Comment Melusine se revint et parla à Raimondin.
Ha, ha, Raimondin, la journée que je te vis premierement fut pour moy trop douloureuse. A la mal heure vis oncques ton gent corps, ta fasson, ne ta belle figure ; mal convoité ta beaulté, quant tu m’as si faulcement traye ; combien que tu soiez parjure envers moy quant tu mis paine de moi veoir, mais pour ce que tu ne l’avois mie encores descouvert à personne, je le t’auroye pardonné en cueur, et ne t’en eusse point fait de mention, et Dieu le te eut pardonné ; car tu eusses fait ta penitance en cestuy monde. Las, mon amy, or sont nos amours tournez en hayne, en douleurs, en dureté, nos solas et joye en larmes et en pleurs, nostre bonheur en tresdure infortuneuse pestilence. Las, mon amy, se tu ne m’eusses faulcé ton serment, j’estoie jettée et exemptée de paine et de tourment, et eusse eu tous mes sacremens, et eusse vescu tout le cours naturel comme femme naturelle, et fusse morte naturellement, et eusse eu tous mes sacremens, et mon corps eut esté ensepveli en l’eglize de Nostre-Dame de Lusignen, et eusse fait mon anniversaire bien et deuement. Or suys-je par ton fait rabatue en la penitence obscure où j’avoie long temps esté par mon adventure, et ainsi le me fauldra porter et souffrir jusques au jour du jugement, et par ta faulceté ; je prie à Dieu qu’il te le vueille pardonner. Adonc elle commença à mener telle douleur qu’il n’y a si dur cueur au monde qui n’en eut eu pitié se il l’eut veue en ce point ; et quant Raimondin la vit, il eut tant de douleur qu’il ne veoit, n’entendoit, ne ne sçavoit contenance.
L’istoire dist que Raimondin fut moult doulent ; et pour vray, l’istoire et la vraye cronique le tesmoingne, que nul homme ne souffrist oncques telle douleur sans passer les articles de la mort ; mais quant il fut ung peu revenu en sa memoire, et vit Melusine devant luy, il s’agenoilla et joingnist les mains en disant ainsi : Ma chière dame, m’amie, mon bien, mon esperance, mon honneur, je vous supplie en l’onneur de la glorieuse souffrance de Nostre Seigneur Jhesucrist, en l’onneur du saint glorieux pardon que le vray Filz de Dieu fist à Marie Magdalaine, que vous me vueillez ce meffait pardonner, et que vous vueillez avec moy demourer. Mon doulx amy, dist Melusine, qui regarda que les larmes luy chayoient des yeux à si grant habondance que sa poetrine estoit arousée, le meffait vous vueille pardonner celluy qui est le vray juge et le vray pardonneur, qui est tout puissant, et la droite fontaine de pitié et misericorde ; car, quant à moy, je vous pardonne de bon cueur ; mais quant est de ma demourance, c’est tout neant, car il ne plaist mie au vray juge.
Comment Raimondin et Melusine chaièrent pasmez.
A ce mot le leva et l’embrascha de ses bras, et s’entrebaisèrent et eurent tous deux si grant douleur qu’ilz chaièrent tous deux pasmez sur la terre de la chambre. Qui lors eut veu dames et damoiselles, chevaliers et escuiers plourer et mener grant douleur en disant en commun : Faulce fortune, comment es-tu si faulce et si perverse que tu t’es entremise de ces deux loyaulx amans ? Et en ce disant, s’escrièrent tous à une voix : Nous perdons aujourd’huy la meilleure dame qui oncques gouvernast terre, la plus saige, la plus humble, la plus charitable, la plus privée de ses gens qui oncques fut sur la terre. Adonc commencèrent tous à plourer et à plaindre, et à mener si grant douleur qu’ilz entreoublièrent les deux amans qui gisoient par terre. Adoncques Melusine revint à elle, et ouyt la douleur que ses gens menoient pour sa departie, et vint à Raimondin qui gisoit encores tout pasmé par terre, et le leva et drescha en son estant, et dist à Raimondin et à ses gens : Or entendez bien ce que je vous diray :
Comment Melusine fist son testament.
