Moult fut la bataille horrible et cruelle, et se porta le souldan de Damas moult bien la journée depuis qu’il eut rallié tous ses gens. Lors vint Geuffroy de Lusignen qui leur couroit sus d’ung costé, et d’aultre le maistre de Rodes ; là eubt maint Sarrazin occis. Que vault le long compte ? Ilz se sentoient assaillis de tous costez ; si ne se peurent plus tenir et se commencèrent à desconforter. Et quant le souldan perceut sa perte, il issist de la bataille et tourna la targe derrière le dos et ferit le chevau des esporons, et s’en alla grant alleure vers l’ost des paiens ; et Geuffroy estoit à ce costé, qui bien l’aperceut aller, et bien veoit à son riche harnois que c’estoit, et qu’il convenoit que ce fut ung des grans seigneurs des Sarrazins. Lors brocha le chevau des esporons aprez le souldan, et luy escrie : Retourne devers moy, ou tu es mort ; car je auroie grant vergoingne se je te feroie par derrière ; et toutesfois, se tu ne te retourne, faire le me convient. Et quant le souldan oy ce mot, si hurta le chevau des esporons plus fort que devant. Et adoncques le chevau si s’en va si roidement qu’il sambloit que ce fut fouldre qui descendit du ciel ; et Geuffroy s’en alla aprez grant erre, et estoit moult doulent de ce que il ne le povoit ataindre ; et toutesfois il l’approcha fort, et luy escria : Sarrazin, tu es faulx recreant, quant tu es si fort monté et si noblement armé, que t’enfouys pour ung homme seul ; retourne, ou je te occiray en fuyant, combien que je le fais moult enuis. Adoncques quant le souldan oyt dire à Geuffroy qu’il s’enfuyoit pour ung seul homme, il en eut en soy-mesmes grant vergongne. Et adoncques se retourna à la cornire du bois prez de l’ost, au propre lieu où Geuffroy avoit mis et assis l’embuche la matinée ; adoncques il arresta le chevau et s’en retourna devers Geuffroy, et joindist la targe au pis, et mist la lance sur la faulce, et demanda à Geuffroy qui venoit de grant randon : Dy, va, cristien, qui es-tu, qui si hastivement me suys ? Par Mahon, tu pourras bien avoir fait ton dommaige. Et Geuffroy luy respondist ainsi : Je pense bien à estre venu pour le tien ; mais puys que mon nom veulz sçavoir, je le te diray, car pour toy ne le veulz-je pas celler ; je suys Geuffroy au grant dent, frère au roy Urian et Guion, roy d’Armanie. Et tu, qui es ? Par Mahon, dist le souldan, et tu le sçauras ; je suys souldan de Damas. Et sachies que je ne fusse pas si joyeulx qui m’eut donné cent mille besans d’or comme je suys de t’avoir trouvé si à mon aise ; car tu ne me peus eschapper ; je te deffie de par Mahommet mon dieu. Par mon chief, dist Geuffroy, ne toy ne ton dieu ne prisé-je pas ung chien pourri. Car tantost me trouveras de plus prez à la pute estrainne ; se il plait à Dieu mon createur, tu ne me eschapperas mie.

