir loger ses frères et le maistre de Rodes avec luy, et fist leur navire traire emprez la sienne. Adoncques commença la joye à estre grande entre les frères, et fut leur ost nombré à estre en somme toute environ .xxii. mille, que archiers, que arbalestriers, que gens d’armes.
L’istoire dist que les deux frères et leurs gens se refreschirent et s’entrefirent moult grant joye les trois jours durans ; mais en ce terme, le souldan de Damas, qui sceut la venue des cristiens, manda au caliphe et à ses gens qu’ilz ne se combattissent pas sans luy, et qu’ils prenissent encores trois jours de trèves, et ilz si firent ; et leur accorda le roy Urian. Et durant icelluy terme les fist le souldan desloger de nuyt, et s’en vindrent loger en la prarie soubz Damas, pour traire les cristiens plus avant au pays, car ilz avoient en intention que jamais pié n’en eschapperoit. Et avoit bien assemblé .xl. mille paiens, et les aultres estoient bien quatre-vingz mille ; ainsi estoient tous en nombre .vii. vingz mille Sarrazins ; et nous gens n’estoient sur le tout que .xxii. mille. Mais quant ilz sceurent que Sarrazins estoient partis, ilz furent moult doulens, car bien cuidoient qu’ilz s’en fussent fuys ; mais pour neant s’en doubtoient, car avant trois jours les eurent en barbe, et leur donnèrent tant d’affaire, qu’ilz furent tous embesognez d’eulx deffendre. Lors vint ung truchement sur ung dromadère, qui descendist en la tente des frères et les salua moult sagement ; et les frères luy rendirent son salut ; et celluy les regarda tous trois moult longuement avant qu’il parlast, car moult se donnoit merveilles de la grant fierté qu’il veoit estre en eulx trois, et par special à Geuffroy, qui estoit le plus grant et le plus fourni des aultres, sans comparaison ; et veoit la dent qui luy passoit la lèvre de plus d’ung grant pouce en esquare ; il en fut si esbahi que à peine peut-il parler. Mais toutesfois il dist au roy Urian : Sire roy de Chippre, le caliphe de Bandas, le souldan de Barbarie, le roy Anthenor d’Antioche, l’admiral de Cordes et le roy de Dannette vous mandent par moy qu’ilz sont tous pretz de vous livrer bataille, et vous attendent ès prez qui sont dessoubz Damas, ès belles tentes et pavillons ; et vous mandent que vous y povez venir seurement loger devant eulx, et pourrez prendre place telle qu’il vous plaira ; et vous donnent trèves depuys que vous serez logez ; et cependant de commun accord vous adviserez place où la bataille se fera ; et par adventure, quant vous aurez vu leur puissance, vous trouverez aulcun amiable et bon traictié à messeigneurs, car certainement à leur force ne pourrez contrester, tant sont fors. Et quant Geuffroy entendist ceste parolle, il luy dist : Va à tes rois, à ton souldan, à ton caliphe, et leur dis que s’il n’y avoit tant seullement que moy et mes gens, si les iroie combattre ; et leur dis que de leur trève n’avons-nous que faire. Et quant tu vendras à eulx, dis-leur que je les deffie ; et tantost, toy parti d’icy, je feray assaillir Iaphes et mettre tout à feu et à flamme, et tout ce que je trouveray dedens de Sarrazins, je les feray tous mourir ; et leur dis, à ton passer à Iaphes, qu’ilz se pourvoient bien, car je les iray presentement visiter et assaillir. Quant le truchement oyt ceste responce, il fut tout esbahi, et vint sans plus dire sur son dromadère et monta ; car il avoit si grant paour de la fierté qu’il avoit veue à Geuffroy, que tousjours regardoit derrière luy, de paour qu’il avoit de lui qu’il ne le sievist, et dist en soy-mesmes : Par Mahon, se tous les autres fussent telz, nos gens recepveroient moult grant perte avant qu’ilz fussent desconfis. Adoncques il vint à Iaphes et leur dist comment Geuffroy au grant dent les vendroit tantost assaillir, et qu’il avoit juré qu’il metteroit à l’espée tous ceulx qu’il y trouveroit. Adonc furent moult esbahis ; et sachiés qu’il s’enfuyt vers Damas bien la moetié des gens de la ville, et emportèrent leur finance. Et tantost Geuffroy fist sonner ses trompettes et armer ses gens, et alla incontinent assaillir la ville, que oncques ne la voullut laisser à faire pour ses frères ; et jura Dieu qu’il y monstera telles enseignes que on congnoistera qu’il aura esté en Surie. Mais cy se tait l’istoire de luy, et parle du truchement, qui erra tant qu’il vint au logis des Sarrazins devant Damas.
