En toutes œuvres commencer on doibt tout premierement appeller le nom du createur des creatures, qui est vray maistre de toutes choses faictes et à faire qui doibvent aulcunement tendre à perfection de bien. Pour ce, au commencement de ceste histoire presente, combien que je ne soye pas digne de la requerir, supplie tresdevotement à sa haulte digne majesté que ceste presente histoire me aide à achever et parfaire à sa gloire et louange, et au plaisir de mon treshault puissant et doubté seigneur Jehan, filz du roy de France, duc de Berry et d’Auvergne ; laquelle histoire j’ay commencé selon les vraies croniques que j’ay heues comme de luy et du conte de Salebri en Angleterre, et pluiseurs autres livres qu’ils ont cherchez pour ce faire ; et pour ce que sa noble seur Marie, fille de Jehan, roy de France, duchesse de Bar, avoit supplié à mon dit seigneur d’avoir ladicte histoire ; lequel, en faveur de ce, a tant fait à son povoir qu’il a sceu au plus prez de la pure verité, et m’a commandé de faire le traictié de l’istoire qui ci aprez s’ensuyt ; et moy, comme cuer diligent, de mon povre sens et povoir, en ay fait veritablement au plus prez que j’ay peu. Si prie devotement à mon createur que monseigneur le vueille prendre en gré, et aussi tous ceulx qui l’orront lire, et que ils me vueillent pardonner se j’ay dit aulcunes choses qu’ilz ne soient à leur bon gré. Et commençay ceste histoire presente à mettre aprez le mercredi devant la saint Clement en yver, l’an de grace mil trois cens quatre vingz et sept. Et aussi supplie à tous qui la liront et orront lire que ils me pardonnent mes faultes se aulcunes en y a, car certainement je l’ay traicté le plus justement que j’ay peu, selon les croniques que je cuide certainement estre vrayes.
Comment ce livre fut faict par le commandement de Jehan, filz du roy de France, duc de Berry et d’Auvergne.
David le prophète dit que les jugemens et les pugnitions de Dieu sont comme abimes sans fons et sans ripve ; et n’est pas saige qui telles choses cuide comprendre en son engin, et cuide que les merveilles qui sont par l’universel monde sont les plus vraies, si, comme on dit des choses que on appelle faées et comme est de pluiseurs aultres choses, nous n’avons pas la cognoissance de toutes. Or adoncques la creature ne se doibt pas traveiller par oultrageuse presumption, que le jugement de Dieu vueille comprendre en son entendement, mais doibt-on, en pensant soy esmerveiller de celuy, et en soy merveillant, considerer comment elle puisse dignement et devotement louer et glorifier celuy qui tellement juge et ordonne de telles choses à son plaisir et vouloir sans contredit.
La creature de Dieu qui est raisonnable doibt moult songneusement entendre, selon que dit Aristote, que les choses qu’il a fait çà bas et crées, par la presence qu’elles ont en elles, certifient estre telles qu’elles sont. Si comme dit saint Pol en l’epistre qu’il fist aux Rommains en disant en ceste manière que les choses qu’il a faictes seront sceues et veues par la creature du monde, c’est assavoir par les hommes qui sçavent lire les livres, et adjoustent foy aux acteurs qui ont esté devant nous, quant à congnoistre et sçavoir les pays, les provinces et les estranges contrées, les diverses terres et royaulmes visiter, ont trouvé de tant de diverses merveilles selon commune estimation et si tresnoble, que l’umain entendement est contraint de Dieu que ainsi qu’il est sans ripve ne sans fons. Et ainsi sont les choses merveilleuses en tant de divers pays, selon les diverses natures qui saulve leur jugement. Je cuide que oncques homme se Adam n’eut parfaicte congnoissance des choses invisibles de Dieu ; pour quoy me pense de jour en jour prouffiter en science et en ouyr et veoir pluiseurs choses que on ne croit estre veritables ; lesquelles se elles le sont en ces termes cy je vous metz en avant, pour les grans merveilles qui sont contenues en ceste presente histoire, dont je vous pense atraicter au plaisir de Dieu et au commandement de mondit trespuissant et noble seigneur.
