Comment Raimondin fist bruler Horrible son filz, ainsi comme Melusine en avoit chargé en son testament.
Aprez vindrent les barons du pays à Raimondin, et luy dirent : Monseigneur, il faut que nous façons de vostre filz Horrible ce qu’elle nous a commandé à faire. Et Raimondin leur respondist : Faictes-en ce qu’on vous à commandé à faire. Et ilz prindrent Horrible par belles parolles, et le menèrent en une cave ; car se il s’en fut donné garde de ce que on luy vouloit faire, ilz ne l’eussent pas eu sans peril ne sans paine. Adoncques l’enfermèrent en fumée de foin moillé ; et, quant il fut mort, il fut ensepvely en une bière, et porté à Poetiers en l’abbaye du Moustier-Neuf, où il fut sepulturé, et son obsèque fait richement ainsi comme il appartenoit.
Comment Melusine venoit tous les soirs visiter ses deux enfans Raimonnet et Thierry.
Après, Raimondin s’en partist de là, et vint à Lusignen, et y amena ses enfans Raimonnet et Thierry, et dist que jamais n’entreroit en la place où il avoit perdu sa femme. Et sachiés que Melusine venoit tous les jours visiter ses enfans, et les tenoit au feu, et les aisoit de tout son povoir au mieulx qu’elle povoit ; et la veoient bien les nourrices, qui mot ne osoient dire. Et amendoient et plus croissoient les deux enfans en une sepmaine que les aultres enfans ne faisoient en ung mois, dont toutes gens s’en donnoient grans merveilles ; mais quant Raimondin sceut par les nourrices que Melusine venoit tous les soirs visiter ses enfants, sa douleur lui allega pour l’esperance qu’il avoit de la ravoir ; mais pour neant le pensoit, car jamais puys ne la vit en forme de femme, combien que pluiseurs l’aient veue en forme femenine. Et sachiés que combien que Raimondin eut esperance de la ravoir, si avoit-il telle douleur au cueur que nul ne le vous sçauroit dire ; et ne fut oncques puys homme qui le peut voir rire ne mener joye. Et avoit moult en hayne Geuffroy au grant dent, et se il l’eut tenu en son ire il l’eut fait destruire. Mais cy se taist l’istoire à parler de luy, et commence à parler de Geuffroy.
L’istoire nous dist que tant erra Geuffroy qu’il vint en Nortobelande avec les ambassadeurs, avec les dix chevaliers, et quant les barons du pays sceurent sa venue, ilz luy vindrent à l’encontre moult honnorablement, et le receuprent à moult grant solemnité, et luy disdrent : Ha, a, sire, de vostre joyeuse venue devons-nous louer nostre Seigneur Jhesucrist ; car sans vous ne povons estre delivrez du merveilleux murtrier Grimauld, le gayant, par quoy tout le pays est destruict. Et adoncques Geuffroy leur respondist : Et comment povez sçavoir que par moy en povez estre delivrez ? Adoncques ilz luy respondirent : Monseigneur, les sages astronomiens nous ont dist que le gayant Grimault ne povoit morir que par vos mains, et aussi nous sçavons de certain que il le scet bien, et se vous allés devers luy et vous luy dictes votre nom, vous ne le sçaurez si bien garder que il ne vous eschappe. Par mon chief, dist Geuffroy, se il est vray que vostres astronomiens vous le ayent dit, il ne peut fouyr, car j’en ay bonne voulenté, mais or me faictes mener devers le lieu où je le pourray trouver, car j’ay moult grant desir de le veoir. Adoncques ilz respondirent : Monseigneur, voulentiers. Et incontinent ilz lui baillèrent deux chevaliers du pays qui le conduirent vers le lieu ; mais ilz disdrent tout incontinent l’ung à l’aultre qu’ilz ne l’approcheroient pas de trop prez, et qu’ilz ne pourroient croire que Geuffroy peut avoir victoire envers luy. Adoncques Geuffroy prinst congié des barons, et s’en partist, et avec luy les deux chevaliers qui le devoient guider ; et tant chevauchèrent qu’ilz virent la montaigne de Brumbelyo ; et lors disdrent les guides à Geuffroy : Monseigneur, voiez là la montaigne où il se tient ; et voiez-vous bien ce blanc sentier qui monte tout droit à ce gros arbre ? Par foy, dist Geuffroy, ouy. Par dieu, monseigneur, disdrent-ilz, c’est le droit chemin que vous n’y povez faillir, car pour vray dessoubz cest grant arbre vient-il souvent pour espier ceulx qui passent le chemin. Or y povez aller si vous voulez, car nous ne pensons pas aller plus avant. Et Geuffroy leur respondist en ceste manière : Se je feusse venu sur la fiance de vostre aide, j’eusse ceste foys failly. Par mon chief, dist l’ung, vous dictes vray. Lors vindrent au piet de la montaigne, et lors descendist Geuffroy et s’arma bien et bel, et puys monta à chevau et mist l’escu au col et la lance au poing, et puys dist aux dictz chevaliers qu’ilz demourassent là dessoubz, et que ilz verroient comment il adviendroit de celle chose ; et ilz disdrent qu’ilz y demouroient.
Comment Geuffroy au grant dent vint contre le gayant Grimault, et comment de la lance il l’abbatist.