En ceste partie nous dist l’istoire que tant chevaucha le truchement son dromadère, qu’il vint en l’ost devant Damas, et trouva à la tente du caliphe les deux souldans, le roy Anthenor, l’admiral de Cordes et le roy Gallofrin de Dannette, et pluiseurs aultres, qui lui demandèrent nouvelles des cristiens. Et le truchement leur respondit : J’ay bien fait vostre message ; mais quant je eulx dis que quant ilz auroient veu vostre puissance, que par adventure ilz feroient bon traictié à vous, et que à vous ne à vos gens ne pourroient resister, adonc l’ung d’eulx, qui a grant dent qui luy sault de la bouche devant, n’atendist pas que le roy de Chippre respondist, mais dist ainsi : Va dire à tes royx et à ton souldan que de leurs trèves que faire n’avons, et que se il n’y avoit seullement que luy tout seul et ses gens, si vous combateroit-il ; et me dist oultre que aussitost comme je vendroie à vous que vous rendisse vos trèves, et que vous vous gardissiés de luy ; et plus, qu’en despit de vous tous il iroit assaillir Iaphes, et qu’il metteroit le feu partout, et qu’il feroit tout mettre à l’espée, et aussi que je leur disse au passer ; et ainsi je l’ay fait. Et sachiés que la moetié de ceulx de la ville sont venus après moy. Et tantost que je fus parti, je oy ses trompettes sonner pour aller assaillir. Et que pensez-vous que c’est grant hideur de veoir le maintieng et la fierté du roy Urian, de Guion et de son frère, et de toutes leurs gens. Sachiés que au samblant qu’ilz monstrent, il leur samble que vous ne les devez mie attendre, et especialement celluy au grant dent n’a paour seullement que vous vous enfuyez devant qu’ilz puissent venir à vous. Et quant le souldan de Damas l’entendit, il commença à soubzrire, et luy respondist : Par Mahon, à ce que je puys veoir de vostre hardiesse, vous serez le premier qui assamblerez la bataille contre celluy au grant dent. A quoy respondist le truchement : Or soye maudit à l’eure ne au jour que j’en approucheray que je puisse, qu’il n’y ait une grosse ripvière, ou les tours, ou les murs de Damas ou de quelque autre fort lieu, entre moy et luy, ou aultrement Mahon me puisse confondre. Et lors se print chascun à rire de ceste parolle. Mais tel en rist qui puys en eut pleuré se il eut eu loisir. Or vous diray que Geuffroy fist : Il fist assaillir Iaphes, et de fait la print à force, et mist à l’espée tout tant qu’il peut trouver de Sarrazins, et en fist vuider l’avoir et les garnisons, et porter en l’ost et aux vaisseaux, et puys fist bouter le feu partout ; et, ce fait, retourna aux logis, et requist à ses frères qu’ilz lui baillassent le maistre de Rodes et ses gens pour faire l’avant-garde. Et ilz luy accordèrent ; dont le maistre de Rodes fut moult joyeulx ; et celle nuyt se reposèrent jusques au matin.