Laissons à present les acteurs en paix, et retournons veritablement à ce que nous avons ouy dire et racompter à nos anciens, et que cestuy jour nous avons ouy dire que du pais de Poetou on y a veu de fait, pour coulourer nostre histoire à estre vraie comme nous le tenons, et de la demonstrer et publier par les vraies croniques nous l’entendons. Nous avons oy racompter à nos anciens que en pluiseurs parties sont apparus à pluiseurs tresfamilierement pluiseurs manières de choses, lesquelles les ungz appeloient luytons, les autres faées, et les aultres bonnes dames, et vont de nuyt et entrent ès maisons sans huys rompre et ouvrir, et ostent et emportent aulcunesfois les enfans des berceaux, et aulcunesfois ilz leur destournent leur memoire, et aucunesfois ilz les brulent au feu. Et quant ilz s’enpartent ilz les laissent aussi sains comme devant ; et aulcuns donnent grant heur en cestuy monde ; et encore dit iceluy Gervaise que aulcunes aultres fantaisies s’aparent de nuyt à pluiseurs, en divers lieux, en guise de femme à face ridée, de basse et petite stature, et font tantost les bessours de nuyt ès hostelz liberalement, et ne faisoient aulcun mal. Et aussi dit que pour certain il avoit en son temps ung ancien amy qui estoit viel homme qui racomptoit pour verité qu’il avoit veu en son temps pluiseurs fois de telles choses. Et dit encore ledit Gervaise que les dites faées se mettoient en guise de tresbelles femmes, et en ont eu aulcunes fois pluiseurs hommes aulcunes pensées, et ont prins à femmes moiennant aulcunes convenances qu’ilz leur faisoient jurer ; les ungz qu’ilz ne verroient jamais l’ung l’aultre ; que le samedi ilz ne les enquerroient que elles seroient devenues en aulcunes manieres ; les autres que se elles avoient enfans, que leurs maris ne les verroient jamais en leurs gessines. Tant qu’ilz leur tenoient leur convenance, ilz estoient en audience et prosperité, et si tost qu’ilz deffailoient en celle convenance, ilz decheoient de tout leur bonheur. Et ces choses advenues d’avoir enfraint leurs convenances, les aultres se convertissoient en serpens en pluiseurs jours. Et plus dit ledit Gervaise qu’il croit que ce soit pour aulcuns meffais estre fais en la desplaisance de Dieu, pour quoy il les pugnit si secretement et si merveilleusement, dont nul n’a parfaictement congnoissance, fors luy tant seullement. Et pour ce compte, il dit les secrez de Dieu abismes sans fons et sans ripve ; car nul parfaictement ne scet riens au regard de luy, combien que aulcune fois de sa provision sont toutes choses sceues, non pas par ung seul, mais par pluiseurs. Or voit-on souvent que quant l’omme n’aura issu de sa contrée, non obstant qu’il ait veu de merveilleuses choses veritables qui sont prez de ses contrées et regions, que pourtant jamais ne vouldroit croire pour le dire ne ouyr se de fait ne le veoit ; mais quant de moy qui n’ay esté guaires loing ay veu des choses que pluiseurs ne pourroient croire se ils ne le veoient. Avec ce dit ledit Gervaise et met exemple d’ung chevalier nommé messire Rocher du chasteau Roussel, en la province d’Acy, qui trouva d’aventure sur le serain une faée en une prairie, et la vouloit avoir à femme ; et de fait elle si consentit par telle convenance que jamais il ne la verroit nue ; et furent long temps ensamble, et cressoit le chevalier de jour en jour en prosperité. Or advint grant temps aprez que il vouloit veoir la dicte faée, et tant que ladicte faée bouta sa teste dedens l’eaue, et devint serpent ; et oncques puys ne fut veue. Et depuis le chevalier de jour en jour peu à peu commença à decliner de toutes ses prosperitéz et de toutes choses. Je ne vous veulx plus faire de proverbes ne d’exemples ; et ce que j’en ay fait si est pour ce que je entens à traicter comme la noble fortresse de Lusignen fut fondée par une faée, et la manière comment, selon la juste cronique et vraie histoire, sans appliquier nulle chose quelconque qui ne soit veritable et juste et de la propre matère. Et me orrez dire de la noble lignée qui en est issue, qui regnera toujours jusques à la fin du monde, selon ce qu’il appert qu’elle a toujours regné jusques à present. Mais pour ce que j’ay premierement commencé à traicter des faées, je vous diray dont celle faée vint qui fonda la noble place et fortresse de Lusignen dessusdit.
Cy après s’ensuyvent les noms et les estas des enfants qui furent au mariage de Raimondin et de Melusine. Et premierement en saillit le roy Urian qui regna en Chippre, et le roy Guion qui regna moult puissamment en Armenie ; item le roy Regnauld qui regna moult puissamment en Behaigne ; item Anthoine qui fut duc de Lucembourg ; item Raimond qui fut conte de Foretz ; item Geuffroy au Grant Dent qui fut seigneur de Lusignen ; item en saillit Thieri qui fut seigneur de Parthenay ; item Froimond qui fut moynne de Maillières, lequel Geuffroy au Grant Dent ardit l’abbaye et l’abbé avecq cent religieulx.