Or dist l’istoire que les deux barons, qui furent de noble cœur et de haulte puissance, se eslongnèrent l’ung de l’aultre et joindirent leurs targes contre leurs pis, et brandirent leurs lances, estraingnans le costé et embrochèrent leurs heaulmes ès chiefz, comme vaisseaulx espers et durs au mestier d’armes, et laissèrent contre les chevaux tant comme ilz peurent, et vindrent ferir des fers des lances agus et trenchans sur le comble de l’escu par telle manière qu’il n’y eut nerf qui ne fut percé de part en part ; les fers des lances vindrent joindre sur les pièces d’acier de si grande force qu’il n’y eut si bon chevau qui ne chancellast ; le souldan ploya ung peu l’eschine, et vola sa lance en pièces ; et la lance Geuffroy estoit de plançon de fresne moult fort, et y emploia toute sa force ; mais oncques ne peut empirer la pièce ; toutesfois le souldan fut tellement ataint qu’il convint le maistre et le chevau voler par terre, et fut tellement estourdi qu’il ne veoit ne entendoit. Adoncques Geuffroy cuida descendre pour sçavoir en quel point il estoit ; mais adonc il apperceut venir bien .lx. Sarrazins qui luy escrièrent : Par foy, faulx cristien, vostre fin est venue. Et quant Geuffroy l’entendist, il brocha le chevau des esporons et brandit la lance ; et le premier qu’il ataindit il le fit voler par terre tout mort. Ainçoys que la lance luy faulsist, il tira l’espée et l’empoingna fermement ; et qui eut là esté il eut veu vaillance de cœur d’omme en deffendant sa vie ; et abatoit Sarrazins autour de luy, car la place estoit toute vermeille de sang ; et ilz luy jettoient lances et dars, et le painnoient moult fort de l’aterrer ; et adonc le souldan revint à soy et se redressa sus, tout estourdi, comme se il venit de dormir, en sursault ; il advisa de costé luy, et monta, et regarda la bataille, et bien advisa Geuffroy qui lui faisoit moult grant occision de Sarrazins ; et estoit Geuffroy navré en plusieurs lieux. Adonc s’escria le souldan : Avant, frans Sarrazins ; par Mahon, s’il nous eschappe je n’auray jamais le cœur joyeux ; car qui cestuy pourroit avoir affiné, le demourant ne seroit gaires à doubter. Adoncques Geuffroy fut assailly de toutes pars, et il se deffendoit hardiement, et tant que nul Sarrazin l’osoit attendre, mais luy jettoient de loingz lances et dars, et luy jettoient sajettes de pluiseurs lieux ; mais il ne sambloit pas qui luy en fut de riens, mais leur couroit sus comme loup famileux sur les brebis. Par Mahon, dist le souldan, ce n’est pas ung homme, mais ung grant diable, ou le dieu des cristiens qui cy est venu pour destruire nostre loy. Et pour vray en ceste adventure fut Geuffroy bien par deux heures.

En ce peril et painne fut Geuffroy tant que le nouvel chevalier qui avoit esté avec luy en Guerlande, lequel l’avoit bien veu partir aprez le souldan, lequel le sievyt bien à deux cens bassines, car il l’amoit parfaictement. Et adoncques, quant il approcha du bois, il apperceut la bataille et vit le souldan qui moult se penoit de dommager Geuffroy, qui se combatoit seul aux gens Mahommet. Mauldit soit-il qui ne luy aidera maintenant de tout son povoir ! Benoit soit-il de Dieu ! Et ceulx respondirent : Mal ont Sarrazins rencontré sa venue. Adoncques brochèrent les chevaux tous ensemble et vindrent à la bataille. Mais aussi tost que le souldan apperceut le secours, il brocha le chevau des esporons et s’en alla vers l’ost, et laissa ses gens en celle adventure, qui fut telle que oncques puis n’en vit pié en vie, car tantost furent mors et occis. Adoncques, quant Geuffroy vit le nouvel chevalier qui l’avoit si bien secouru, il le mercia treshumblement et luy dist : Mon ami, telles roses fait-il bon mettre en son chappel. Le sire qui a son hostel garni de telle chevalerie et de gentilesse, amant et craignant honneur, doibt seurement reposer. Sire, dist le nouvel chevalier, je n’ay fait chose dont vous me devez point de guerdon, car tout preudomme doibt prendre garde de l’onneur et du prouffit de son maistre et de son seigneur ; et donc, puis que c’est chose deue, il ne chiet point de guerdon. Mais partons d’icy, il est bien temps de reposer, vous avez assez fait journée qui doibt bien souffire, et aussi nous sommes peu de gens et prez de nos anemis, qui ont grant puissance, et si avez mestier que vous plaies soient visitées, et aussi il me semble qu’il vault mieulx que nous retournons vers l’ost de nostre voulenté que par force. Il nous convient retourner, car il n’est mie doubte que qui retourne fuiant ou chassé de ses ennemis, qu’il ne peut avoir ce sans blasme, combien que on dit souvent qu’il vault mieulx fuyr que une folle attente. Adonc Geuffroy, qui sceut bien que à bon droit le disoit, luy respondist ainsi : Beau sire, nous croirons à ceste fois vostre conseil. Et s’en partirent de la place, et s’en allèrent vers leurs logis, et trouvèrent en leur chemin les champs jonchez de Sarrazins tous mors. Et sachiés que les Sarrazins perdirent celle matinée plus de .xxv. mille Sarrazins, qui furent tous mors par faitz d’armes, que on reporta en l’ost que cristiens faisoient, et s’enfuyrent d’aultre part bien .xl. mille. Et sachiés que le caliphe et les deux souldans et le roy Anthenor et l’admiral de Cordes ne trouvèrent, de sept vingz mille Sarrazins qui estoient au soir, que quatre vingz mille, dont ilz furent tous esbahis. Or diray de Geuffroy, qui retourna en l’ost, où il fut moult bien festoié de ses frères et de la baronnie, et furent toutes ses playes visitées par le mire, qui dist qu’il n’y avoit chose dont il laissast point l’armer ; tous en louèrent Dieu. Or vous diray du souldan.