Le lendemain au matin, comme l’istoire nous tesmoingne, aprez la messe oye, se desloga l’avant-garde, et puys la grosse bataille et le sommaige, et puys l’arrière-garde ; et fut moult grant noblesse de veoir partir l’ost en moult belle ordonnance. Adonc vint une espie à Geuffroy, qui luy dist : Sire, cy à demie-lieue d’icy sont environ mille Sarrazins qui s’en vont ferir à Baruth pour garder le port de la ville. Auquel Geuffroy demanda : Me sçauras-tu conduire là ? Par ma foy, Sire, dist l’espie, oy. Adoncques Geuffroy dist au maistre de Rodes qu’il conduist l’avant-garde, et qu’il bouta le feu partout sur le chemin, affin qu’il ne faulsist point à le trouver à la trasse de la fumée ; et le maistre luy dist que si feroit-il. Adonc s’en partist Geuffroy avec l’espie ; si s’en alla devant, et apperceut les Sarrazins qui avalloient d’ung tertre. Et lors luy monstra l’espie les Sarrazins, dont Geuffroy fut moult joyeulx et hasta ses gens. Et quant il les eubt ratains il jura : Par dieu, gloutons, vous ne me povez eschapper. Et se ferit entre eulx, et abbatit le premier qu’il ataindit par terre ; puys tira l’espée et fist merveilles d’armes, et ses gens d’aultre costé. Que vault le long parler ? Sarrazins furent pou, sy ne purent endurer le faitz, et s’en tournèrent en fuyant vert Baruth, et nos gens aprez. Quant les Sarrazins de Baruth virent venir les fuyans, ilz les congneurent, et avallèrent le pont et ouvrirent la barrière et la porte. Et adonc les fuyans entrèrent dedens. Mais Geuffroy les sievyt si asprement, qu’il entra par la meslée avecques eulx dedens la ville à bien cinc cens hommes d’armes. Qui furent esbahis, que Sarrazins ? Et quant il fut entré dedens la porte, il la commanda à garder tant que ses gens fussent venus. Et adonques commença la bataille à estre moult fière ; mais neantmoins Sarrazins ne peurent durer, et s’enfuyrent vers la porte de Triples, qu’ilz firent ouvrir ; et lors qui avoit bon chevau il ne l’oublia pas, mais ferit des esporons tant qu’il peut vers la porte de Triples ; et les aulcuns qui furent mieulx montez s’enfuyrent vers Damas ; et Geuffroy et ses gens misrent tout à l’espée et delivrèrent toute la ville des Sarrazins, que mal soit de piet qui oncques en eschappa, ne qui demourast, que tous ne fussent mors, sinon ceulx qui s’enfuyrent. Adonc Geuffroy fist jetter les mors en la mer, et advisa la ville, qui estoit forte à merveilles, et le chasteau qui seoit sur la mer, et le beau clos garny de belles tours pour garder la navire. Adonc dist Geuffroy que par ses bons dieux ce bon port il vouldroit garder pour luy, et y laissa .viii. vingz arbalestriers et deux cens hommes d’armes de ses gens, et y sejourna toute celle nuyt ; et le lendemain print congié de ses gens, et alla aprez l’ost au train de la fumée, ainsi qu’il avoit dit au maistre de Rodes, qui moult avoit grant paour que Geuffroy n’eut aulcun empeschement ; et aussi avoient ses frères, auxquieulx il n’en avoit riens fait assavoir. Atant se taist l’istoire de plus parler d’eulx, et parle des fuyans de Iaphes