Le lendemain par matin s’arma Geuffroy et monta à chevau, et chevaucha tant qu’il vint à la montaigne, et trouva le pertuys, et regarda dedens ; mais il n’y vit ne que ung puys. Par foy, dist Geuffroy, le gayant est plus grant et plus gros que je ne suys, et cy est entré par icy, mais cy ferai-je, comment qu’il en advienne. Adoncques il laissa couler sa lance contre val, et tint le fer en sa main, et puys entra les piés devant au pertuys et se laissa couler avecques la lance, et s’en alla par ung estroit sentier, et vit au loing grant clarté. Et adonc il se seigna, et s’en alla celle part.
Comment Geuffroy trouva la sépulture du roy d’Albanie, son grand-père Elinas, dedens la montaigne.
Et quant il vint à large, il trouva une moult riche chambre où il y avoit moult de richesses ; et y eut moult grans candelabres d’or et moult grant luminaire ; et y veoit-on aussi cler comme se il eut esté aux champs ; et au millieu de celle chambre trouva la plus riche tombe d’or et de pierres precieuses qui cuidoit jamais avoir veu ; et par dessus avoit la figure d’ung grant chevalier à merveilles, qui avoit une riche couronne d’or au chief, et y avoit grant foison de riches pierres. Et assez prez de là avoit une figure d’une royne d’albastre, couronnée moult richement, qui tenoit ung tablier qui disoit en ceste manière : Cy gist mon mari, le noble roy Elinas d’Albanie ; et devisoit toute la manière comment il avoit esté là mis, et par quelle cause ; et parloit aussi de leurs trois filles, c’est assavoir Melusine, Palestine et Melior, et comment elles avoient esté pugnies pour ce qu’elles avoient enfermé leur père. Et parloit comment le gayant avoit là esté commis pour garder le lieu jusques à tant qu’il seroit de là dejecté par l’oir d’une des filles, et comment nul ne povoit jamais entrer leans se il n’estoit de leur lignage ; et le devisoit tout au long ainsi comme il est escript icy dessus au chapitre du roy Elinas. Et à ce veoir et regarder advisa Geuffroy par grant temps, tant sur le tableau comme sur la beaulté du lieu ; mais encore ne sceut-il pas qu’il disoit qu’il fut de la lignée du roy Elinas et de Pressine, sa femme. Et quant il eut bien regardé tout longuement, il se partist, et erra tant parmy ung lieu obscur, qu’il se trouva aux champs. Adoncques regarda devant luy et vit une grosse tour quarrée bien garlendée et bien carnellée, et chemina celle part, et tournoya tant qu’il trouva la porte, qui estoit ouverte arrière et le pont abbatu ; il entra dedens, et vint en la salle, où il trouva ung grant traillis de garde de fer, dedens laquelle avoit bien cent hommes du pays que le gayant tenoit tous prisonniers. Et quant ilz visrent Geuffroy, ilz s’esmerveillèrent moult et luy disdrent : Sire, pour Dieu, fuyez-vous-en, ou vous estes mort ; car le gayant viendra tantost qui vous destruira, se vous estiez ores telz cent comme vous estes. Et Geuffroy leur respondist ainsi : Beaulx seigneurs, je ne suys pas cy venu se n’est pour le trouver ; j’auroye fait tresgrant follie d’estre venu de si loingz jusques cy pour m’en tourner si tost. A ces parolles vint le gayant qui venoit de dormir ; mais quant il vit Geuffroy, il le congneut et vit bien que sa mort approuchoit, et en eut grant paour. Adonc il saillist en une chambre qu’il vit ouverte, et tira l’uys aprez luy. Et quant Geuffroy l’apperceut, il fut moult doulent de ce qu’il ne l’avoit peu rencontrer à coup à l’uys de la chambre.