Mon doulx amy, dist la dame, sachiés que je ne puys plus demourer avec vous, car il ne plaist mie à Dieu, pour le meffait que vous avez fait ; et pour ce je vous vueil dire devant vos gens ce que vous orrez. Or sachiés, Raimondin, que aprez vous jamais homme ne tiendra le pays en si bonne paix que vous le tenez, et auront vos héritiers aprez vous moult d’affaires ; et sachiés que aulcuns decherront, par leur follie, de leur honneur et de leur heritaige ; mais quant à vous, ne vous en doubtez, car je vous aideray tout vostre vivant en toutes vos necessitez ; et ne chassez point Geuffroy hors de vous, qui est vostre filz ; car il sera moult vaillant homme ; et, d’aultre part, nous avons encore deux enfans, dont l’aisné, qui a nom Raimonnet, n’a pas encores trois ans, et Thierry n’a pas environ deux ans ; faictes les bien nourrir ; et aussi sachez que je m’en prendray bien garde, combien que je ne vueil pas que aiés esperance nulle quant d’icy seray departie, qui sera bien brief, me voiez jamais en forme de femme. Et vueil que vostre filz Thierry mains ne soit sire de Partenay, de Warnont, et de toutes les appendences de la terre, jusques au port de la Rochelle ; et Raimonnet sera conte de Forestz, et en laissez convenir à Geuffroy, et il en ordonnera moult bien. Et elle appella Raimondin à part et les plus haultz barons du pays, et leur dist en ceste manière : Beaulx seigneurs, gardez que si chier que vous amez vostre honneur et vostre chevance, que si tost que je seray departie de cy, que vous facez tant que Horrible, nostre filz, qui a trois yeulx, dont l’ung est au front, soit mort tout prestement ; car sachez en vérité, se vous ne le faictes, qu’il fera tant de maulx que ce ne seroit mie si grant dommaige de la mort de telz .xx. mille, que de la perte et dommaige que on auroit pour luy ; car certainement il destruiroit tout ce que j’ay ediffié, ne jamais guerres ne fauldroient au pays de Poetou ne Guienne ; et gardez que vous le facés ainsi, ou vous ne fistes oncques si grant follie. Ma doulce amour, dist Raimondin, il n’y aura point de faulte ; mais pour Dieu et pitié ne me vueillez pas tant deshonnourer, mais vueillez demourer, ou jamais je n’auray joye au cueur. Et elle luy dist : Mon doulx amy, se ce fut chose que je peusse faire, je le feroye tresvoulentiers ; mais il ne peut estre. Et sachiés que je sens au cueur plus de douleur de vostre departie cent mille foys que vous ne faictes, car ainsi pour le vray faut-il qu’il soit, puys qu’il plaist à celluy qui peut tout faire et deffaire. Et puys à ce mot le alla accoler et baiser moult doulcement en disant : Adieu, mon amy, mon bien, mon cueur et ma joye, encores tant que tu viveras auray-je recreation en toy ; mais aussi auray-je pitié de toy ; tu ne me verras jamais en forme de femme. Et adonc saillist sur une fenestre qui avoit le regart sur les champs et sur les jardins, au costé devers Lusignen, aussi legierement comme se elle eut vollé ou eu elles.
Comment Melusine s’envolla de Raimondin, en forme d’ung serpent, du chasteau de Lusignen, par une fenestre.