En ceste partie nous dist l’istoire que Geuffroy se partist et prinst congié, et monta la montaigne tant qu’il approcha fort de l’arbre, et perceut le gayant qui se seoit dessoubz ; mais sitost qu’il apperceut Geuffroy, il s’esmerveilla moult fort comment ung seul chevalier avoit la hardiesse d’aller vers luy. Adoncques il pensa en luy mesmes qu’il venoit pour traicter à luy d’aulcuns patis ou d’aulcune paix. Adoncques jura sa loy que moult peu luy vauldroit. Adonc se leva le gayant moult atalenti de mal faire, et prinst ung levier en son poing, que ung fort villain auroit assez affaire à le lever. Adoncques il devalla ung peu de la montaigne pour venir à l’encontre de Geuffroy, et cria à haulte voix à Geuffroy : Qui es-tu, di, va, chevalier, qui as tant de hardiesse de venir vers moy ? Par ma loy, bien t’en paieray, car qui t’envoya icy n’amoit pas grandement ta vie. Et Geuffroy luy escria : Deffens-toy, je te deffie. Et puis brocha le chevau des esporons, et abaissa la lance, et ferist le gayant emmy le pis si roidement qu’il le fist voller par terre les jambes contre mont, et puys passa oultre et tourna tout court et descendist de paour que le gayant ne lui occist son chevau, et l’atacha par la resne à une racine d’arbre ; puis traist l’espée et jetta la targe, car il apperceut bien que à attendre le coup du levier il feroit grant follie. Adoncques le gayant luy vint à l’encontre, mais il ne l’apercevoit point à cause que il estoit si petit envers luy qu’il ne le povoit bonnement choisir ; et pour ce baissa la teste, et le vit adoncques le gayant, et luy dist ainsi : Dy, va, petite stature, qui es-tu, qui si vaillamment m’a abatu ? Par Mahon, je n’auray jamais honneur. Et adonc Geuffroy luy respondist : Je suis Geuffroy au grant dent, fils de Raimondin, seigneur de Lusignen. Adonc quant le gayant l’entendist, il fut moult doulent, car bien sçavoit qu’il ne povoit morir fors que par ses mains ; mais non obstant il luy respondist : Je te congnois assez ; tu occis l’aultr’ier mon cousin Guedon en Guerende ; les cent mille diables t’ont bien apporté en ce pays. Et Geuffroy luy respondist : Voire pour toy, car jamais ne me partiray jusques à tant que je t’auray osté la vie hors du corps. Adonc quant le gayant l’entendist, il haulça le levier et cuida ferir Geuffroy parmy la teste ; mais il y failly ; et adonc Geuffroy le ferist de l’espée sur l’espaulle, car il ne peut attaindre sa teste, et luy tranche les mailles du jasseran, et luy entra l’espée bien palme dedens la cher. Adoncq le sang luy roya jusques aux tallons ; et quant il sentist le coup, il luy escria : Mauldit soit le bras qui de telle vertu scet ferir, et le fevre qui forga l’allumelle soit pendu parmy le col ; car oncquesmais je n’eus sang trait par taillant, tant fut bon. Adoncques il entoisa le levier, et cuida ferir Geuffroy sur la teste, et tantost Geuffroy moult appertement gauchist au coup, dont il fist que saige ; car sachiés de vray que, s’il l’eut attaint, à ce que le levier estoit pesant, il eut ensmé jusques aux dens ; mais Dieu, en qui estoit sa fiance, ne le volut pas. Et devez sçavoir de certain que le levier, au cheier, entra bien un grant piet dedens terre ; mais avant que le gayant peut ravoir son coup, Geuffroy le ferist de l’espée sur le costé, tellement qu’il luy fist le levier saillir des poingz, et en couppa une grant pièce.
Comment le gayant s’enfouyt, et Geuffroy aprez, l’espée au poing.
Adoncques fut le gayant moult dolent quant il vit son levier par telle manière froyé et gesir sur la place, car il ne se osa baisser pour le prendre. Adoncques il sallist à Geuffroy, et luy donna ung si grant coup de poing sur le bassinet qu’il luy estourdist toute la teste ; mais il eut le poing tout enflé, et en tomba du grant coup. Et adoncques Geuffroy le ferist de l’espée sur la cuisse, par telle manière qu’il luy abbatit demi piet ou braon. Adoncques quant le gayant vit ce, il se recula ung peu contre mont, et puys tourna le dos et s’enfouyt contre mont sur la montaigne, et Geuffroy aprez, l’espée au poing ; mais quant ledit gayant vint à la montaigne, il trouva ung pertuys, et tantost se lança dedens ; de quoy Geuffroy s’esmerveilla moult comment il fut si tost en bas. Adoncques il vint au pertuys et bouta sa teste dedens, et luy sambla que ce fut le tueau de une cheminée. Adoncques il retourna à son chevau, et prinst la lance, et monta sur son chevau, et devalla la montaigne, et vint à ses gens et aux deux chevaliers, qui eurent moult grant merveille quant ilz le virent retourner sain et sauf ; et y estoit jà venu grant multitude des gens du pays, qui luy demandèrent s’il avoit veu le gayant. Et il leur dist que il l’avoit combattu, et qu’il s’en estoit fouy et bouté en ung pertuys ; et si tost envanuy qu’il ne sçavoit qu’il estoit devenu. Et ilz luy demandèrent se il luy avoit point dit son nom, et Geuffroy dist que si avoit, et ceulx dient que c’estoit neant de le trouver, car il sçavoit bien que il devoit morir par la main de Geuffroy. Or ne vous doubtez, dist-il, car je sçay bien par où il est entré, et pourtant je le trouveray bien demain. Adoncques, quant ilz luy oyrent dire ceste parolle, ilz en eurent moult grant joye, et disdrent que Geuffroy estoit le plus vaillant chevalier du monde.