qui vindrent à l’ost devant Damas, en la tente du souldan, où les aultres roys estoient, et leur comptèrent moult piteusement la destruction de Iaphes, et comment cristiens avoient tout mis à l’espée et arcé la ville. Quant les Sarrazins l’entendirent, ilz furent moult doulens. Par Mahon, dist le souldan de Damas, moult sont cristiens durs gens et qui peu doubtent. Ilz voient bien que contre le grant peuple que nous avons ilz ne pourroient avoir victoire, et font samblant que point ne nous doubtent ne craignent gaires, non plus que si nous fussions aussi peu de gens comme ilz sont. Par Mahon, dist le souldan de Barbarie, se ilz estoient maintenant tous cuitz, et s’il estoit accoustumé de mengier telle cher, il n’y en a pas assez pour repaistre nous et nos gens. Par ma loy, se il n’y avoit ores que moy et mes gens, il n’en repassera jà piet delà la mer. Adoncques quant le truchement l’ouyt, il ne se peut tenir de parler ; toutesfois luy dist tout hault : Sire souldan, se vous aviés veu maintenant le roy Urian, le roy Guion son frère, et la contenance et la manière de leurs gens, et la grant, horrible et ressongneuze fierté de Geuffroy à la grant dent, son frère, il ne vous prendroit jà voulenté de les menasser comme vous dictes. Et sachiés bien que avant que la besoingne soit faicte vous n’aurez pas si bon marché comme vous en faictes maintenant. Et si ay maintes fois ouy dire que tel menasse qui a aulcunefoys grant paour, et qui puys est abattu. Adoncques quant le souldan de Damas entendist les mos du truchement, si luy dist : Par Mahon, beau sire, il y a en vous grant hardiesse ; à ce que je vois, vous vouldriés ores estre institué au premier front de la bataille pour rencontrer Geuffroy à la grant dent. Et il luy respondist : Par ma foy, sire souldan, se il n’est rencontré d’aultre que moy, il peut bien venir seurement, car je tourneray tousjours le talon devers luy d’une grosse lieue ou de deux de loing. Adonc commença grande la risée ; mais tantost eurent aultres nouvelles dont ilz n’eurent talent de rire, car les fuyans de Baruth vindrent au logis et leur comptèrent le dommaige et la pitié de Baruth, et comment Geuffroy à la grant dent les avoit chassé par force, et tout le demourant occis. Et par Mahon, sire souldan, sachiés qu’il n’a talent de fuyr, car il a gaigné Baruth de vivres bien garni, et s’en vient moult grant erre par decha ; et ne voit-on que feu et flamme par tout le pays, et sont tous les chemins plains de Sarrazins mors. Adonc quant le souldan de Damas l’entendit, il fut moult doulent. Par Mahon, dist-il, je croy fermement que celluy au grant dent a le diable au corps. Adoncques, dist le souldan de Barbarie : je me doubte qu’il ne m’avienne ce que on m’a dit. Et quoy ? dist le souldan de Damas. Par mon chief, dist celluy, on m’a dit autresfois que je seroie destruit par les hoirs de Lusignen et par pluiseurs aultres, et nostre loy en affoiblira. Lors n’y eut si hardi Sarrazin qui ne tremblast de paour. Et cy se tait l’istoire d’en plus parler, et commence à parler de Geuffroy.