L’istoire nous dist que Geuffroy fut moult doulent quant il vit que le gayant fut entré en la chambre et que il eut fermé l’uys sur luy. Adonc il vint contre l’uys, courant de moult grant radeur, et y ferist du piet si roidement qu’il le fist voller emmy la chambre. Adoncques le gayant saillist hors, qui par ailleurs ne povoit saillir, et tenoit ung grant maillet dont il donna à Geuffroy tel coup sur le bassinet, qu’il le fist tout chanceller. Et quant Geuffroy sentist le coup, qui fut dur et pesant, il le ferist d’estoc de l’espée emmy le pis, tellement qu’il la lui bouta tout dedens jusques à la croix. Adonc le gayant jetta ung moult horrible cry, et cryoit illecq tout mort. Et quant ceulx qui estoient enferrez en la gayole de fer le virent, s’escrièrent à une voix : Ha, a, noble homme, benoite soit l’eure que tu naquis de mère. Nous te prions pour Dieu que tu nous ostez d’icy, car tu as aujourd’uy delivré ce pays de la plus grant misère où oncques gens feussent.
Comment Geuffroy delivra les prisonniers que le gayant tenoit.
Adoncq Geuffroy cercha les clefz tant qu’il les trouva, et les mist hors ; et, ce fait, ilz s’agenoillèrent tous devant luy, et luy demandèrent par où il estoit venu ; et il leur dist toute la verité. Par foy, disdrent-ilz, il n’est pas memoire de nouvelles nulles que depuys quatre cens ans nul homme passast par le cavan, que vous et le gayant tant seullement, et ses antecesseurs, qui de hoir en hoir ont destruict tout ce pays ; mais nous vous remainerons bien par aultre chemin. Et adoncques Geuffroy leur donna tout l’avoir de la tour, et ilz le prindrent.
Comment les prisonniers que Geuffroy avoit delivrez mirent le gayant sur une charette et l’amenèrent avecques eulx.
Aprez mirent le gayant sur une charrette en son estant, et le lièrent tellement qu’il ne povoit cheoir, et puys boutèrent le feu partout en la tour. Et, ces choses faictes, ilz radressèrent Geuffroy au lieu où il avoit laissé son chevau, sur lequel il monta, et descendirent tous la vallée, atout l’avoir, dont chascun en avoit sa part, et firent mener la charette où le gayant estoit à .vi. beufz, et tant qu’ilz vindrent aux chevaliers, et trouvèrent les chevaliers de Geuffroy, et bien la plus grant partie de ceulx du pays, nobles et non nobles, qui tous festoièrent et firent grant honneur à Geuffroy, et luy voulurent faire grans presens, mais il n’en voulut riens prendre, ains prinst congié de tous, et se partist d’eulx. Et ceulx menèrent par toutes les bonnes villes le gayant, duquel veoir les gens en furent moult esmerveillez, et comme ung homme seul osast assaillir ung tel Sathanas ; et le tindrent à tresgrandement hardi. Et si se taist l’istoire d’en plus parler, et retourne à parler de Geuffroy.
En ceste partie dist l’istoire que tant erra Geuffroy qu’il vint à Monjouet en Guerende, où ceulx du pays luy firent grant feste ; et pour lors estoit venu Raimonnet, son frère, pour l’informer du couroux que leur père avoit et des parolles qu’il avoit dictes sur luy, et luy racompta et dist depuys le commencement jusques en la fin, et comment leur mère estoit partie, et toute la manière, et comment le premier commencement de sa departie estoit par leur oncle, le conte de Forestz, et comment elle avoit dit, à son departir, qu’elle estoit fille du roy Elinas d’Albanie. Et quant Geuffroy oyt ce mot, il luy souvint du tableau qu’il avoit trouvé sur la tombe du roy Elinas, et par ce sceut au cler que luy et ses frères estoient descendus de la lignée, dont il s’en tint plus chier. Mais ce non obstant, il fut moult doulent de la departie de sa mère et de la douleur de son père, et congneut adonc que ceste mauvaise adventure avoit esté engendrée par le conte de Forestz, son oncle, dont il jura la benoite Trinité qu’il le comparroit. Adonc il fist monter son frère et ses .x. chevaliers, et chevaucha vers Forestz, et eut nouvelles que le conte son oncle estoit en une fortresse qui estoit assise sur une roche moult haute ; et estoit celle fortresse pour celluy temps nommée Jalensi, et de present on l’appelle Marcelli le Chasteau.