L’istoire nous dist que quant le souldan fut parti de la ville, il erra tant qu’il vint à son host, où il trouva ses gens tous esbahis, car ilz cuidoient qu’il fut mort. Et quant ilz le visrent, ilz luy firent moult grant joye et reverence, et luy demandèrent comment il avoit exploité. Par Mahon, dist le souldan, petitement, car mes gens sont tous mors. Et incontinent le souldan se desarma et leur compta toute l’adventure, et reposèrent les deux hostz celle nuyt sans courir l’ung sur l’autre.

En ceste partie nous dist l’istoire que le tiers jour pour matin firent armer nous gens tout leur host par batailles, et laissèrent gardes pour garder les logis et les navrez, dont aulcun en y avoit de mors, mais non gaires, et s’en allèrent cheminant, les banières au vent, en bataille rengée. En l’avant-garde estoit Geuffroy et le maistre de Rodes et leurs gens, et bons arbalestriers sur les elles ; et en la grosse bataille estoit le roy Urian, et en l’arrière-garde Guion. Et tant exploitèrent qu’ilz virent l’ost des Sarrazins. Adoncques là eubt grant effroy, et les Sarrazins crioient à l’arme ; mais avant qu’ilz peussent estre ordonnez, Geuffroy et le maistre de Roddes se ferirent ès logis et y firent grant occision ; et reculèrent les deux souldans, le caliphe, l’Anthenor et l’admiral de Cordes, tout hors de leur logis ; et là ordonnèrent leurs batailles ; et nos gens passèrent parmy leurs tentes sans y arrester, prendre ne piller quelque chose, car ainsi estoit crié sur la hart. Adonc ilz visrent leurs ennemis rengez sur les champs, lors leur coururent sus. Là eut moult grant et horrible mortalité aux batailles assemblées ; bien assailloient cristiens et bien deffendoient Sarrazins. Là eut moult grant noise et moult grant triboulement ; l’ung crioit Damas, l’aultre Barbarie, l’aultre Bandas, l’aultre Antioche, l’aultre Cordes, et nos gens crioient Lusignen. Là eut mains mors renversez l’ung sur l’aultre ; les batailles furent assamblées toutes en une. Là firent les trois frères tant d’armes, que tous ceulx qui les veoient en estoient tous esbahis. Le souldan de Damas et le souldan de Barbarie apperceurent les trois frères qui faisoient grant occision de Sarrazins ; si leur coururent sus atout .xx. mille paiens. Là refforcha moult fort la bataille, et souffrirent cristiens moult grant affaire et se reculèrent le long d’une lance. Et quant les trois frères et le maistre de Rodes les virent courir sur nos gens, ilz en furent moult doulens. Adonc commencèrent à crier moult fort : Lusignen ! Avant, frères, barons, seigneurs ! ceste chienaille ne se peut plus gaires tenir ! Adonc cristiens se revigorèrent et firent une pointe aux Sarrazins. Là fut la mortalité moult grant, et greigneur assez que devant. A tant vint Geuffroy parmy la bataille, la targe tournée derrière le dos, et tenoit l’espée empoignée à deux mains, et vit l’admiral de Cordes qui moult courroit sur les cristiens ; adonc le ferit Geuffroy de telle vertu, à ce que l’espée fut pesante et dure, et qu’il y mist toute sa force, que l’espée luy coula jusques à la cervelle, que oncques le bassinet ne le peut garder, et l’abbatit à terre tout mort. Là fut moult grant la foulle et la presse des gens, car les deux souldans y amenèrent toute leur puissance, et cuidoient bien redresser l’admiral, mais cestoit pour néant, car il estoit jà mort. Adonc vint le roy Urian l’espée au poing, et advisa le souldan de Barbarie, qui moult le haioit pour son oncle, qu’il avoit occis en Chippre ; adont le roy entoisa l’espée et ferit le souldan de si grant force qu’il luy envoya le bras tout jus, qu’il ne tenoit mais que à deux tendans dessoubz l’esselle. Lors, quant il sentist le coup, il s’en partist de la bataille et se fist mener par dix de ses hommes à Damas, et là se fist appareiller, et toujours se combatoient les Sarrazins, car le souldan de Damas, et