L’ystoire nous racompte que tant suyvit le roy Elinas la dame, qu’il la trouva en une forestz où il y avait grant foison d’arbres haultz et drois ; et estoit en la saison que le temps est doulx et gracieux ; et le lieu de la forestz estoit moult delectable. Et quant la dame ouyt le fray du chevau du roy Elinas qui venoit grant erre, elle dist à son varlet : Arrestons-nous et attendons ce chevalier, car je crois qu’il nous vient dire une partie de sa voulenté dont il n’estoit pas pour lors advisé ; car nous l’avons veu monter fort pensif. Dame, dist le varlet, à vostre plaisir. A tant vint le roy qu’il arriva d’encoste la dame comme se il ne l’avoit oncques veue, et la salua moult effreement, car il estoit si surpris de s’amour qu’il ne sçavoit nulle contenance faire. Adoncques la dame, qui congneut assez que c’estoit et qu’il adviendroit à son entreprise, luy dit : Roy Elinas, que vas-tu querant aprez moy si hastivement ? Emporté-je riens du tien ? Et quant le roy se ouyt nommer, il fut moult esbahi, car il ne congnoissoit point celle qui parloit à luy ; et neantmoins il luy respondit : Ma chière dame, du mien n’emportez riens, fors tant seullement que vous passez parmy mon pays, et est grant vilonnie à moy, puys que vous estes estrangière, que je ne vous passe moult hounourablement parmy mon pays, ce que je feroie moult voulentiers se je fusse en lieu propice pour ce faire. Adoncques, respondit la dame, roy Elinas, je vous tiens pour excusé, et vous prie que se vous ne nous voulez aultre chose, que vous ne laissez ja de vous en retourner pour ceste cause. Lors respondit le roy : aultre chose je quiers, dame. Et quoy, dist-elle, dictes-le-moy hardiement. Ma treschière dame, puysqu’il vous plait, je vous le diray. Je desire tant que nulle chose du monde à avoir vostre bonne amour et vostre bonne grace. Par ma foy, dist-elle, roy Elinas, à ce n’avez-vous riens failly ; mais que vous n’y pensez que tout honneur, car ja homme n’aura m’amour en sa ventance. Ha, ma treschière dame, je ne pense en nul cas deshoneste. Adoncques vit la dame qu’il estoit empris de son amour, et luy dist : Se me voulez prendre en femme par foy, par la foy de mariage, ensamble que vous ne metterez ja paine de me veoir en ma gessine, ne ne ferez par voie quelconque que vous m’y voiez ; et se ainsi le voulez faire, je suys celle qui obeiray à vous ainsi comme femme doibt obeir à son mari. Lors le roy luy va jurer : ainsi le vous feray-je. Sans long parlement ilz furent espousez et menèrent longuement bonne vie ensemble. Mais le pays du roy Elinas estoit moult esbahi que celle dame estoit, combien qu’elle gouvernoit bien à droit saigement et vaillamment. Mais Nathas, qui estoit filz du roy Elinas, la haioit trop. Si advint qu’elle fut en gessine de trois filles, et les porta bien et gracieusement son temps, et les delivra au jour qu’il appartenoit. La première née eut nom Melusine ; la seconde Melior ; et la tierce Palatine. Le roy Elinas n’estoit pas lors présent en ce lieu, et le roi Nathas y estoit, et regarda ces trois seurs qui estoient si belles que c’estoit merveilles. Adoncques il s’en alla par devers le roy son père et luy dist ainsi : Sire, ma dame la royne Pressine vostre femme vous a porté les trois plus belles filles qui oncques furent veues ; venez les veoir. Adoncques le roy Elinas, auquel ne souvenoit de la promesse qu’il avoit faicte à Pressine sa femme, dit : beau filz, si feray-je, et s’en vint apertement et entra en la chambre où Pressine baignoit ses trois filles. Et quant il les vit il dist en ceste manière : Dieu benoit la mère et les filles, et eut moult grant joye. Et quant Pressine l’ouyt, elle luy respondit : Faulx roy, tu as failly ton convenant, dont moult grant mal il vous viendra, et m’as perdue à toujoursmais ; et sçay bien que c’est pour ton filz Nathas, et me fault partir de vous soudainement, mais encore seray-je vengée de vostre filz par ma seur et compaigne madame de l’Isle-Perdue ; et ces choses dictes print ses trois filles et s’en alla à tout icelles, et oncques puis ne fut veue au pays.