En ceste partie nous dist l’istoire que quant Melusine fut sur la fenestre, elle prinst congié de tous en plourant et soy recommandant à tous les barons, dames et damoiselles qui furent là presens, et puys dist à Raimondin : Mon doulx amy, voiez cy deux aneaulx d’or qui ont une mesme vertu ; et sachiés bien de vray que tant comme vous les aurez, ou l’ung d’eulx, ne vous ne vous hoirs, s’ilz les ont aprez vous, ne serez jà desconfis en plet ne en bataille, se ilz ont bonne cause ; ne jà vous ne ceulx qui les auront ne pourront mourir par armes quelconques. Et adoncq les luy tendist et il les prinst. Et aprez commença la dame à faire piteux regrès et griefz souspiers en regardant Raimondin moult piteusement, et ceulx qui là estoient, plourant tousjours si tendrement que tous en avoient moult grant pitié. Encores en souspirant moult piteusement commença à regarder le lieu en disant : Hé, doulce contrée, j’ai eu en toy tant de soulas et de recreation, et y estoit en cestuy siècle du tout en tout ma beneureté, se Dieu n’eust consenti que je eusse esté si faulcement traye ; helas, je souloye estre dame clamée, et souloit-on faire et acomplir tout ce que je commandoye ; or n’en seray-je pas plus chambrière, mais seray en paine et en tourment jusques au jour du jugement ; et tous ceulx qui m’appelloient avoient grant joye quant ilz me veoient ; doresnavant ilz se desviront de moy, et auront paour et grant hideur ; et les joyes que je souloye avoir me seront plains et tribulations et griefves penitences. Et lors commença à dire à haulte voix : Adieu tous et toutes, et vous prie treshumblement qu’il vous plaise à prier notre Seigneur devotement pour moy qu’il luy plaise à moy alleger ma penitence ; mais toutesfois je veuil bien que vous sachez que je suys, et qui fut mon père, affin que vous ne reprochés pas à mes enfans qu’ilz soient enfans de malvaise femme, ne de serpente, ne de faée, car je suys fille du roy Elinas d’Albanie et de la royne Pressine sa femme, et sommes trois seurs qui avons esté predestinées moult durement d’estre en griefves penitences, et de ce ne vous puys-je à present plus dire ne ne veuil. Puis dist : Raimondin, adieu, mon amy, ne oubliez pas à faire de vostre filz Horrible ce que je vous ay dit ; mais pensez de vous deux enfans Raimonnet et Thierry. Adonc commença à faire un grief souspir, et laissa la fenestre, et saillist en l’air, et trespassa les vergiers, et lors se mua en forme de serpent moult grande, grosse et longue comme de .xv. piés ; et sachiés que en la pierre sur quoy elle passa au partir de la fenestre, demoura et encores est empraint la forme du piet d’elle. Adonc moult grant douleur menoient la baronnie, dames et damoiselles, et especiallement celles qui l’avoient servie, et par dessus tous les aultres Raimondin faisoit dueil moult aigre et merveilleux. Et lors saillirent tous ès fenestres pour veoir quel chemin elle tiendroit. Lors la dame, ainsi transmuée en guise de serpent comme dit est, fit trois tours environ la fortresse, et à chacune fois qu’elle passoit devant la fenestre, elle jetta ung cri si merveilleux que chacun en plouroit de pitié, et appercevoit-on bien qu’elle se partoit bien enuis du lieu, et que c’estoit par constrainte. Et adonc elle prinst son chemin vers Lusignen, menant par l’air si grant effroy en sa furieuseté, qu’il sambloit par tout en terre que la fouldre et tempeste y deut cheoir du ciel.
Ainsi comme je vous dis s’en ala Melusine, samblant de serpent vollant par l’air, vers Lusignen, et non pas si treshault que les gens du pays ne la veissent bien, et l’oyoit-on plus long d’une lieue aler par l’air, car elle alloit menant telle douleur et faisant si grant effroy que c’estoit grant douleur à veoir ; et en estoient les gens tous esbahis ; et tant alla qu’elle fut à Lusignen, et l’environna par trois fois, et crioit piteusement et lamentoit de voix seraine, dont ceulx de la fortresse et de la ville furent moult esbahis, et ne sçavoient que penser ; car ilz veoient la figure d’une serpente, et oyoient la voix d’une dame qui sailloit d’elle ; et quant elle l’eut environné trois fois, elle se vint fondre si soudainement et si horriblement sur la tour poterne, en menant telle tempeste et tel effroy, qu’il sambla à ceux de leans que toute la fortresse deut cheoir en abisme, et leur sambla que toutes les pierres du sommaige se remuassent l’une contre l’aultre ; et la perdirent en peu d’eure qu’ilz ne sceurent oncques qu’elle fut devenue. Mais tost aprez vindrent gens que Raimondin envoioit pour sçavoir nouvelles d’elle, ausquieulx fut dit comment elle s’estoit venue rendre leans et la paour qu’elle leur avoit faicte ; et ceulx retournèrent devers Raimondin, et luy comptèrent le fait. Lors commença Raimondin à entrer en sa douleur, et quant la nouvelle fut sceue par le pais, le povre peuple mena grant douleur, et la regrettoient piteusement, car elle leur avoit fait moult de biens ; et commença-on par toutes les abbaies et eglises qu’elle avoit fait fonder à dire pseaulmes, vigilles, et faire anniversaires pour elle ; et Raimondin fist faire moult de biens et prières.