le caliphe de Bandas, et le roi Anthenor, les tiennent en vertu. Là eut moult grant douleur et moult grant pestilence, et sachiés de vray que les cristiens y eurent moult grant dommaige ; et aussi, comme il est trouvé en la vraye histoire, furent les payens dommaigez, et firent perte de leurs gens de bien .xl. mille Turcs ; et dura la bataille jusques au soir, qui se partirent et se retrairent chascun en son logis, et le lendemain au matin se retrait le caliphe et le roy Anthenor dedens Damas, avec eulx le remanant de leurs gens ; et quant le roy Urian et nous gens le sceurent, ilz s’en vindrent loger devant Damas. Et sachiés bien qu’ilz estoient affoiblis et en avoit la plus grant partie de navrez. En tel estat se reposèrent jusques à huict jours, sans assault ne escharmouche faire à la ville, ne ceulx de dedens ne firent en celluy temps aulcune saillie sur l’ost des cristiens.

L’istoire nous dist que moult fut le roi Urian et ses frères et le maistre de Rodes courroucez de la perte de leurs gens, et bien veoient se les Sarrazins criassent point de gens nouveaulx qu’il leur en pourroit bien mal venir ; car ilz avoient bien perdu huict mille de leurs gens, que ungz que aultres. Et d’aultre part furent les souldans en la ville moult esbahis ; car ilz ne sçavoient pas la perte que les cristiens avoient eue. Et eurent conseil qu’ilz requerroient au roi Urian journée de traictié sur forme de paix, et ilz le firent. Et le roy eut conseil qu’il l’accorderoit ; et fut la journée assignée par accord au tiers jour entre les logis et la ville ; et furent les trèves données ce pendant, et eurent bons obstages. Et adonc vindrent ceulx de la ville en l’ost marchander, achetter et vendre de leurs marchandises. Lors vindrent à la journée les Sarrazins et leur conseil ; et d’aultre part vint Urian et tous les barons de l’ost des cristiens et parlementèrent de moult de choses l’ung avec l’autre ensamble ; et tant firent de chascune part qu’ilz furent d’accord parmy ce que les Sarrazins leur donneroient tout ce qu’ilz avoient froyé par le voyage, et aussi pour eulx en retourner dont ilz estoient venus ; et que chascun an ilz deveroient payer au roy Urian .xxx. mille besans d’or, et furent entre les deux parties trèves jusques à cent ans et ung jour ; et en furent donnez chartres et lettres, et seellées. Et ce convenant le souldan de Barbarie, qui fort se douloit de l’espaulle que le roy Urian lui avoit blessée, et le roy d’Antioche, ratiffièrent que jamais ne porteroient dommaige au roy Urian, au roy Guion et au maistre de Rodes, ne à leurs gens ; et se aultres roix sarrazins leur vouloient faire dommaige, que ilz leur feroient assavoir, si tost qu’il viendroit à leur congnoissance. Et parmy ce, le roy Urian leur promist que s’ilz avoient guerre à nul roy sarrazin pour ceste cause, que il leur viendroit aidier à tout sa puissance ; et pareillement le promirent le roy Guion et le maistre de Rodes. Et ainsi fut fait l’accord, et se retirèrent les frères et leurs gens au port de Iaphes ; et les convoièrent le souldan de Damas et le caliphe de Bandas et le roy Anthenor et moult d’aultres nobles Sarrazins. Et estoit le souldan enamouré de Geuffroy, et luy tenoit toujours compaignie, et s’ouffroit de luy faire plaisir le plus qu’il povoit faire. Et Geuffroy l’en mercia. Puys ledit souldan mena Geuffroy en Jhérusalem, qui n’estoit pas encore reparée de la destruction que Vespasien et Titus, son filz, y avoient fait, quant ilz allèrent venger la mort Jhesucrist .xl. ans aprez le crucifiement, à laquelle vengance ilz donnèrent .xxx. Juifz pour ung denier, en ramembrance qu’ilz avoient achetté le corps Jhesucrist .xxx. deniers. Et demoura Geuffroy trois jours au sépulcre en dévotion ; et cependant y allèrent le roy Urian et le roy Guion, ses frères, et le maistre de Rodes, et moult grant foison de cristiens.