L’istoire nous dit que quant le roy Elinas eut perdu Pressine sa femme et ses trois filles, qu’il fut si esbahi qu’il ne sceut que faire ne que dire ; mais fut par l’espace de sept ans qu’il ne faisoit que se plaindre, et gemir, et soupirer, et faire tousjours griefs plains et piteuses lamentations pour l’amour de Pressine sa femme qu’il amoit de leal amour ; et disoit le peuple de son pays qu’il estoit assoté ; de fait ilz donnèrent le gouvernement à son filz Nathas, qui se gouverna vaillamment et tint son père en grant charité. Adoncques les barons d’Albanie luy donnèrent à femme une gentyfemme qui estoit dame Dicris ; et de ces deux issist Florimont dont dessus est faicte mention, qui depuys moult grant paine prenoit et traveillait. Toutesfois nostre histoire n’est pas entreprise pour luy, et pour ce nous nous en taisons sans plus parler, et retournerons à nostre histoire.

L’histoire dit que quand Pressine s’en partist à tout ses trois filles, elle s’en alla en Avalon, nommée l’Isle-Perdue, pour ce que nul homme, tant y eut esté de foys, n’y saroit jamais rassener, sinon de grant adventure ; et illec nourrit ses trois filles jusques en l’aaige de quinze ans, et les menoit tous les matins sur une montaigne haulte, laquelle estoit nommée, comme l’istoire dit et racompte, Elinéos, qui vault à dire en françoys autant comme montaigne florie ; car de là elle veoit assez la terre de Ybernie ; et puys disoit à ses trois filles, en plourant et en gemissant : Mes filles, veés là le pays où fustes nées et où eussiez eu vostre bien et honneur se ne fut le dommaige de vostre père, qui vous et moy a mis en griefve misère sans fin jusques au jour du jugement de Dieu qui pugnira les mauvais et exaucera les bons en leurs vertus.

Melusine, la première fille, luy demanda : Quelle faulceté vous a fait nostre père pour quoy avons ceste griefveté ? Adoncques la dame leur commença à racompter toute la manière du fait ainsi comme vous avez ouy racompter par avant. Et lors quant Melusine eut ouy sa mère racompter le faict, elle remist sa mère en aultres parolles en luy demandant l’ettre du pays, les noms des villes et des chasteaux d’Albanie ; et en racomptant ces choses, elles descendirent ensamble de la montaigne, et s’en revindrent en l’isle d’Avalon. Et adonc Melusine tira à part ses deux seurs, c’est assavoir Melior et Palatine, et leur dist en ceste manière : Mes chières seurs, or regardons la misère où nostre père a mis nostre mère et nous, qui eussions esté en si grant aise et si grant honneur en nostre vie ; que vous est il advis qu’il en soit bon de faire ? car quant de moy je m’en pense vengier ; et ainsi que petit solas a impétré à nostre mère par sa faulceté, aussi peu de joye lui pensé-je faire. Adoncques les deux seurs luy respondirent en ceste manière : Vous estes nostre aisnée seur, nous vous suivrons et obeirons en tout ce que vous en vouldrez faire et ordonner. Et Melusine leur dist : Vous monstrez bonne amour et d’estre bonnes filles et leales à nostre mère, car par ma foy c’est tresbien dit. Et j’ay advisé s’il vous semble bon que nous l’enclorons en la haulte montaigne de Northumbelande nommée Brumbelioys, et en celle misère sera toute sa vie. Ma seur, dist lors chascune, or nous delivrons de ce faire, car nous avons grant désir que nostre mère soit vengée de la desleaulté que nostre père luy a fait. Adoncques firent tant les trois filles que par leur faulce condition elles prindrent leur père et l’enclouirent en ladicte montaigne. Et après que ce fut fait, elles revindrent à leur mère, et lui disdrent en telle manière : Mère, ne vous doibt challoir de la desleaulté que nostre père vous a fait, car il en a son paiement ; car jamais ne iscera ne partira de la montaigne de Brumbelioys où nous l’avons enclos ; et là il usera sa vie et son temps en grant douleur. Ha, ha, va dire adoncques leur mère Pressine, comment l’avez osé faire, mauvaises filles et dures de cuer ? vous avez tresmal fait quant celluy qui vous a engendrées vous avez ainsi pugni par vostre orgueilleux couraige ; car c’estoit celluy où je prenoie toute la plaisance que j’avoie en ce mortel monde, et vous me l’avez tolu. Si sachiez que je vous pugniray bien du mérite selon la desserte. Toy, Melusine, qui es la plus ancienne, et qui de toutes deusse estre la plus congnoissant, et tout ce est venu par toy, car je sçay bien que ceste charte a esté donnée par toy à ton père, et pour ce tu en seras la première pugnie ; car non obstant la verité du germe de ton père, toy et tes seurs eut attrait avec soy, et eussiez bien briefment esté hors des mains de l’adventure de japhes et des faées, sans y retourner jamais ; et desoresmais je te donne le don que tu seras tous les samedis serpent des le nombril en abas, mais se tu trouvez homme qui te vueille prendre en espouse, et qu’il te promette que jamais le samedi ne te verra ne descelera ne revelera ou dira à personne quelconques, tu vivras ton cours naturel et morras comme femme naturelle, et de toy viendra moult noble lignée qui sera grande et de haulte proesse ; et par adventure si tu estoies decellée de ton mary, sachies que tu retourneroyes au tourment auquel tu estoies par avant, et seras tousjours sans fin jusques à tant que le treshault juge tiendra son jugement, et toy apperras par trois jours devant la fortresse que tu feras et que tu nommeras de ton nom, quant elle devra muer seigneur ; et par le cas pareil aussi quant ung homme de ta lignée devra morir. Et tu, Melior, je te donne en la grant Armenie ung chastel bel et riche où tu garderas un esparvier jusques à tant que le maistre tiendra son jugement ; et tous nobles chevaliers de noble lignée qui y vouldront aller veillier la surveille, la veille, le XX jour de juing sans sommeiller, auront ung don de toy des choses que on peut avoir corporellement, c’est assavoir des choses terriennes ; sans point demander ton corps ne t’amour pour mariage ne aultrement ; et tous ceulx qui te vouldront demander sans eulx vouloir deporter, seront infortunez jusques à la neufiesme lignée, et seront dechassez de tout en tout de leurs prosperitez. Et tu, Palatine, seras enclose en la montaigne de Guigo à tout le trésor de ton père, jusques à tant que ung chevalier viendra de vostre lignee, lequel aura tout celuy tresor et en aidera à conquerre la terre de promission et te delivrera de là. Adoncques furent ces trois filles moult doulentes, et atant s’en departirent de leur mère. Et s’en alla Melusine parmy la grand forest et bocage ; Melior aussi se departit, et s’en alla au chasteau de Lesprevier en la grand Armenie ; et Palatine aussi s’en partit pour aller en la montaigne de Guigo où pluiseurs luy ont veuë, et moy de mes oreilles le ouy dire au roy d’Arragon et à pluiseurs aultres de son pays et de son royaulme. Et ne vous veuille desplaire se je vous ay ceste adventure racomptée, car c’est pour plus adjouster de foy et verifier l’istoire où desorenavant je vueil entrer en la matière de la vraye histoire. Mais avant je vous diray comment le roy Elinas fina ses jours en cest siecle, et comment Pressine sa femme l’ensepvelist dedens la dicte montaigne en ung moult noble sercueil, comme tous orrez cy aprez.