En ceste partie nous dist l’istoire que tant erra Geuffroy que il trouva l’avant-garde où le maistre de Rodes estoit, qui luy fist moult grant feste et fut moult joyeulx de sa venue ; et luy demanda comment il avoit exploité. Et luy compta comment luy et ses gens, à l’aide de Dieu, avoient gaigné Baruth, et par force ont chassé hors grant partie de ceulx qui estoient dedens, et le demourant occis ; et comment il avoit laissé à la garder certain nombre de ses gens et des vivres grant plenté. Par Dieu, dist le maistre de Rodes, vecy bonne besongne et haultement executé. Et tantost furent ces nouvelles publiées parmy l’ost. Et tantost qu’elles vindrent à la cognoissance du roy Urian, que si tost qu’il le sceut en fut moult joyeulx, et à bon droit ; et dist au roy Guion, son frère : Par mon chief, moult est Geuffroy de grant traveil et de haulte puissance ; il fera encores moult de bien, se Dieu luy donne longue vie. Par foy, dist le roy Guion, mon frère, vous dictes verité. Moult longuement allèrent les deux frères ensemble parlans de Geuffroy ; et tant chemina atout son host, qu’il se loga ung soir sur une petite ripvière, à cincq lieues de Damas. Et illec leur vindrent leurs espies, qui leur disdrent toute la contenance des Sarrazins. Adoncques eurent conseil leurs gens ensamble qu’il estoit de faire. Et fut ordonné entre eulx que le lendemain l’ost se logeroit à une lieue prez des Sarrazins, sur une ripvière, et de là veoient Damas à la main droite. Et ainsi fut fait. Lendemain matin se desloga l’ost, et fut deffendu que nul ne fust si hardy qui boutast point le feu en son logis ne ailleurs, affin que les Sarrazins ne apperceussent si tost leur venue. Et à brief parler tant cheminèrent qu’ilz vindrent au lieu, et se logèrent tous ensamble ; et firent celle nuyt moult noble guet devers leurs ennemis ; et soupa-on parmy l’ost, et couchèrent tous armez la nuyt. Et ung peu aprez la minuyt, Geuffroy monta à chevau, avec luy mille combatans, et print une garde qui bien sçavoit le pays, et s’en ala devers l’ost des Sarrazins tout le couvert. Et avoit assez prez ung peu de bois qui duroit environ d’une demie-lieue ; et là s’embucha, et manda en l’ost qu’ilz fussent tous prestz comme pour recueillier leurs ennemis.
L’istoire nous tesmoingne que Geuffroy, au point du jour, monta à chevau, à tout deux cens combatans ; et commanda à ceulx de l’embuche que pour chose nulle qu’ilz veissent qu’ilz ne se debuchassent point tant qu’ilz les vissent ressortir et ceux qui les chasseroient ; puis s’en alla escarmoucher l’ost. Lors se partist Geuffroy, et vint sur une petite montaigne entre le point du jour et le soleil levant ; et vit l’ost tout quoy, et n’oyoit riens comme se il n’y eut eu nulluy. Adonc fut moult doulent quant il ne sceut plus tost leur commune : car, se ses frères eussent esté là, ilz eussent eu grant marché de Sarrazins ; et non obstant il jura Dieu que puys que il estoit si prez, que il leur feroit sçavoir sa venue. Adoncques dist Geuffroy à ses compaignons : Chevauchons fort, et gardez bien que vous ne soiez pas endormis, et que vous ne facés point de noise tant que le vous diray. Et ilz disdrent que non feroient-ilz. Adoncques chevauchèrent ensamble tout couvertement, et entrèrent en l’ost, et virent bien que ilz dormoient de tous costez. Et Geuffroy regarda, et vit le grant peuple qui y estoit, et dist en ceste manière : Par foy, se c’estoient gens de foy, ilz seroient moult à doubter. Adoncques chevauchèrent ensamble jusques au milieu sans eulx riens meffaire. Et Geuffroy advisa une moult riche tente, et cuida bien que ce fut la tente au caliphe ou à ung des souldans, adonc dist à ses gens : Il est temps d’esveiller ceste matinaille, car ilz ont trop dormi. Or avant, enfans, pensez bien de mettre tout à mort ce que vous rencontrerez. Adoncques s’en vindrent à la tente et entrèrent dix chevaliers de Poetou