En ceste partie dist l’istoire que tant sanglèrent Geuffroy et ses gens par la marine, qu’ilz arrivèrent ung soir à la Rochelle, où il fut bien festoié ; et lendemain s’en partist et alla tant par ses journées qu’il vint à Marment, où il trouva son père et sa mère, qui jà sçavoient comment luy et ses frères avoient besongné oultre mer ; et festoièrent moult Geuffroy ses frères, et tint Raimondin moult grant cour, et donna de beaulx dons à tous ceulx qui avoient esté avec Geuffroy en celluy voyage ; et dura bien la feste par l’espace de huict jours ; et au neufiesme jour s’en partirent, et tindrent chascun d’eulx pour contens. Or advint en celluy temps qu’il y avoit ung grant gayant en Guerende, qui accueilloit ung grant orgueil, et par sa force il mist tout le pays à patis jusques en la Rochelle ; et en estoient les gens du pays moult chargez, mais ilz n’en osoient mot sonner ne riens dire. Nouvelle en vint à Raimondin, qui moult en fut doulent ; mais il n’en monstroit samblant, de paour que Geuffroy ne le sceut, pour doubte qu’il n’alast combatre le gayant ; car il le congnoissoit de si grant cueur qu’il ne laisseroit point qu’il n’y allast ; mais il ne peut estre si cellé que Geuffroy ne le sceut. Et venu à sa congnoissance il dist : Et comment diable, mes deux frères et moy avons tant fait que nous avons treu du souldan de Damas et ses complices, et ce matin, qui est seul, tiendra le pays de mon père à patis ? Par mon chief, mal le pensa, car il luy coustera moult chier ; et jà n’y laissera aultre gaige que la vie. Adoncques vint à son père, et luy dist : Monseigneur, j’ay grans merveilles de vous, qui estes chevalier de si hault affaire, comment vous avez tant souffert de ce matin Guedon le gayant qui a mis vostre pays de Guerende à patis, et l’aultre pays, tant à vous comme à aultruy, jusques à la Rochelle. Par Dieu, monseigneur, c’est honte pour vous. Adonc, quant Raimondin l’entendist, si luy dist : Geuffroy, beau sire, sachez qu’il n’y a gaires que nous n’en sçavons riens ; et ce avons-nous souffert jusques à vostre joyeuse venue ; car nous ne voulons pas troubler la feste ; mais ne vous en chaille, car Guedon sera bien paié de sa deserte ; jà luy occist mon père son aieul en la conté de Ponthiène, comme on m’a dist en Bretaigne, quant je y fus combatre Olivier du Pont de Leon, pour la traïson que Josselin son père avoit faicte à Henri de Leon.

Adoncques respondist Geuffroy : Ne sçay ne vueil enquester des choses passées ; puys que mes predecesseurs en ont eu l’onneur et en sont venus au-dessus il me souffist ; mais de present, ceste injure sera bien tost, se Dieu plaist, amendée. Monseigneur, il ne vous en fault jà mouvoir ; pour un tel ribault, par le dent Dieu, je n’y meneray que dix chevaliers de mon hostel pour moy tenir compaignie, non pour aide que je vueil avoir contre lui, mais pour moy tant seullement acompaignier pour mon honneur ; et à Dieu vous commant, car je ne fineray jamais que je l’auray combatu corps à corps ; ou il m’aura, comment qu’il soit, ou je l’auray, au plaisir de Dieu. Et quant Raimondin entendist ceste parolle, il fut moult iré et luy dist : Puys qu’il ne peut estre aultrement, va t’en à la garde de Dieu. Et adoncques il prist congié de son père et de sa mère, et se mist en chemin luy onzième de chevaliers, et s’en alla vers Guerende, là où il pensoit plus tost trouver le gayant Guedon ; et par tout enquestoit de luy, et en enquestant, bien est vray que on luy en dist nouvelles, et luy demanda-on pour quoy il le demandoit. Par foy, dist Geuffroy, je luy apporte le patis qu’il a pris par son fol oultrage sur la terre de monseigneur mon père, qui est en la pointe du fer de ma lance ; car jamais, tant que je vivray, n’aura aultre patis, et en deusse morir en la painne. Adoncques, quant les bonnes gens l’ouyrent ainsi parler, ilz luy disdrent : Par ma foy, Geuffroy, vous vous entremettés de grant folie ; car cent telz comme vous estes ne luy pourroient durer. Ne vous chaille, dist Geuffroy ; n’en ay jà doubte ; laissez moy en avoir la paour tout à par moy. Et ceulx se teurent et ne l’osoient couroucer, car ilz doubtoient trop la fierté dont il estoit plain, et le menèrent à une lieue de son recept et luy disdrent que tantost le pourroit trouver. Et il leur respondist : Et je le verray moult voulentiers, car pour le trouver suys-je cy venu. Et si se taist l’istoire de plus parler de Geuffroy, et commence à parler de Raimondin et Melusine.