Il est vray qu’il y eut ung roy en Albanie qui fut moult vaillant homme, et dist l’istoire qu’il eut de sa première femme pluiseurs enfans, dont dist l’istoire que Mathathas, qui fut père de Florimont, qui fut son premier filz, et ce roy eut nom Elinas, et fut moult puissant et preus chevalier de la main. Et advint que, après le trespas de sa femme, il chassoit en une forest prez de la marine, en laquelle avoit une moult belle fontaine, et en ung mouvement prinst si grant soif au roi Thiaus de boire de l’eaue, et adonc tourna son chemin vers ladicte fontaine, et quant il approucha la fontaine, il ouyt une voix qui chantoit si melodieusement qu’il ne cuida pas pour vray que ce ne fut voix angelique ; mais il entendit assez pour la grand doulceur de la voix que c’estoit voix de femme. Adonc descendit de dessus son chevau, affin qu’il ne fist trop grant effroy, et l’atacha à une branche et s’en alla peu à peu vers la fontaine le plus couvertement qu’il peut ; et quant il approucha la fontaine, il vit la plus belle dame que il eut oncques veue en jour de sa vie, à son advis. Lors s’en arresta tout esbahi de la beaulté qu’il appercevoit en celle dame qui tousjours chantoit si melodieusement que oncques seraine ne chanta si melodieusement ne si doulcement ; et ainsi il s’arresta tant pour la beaulté de la dame que pour sa doulce voix et son chant, et se mucha le mieulx qu’il peut dessoubz les feulles des arbres, affin que la dame ne l’apperceut, et oublia toute la chasse et la soif qu’il avoit par avant, et commença à penser au chant et à la beaulté de la dame, tellement qu’il fut ravy et ne sceut se il estoit jour ou nuyt, et ne sçavoit s’il dormoit ou veilloit.
Ainsi que vous pourrez ouyr fut le roy Elinas si abusé tant du tresdoulx chant comme de la beaulté de la dame, que il ne sçavoit se il dormoit ou s’il veilloit ; car tousjours chantoit si melodieusement que c’estoit une melodieuse chose à oyr. Adonc le roy Thiaus fut si abusé qu’il ne luy souvenoit de nulle chose du monde, fors tant seullement qu’il oyoit et veoit ladicte dame, et demoura là grant temps ; lors vindrent deux de ses chiens courans qui luy firent grant feste, et il tressaillit comme ung homme qui vient de dormir, et adoncques lui souvint de la chasse et si grant soif que, sans avoir advis ne mesure, il s’en alla sur le bort de la fontaine et print le bassin qui pendoit sur laditte fontaine et beut de l’eaue ; et lors regarda la dame qui eut laissé le chanter, et la salua treshumblement en luy portant le plus grand honneur qu’il peut. Adonc elle, qui sçavoit moult de bien et d’onneur, lui respondit moult gracieusement. Dame, dist le roy Thiaus, par vostre courtoisie ne vous vueille desplaire se je vous ay requis de vostre estat et de vostre estre et qui vous estes ; car la cause qui à ce me meut elle est telle que je vous diray. Treschière dame, plaise vous sçavoir que je sçay et congnois tant de l’estre de cestuy pays et d’environ, que de quatre à cincq lieues n’y a nul meschant chasteau ne forteresse que je ne sache, excepté celle dont huy matin m’en suys parti, qui est environ à deux lieues d’icy, et que je ne congnoisses les seigneurs et dames, et quieulx ilz sont, et pour ce je m’esmerveille dont une si belle et si gente dame comme vous estes peut estre venue si despourveue de compaignie ; et pour Dieu pardonnez-moy, car c’est à moi grant oultraige de l’enquerre ; mais le grand desir m’a enhardy et donné couraige de ainsi le faire.
Syre chevalier, dist la dame, il n’y a point d’oultraige, mais vient de grant courtoisie et honneur ; et sachiez, sire chevalier, que je ne seray pas longuement seule quant il me plaira ; mais j’en ay envoié où je me devisoie comme vous avez ouy. Lors vient à ce parler ung varlet bien abillié monté sur ung grant courcier, et menoit en destre ung palefroy se richement enharnacié que le roy Elinas fut moult esbahi du noble atour et de la richesse que il vit entour ledit pallefroy, et dist en soy mesmes qu’il n’avoit oncques veu si riche pallefroy ne atour. Adoncques le varlet dist à la dame : Madame, il est temps de vous en venir quant il vous plaira ; et elle prestement va dire : De par Dieu ; puis dist au roy : Sire chevalier, à Dieu vous comment, et grant mercis de vostre courtoisie. Adoncques elle s’en alla au palefroy pour monter, et le roy s’avanca et lui aida à monter moult doulcement ; et elle le mercia et s’enpartist ; et le roy vint à son chevau et monta. Lors vindrent ses gens qui le querroient, et luy disdrent qu’ilz avoient pris le cerf, et le roy leur dist : Ce me plaist. Lors commença à penser en la beaulté de la dame, et la print si fort à amer qu’il ne sceut quelle contenance prendre, et dist à ses gens : Allez vous-en devant, je vous suivray tantost ; et s’en allèrent, et bien apperceurent que le roy avoit trouvé quelque chose. Et à tant s’en departirent de luy, car ilz ne luy osèrent contredire ; et adonc le roy tourne le frain de son chevau, et s’en alla aprez tout hastivement par le chemin qu’il avoit veu la dame aller.