qui estoient descendus, et tirèrent bonnes espées et ferirent parmy bras et parmy testes. Là commença la noise à estre moult grande ; et en celle tente estoit le roy Gallofrin de Dannette, qui saillit hors de son lit, et bien s’en cuida fuyr par derrière. Mais Geuffroy l’advisa, et luy donna si grant coup de l’espée qui fut pesante et tranchant comme un raisouer, qui le fendit jusques à la cervelle ; et le Sarrazin chait tout mort. Mal soit du piet qui oncques de la tente eschappa. Adoncques commencèrent à crier Lusignen à haulte voix, et s’en retournèrent par où ilz estoient venus, tuans et abbatans tout ce qu’ilz rencontrèrent en leur chemin. Adoncques l’ost s’esmut, et chascun cria : Aux armes ! La nouvelle vint en la tente du souldan de Damas, qui dist : Quelle noise est ce que j’ay oye là dehors ? Adonc ung Sarrazin qui venoit de celle part, qui avoit la destre partie de la teste trenchée tellement que l’oreille luy gisoit sur l’espaule, luy dist : Sire, ce sont dix diables qui se sont ferus en vostre host, qui tuent et abbatent tout ce qu’ilz rencontrent en leur chemin. Ilz vous ont jà occis vostre cousin le roy Gallofrin de Dannette, et crient Lusignen à haulte voix. Quant le souldan l’entendist, il fist sonner ses trompettes, et s’armèrent parmy l’ost. Adonc le souldan ferit après, atout .x. mille Sarrazins. Et Geuffroy alloit atout ses gens parmy l’ost, faisant moult grant occision et grant dommaige aux Sarrazins, car ilz furent desarmez et ne peurent durer. Et sachiés que avant qu’ilz partissent de l’ost, ilz misrent à mort et navrèrent plus de huit mille Sarrazins. Et quant ilz furent hors des logis, ilz s’en allèrent tout le pas, et le souldan aprez hastivement.
Moult fut le souldan de Damas doulent quant il apperceut l’occision que les cristiens avoient fait à ses gens, et jura par Mahon et Appolin que bien s’en vengeroit tost, et dist que jamais n’auroit pitié de cristien que tous ne soient mors et detruitz. Lors issist du logis à dix mille paiens et sievyt Geuffroy moult asprement, et aprez luy venoient Sarrazins qui le sievoient. Et Geuffroy commanda à ses gens de fuyr vers l’ost, et il se bouta au bois avec ceulx qui y estoient en embuche, pour les ordonner. Et le souldan moult despourveuement à force de chevau le sievoit, et passa par devant l’embuche au lieu où il estoit, et il envoioit les fuyans à l’avant-garde pour eulx adviser de ce fait. Le maistre de Rodes estoit jà monté et s’estoit jà mis soubz la banière en belle bataille au dehors des logis, et estoit bien à huit mille combatans, comprins les gens de trait ; et quant il perceut nos gens qui venoient, et le souldan avec les Sarrazins qui les chassoit à desroy, il leur vint à l’encontre et les receupt en sa bataille et les fist mettre en arroy. Et lors s’en allèrent à l’encontre du souldan les lances baissées, et là eut moult fière assamblée, car en peu d’eure furent les Sarrazins desconfis ; car si bien les recueillirent les cristiens que peu en y eut qui n’abatist le sien aux lances baisser ; là crioient Lusignen et Rodes. Quant le souldan perceut la perte, il recula tout le pas en rassamblant ses gens et attendant les aultres qui venoient ; et tant qu’il rassambla jusques à dix mille ; mais Geuffroy saillist de l’embuche et ferist luy et ses gens sur ceulx qui sievoient le souldan sans ordonnance, et en peu d’eure en y eut trois mille de mors par les chemins et par les sentiers. Adoncques s’en refuyoient pluiseurs vers l’ost, et trouvèrent le caliphe de Bandas, le souldan de Barbarie, le roy Anthenor et l’admiral de Cordes, qui leur demandèrent dont ilz venoient. Et ilz disdrent que ilz venoient de la bataille où le souldan de Damas estoit desconfit. Adoncques ilz furent moult desconfortez, et ne sceurent que faire ; mais tousjours venoient Sarrazins refuyans qui disoient comme les premiers. Or vueil retourner à la bataille.