L’istoire nous tesmoingne que Raimondin et Melusine estoient à Marment, et vint à ung samedi que Melusine se abscondist celluy jour ; et Raimondin, comme est dit, lui avoit promis que jamais le samedi ne se metteroit paine de la veoir, et aussi n’avoit-il fait jusques à celluy jour, et n’y pensoit à nul mal ne aultre chose quelconques de nulle presumption de mauvaisetié, fors tant seullement que bien. Or fut vray que ung peu devant disner luy vindrent nouvelles que son frère, le conte de Forestz, le venoit veoir, dont il fut joyeulx ; mais depuys il en fut moult couroucé, ainsi comme cy aprez vous orrez en la vraye histoire. Adoncques Raimondin fist grant appareil et moult noble pour recepvoir son frère ; car moult estoit joyeulx de sa venue. Pour fin de compte, et à brief parler, il vint à luy encontre, et le receupt moult liement, et aprez allèrent à la messe, et, le service divin fait, ilz vindrent en la salle et lavèrent leurs mains et se assirent et furent moult bien servis. Las ! orrez se commença une partie de la douloureuse tristesse ; car Raimondin ne pensoit à nul mal, et toutes fois son frère ne s’en peut tenir qu’il ne lui dist et demandast sa femme, et fut la manière telle : Mon frère, où est ma sœur ? Faictes-la venir avant, car j’ai moult grand desir de la veoir. Beau frère, dist Raimondin, elle est embesoingnée quant est pour au jour d’uy, et ne la povez veoir ; mais demain la verrez et vous fera bonne chière. Adonc quant l’autre oyt ceste responce, il ne se teut pas, mais luy dist ainsi : Vous estes mon frère, je ne vous doibs pas celler vostre deshonneur. Or, beau frère, je vous diray : le commun langaige court que tous les samedis elle est avec ung aultre en fait de fornication ; ne vous n’estes mie si hardi, tant estes aveuglé d’elle, de enquerre ne de sçavoir où elle va ; et les autres dient et maintiennent que c’est une esperit fae, qui tous les samedis fait sa penitence. Or ne sçay lequel croire ; pour ce que vous estes mon frère, je ne vous doibs pas celler votre deshonneur ; et pour ce suys-je cy venu pour le vous dire. Adonc quant Raimondin entendist ces motz, il bouta la table en sus de luy et entra en sa chambre tout espriz d’ire et de jaleuzie ; et prinst son espée qui pendoit à son chevet et la çaindist, et alla au lieu où il sçavoit bien que Melusine alloit tousjours le samedi, et trouva un moult fort huys de fer, et qui estoit bien espès : et sachiés de vray que oncques mais il n’avoit esté si avant. Adonc quant il apperceut l’uys, il tira l’espée, et mist la pointe encontre, qui moult estoit dure, et tourna et vira tant qu’il fist ung pertuis ; et adonc regarda dedens et vit Melusine qui estoit en une moult grande cuve de mabbre, où il avoit degrez jusques au font. Et estoit la cuve de la grandeur bien de .xv. piés autour, et au quarré il y avoit allées bien de cincq piés d’espès large ; et là se baignoit Melusine, et faisoit sa penitence en l’estat que vous orrez cy aprez.

Comment Raimondin, par l’admonestement de son frère, regarda Melusine sa femme estant au baing, et comment il en fut couroucé contre son frère.