Long temps fut le roy Elinas en la montaigne, et tant que la mort qui tous affine le prinst. Adoncques vint Pressine sa femme et l’ensepvelist en une si noble tombe, que nul ne vit oncques si noble ne si riche ; et avoit en la chambre tant de richesses que c’estoit sans comparation. Et y sont candelabres d’or, et y a pierres precieuses, et aussi torches et chandelliers et lampes qui y ardent nuyt et jour ; et au piet de la tombe mist une image de albastre de son hault et de sa figure, si belle que plus ne pourroit estre ; et tenoit la dicte image un tablier doré auquel l’adventure dessusdicte estoit escripte ; et là establit ung gayant qui gardoit celluy image, lequel gayant estoit moult fier et horrible, et tout le pays tenoit en subjection et patis ; et aussi le tindrent après luy pluiseurs gayans, jusques à la venue de Geuffroy à la grant dent ; de quoy vous orrez cy aprez parler. Or avez ouy parler du roy Elinas et de Pressine sa femme ; si vous vueil doresnavant commencer la vérité et l’histoire des merveilles du noble chasteau de Lusignen en Poitou, et pour quoy et par quelle manière il fut fondé.

L’histoire nous racompte qu’il y eut jadis en la brute Bretaigne ung noble homme, lequel eut riot avecq le nepveu du roy des Bretons ; et de fait il n’osa plus demourer au pays, mais prist tot sa finance et s’en alla hors du pays par les haultes forestz et les haultes montaignes ; et si, comme racompte l’histoire, il trouva ung jour sur une fontaine une belle dame qui lui dist toute son adventure, et finablement ilz s’amourèrent l’ung de l’aultre, et lui fist la dame moult de confort, et commencèrent en leur pays, qui estoit desert, bastir et fonder pluiseurs villes et fortresses et grans habitations ; et fut le pays en brief temps assez bien peuplé ; et appellèrent le pays Foretz, pour ce qu’ilz le trouvèrent plain de bocages ; et encores au jourduy est appellée. Or advint que entre le chevalier et la dame eut discort, je ne sçay pas bonnement comment ne pourquoy ; elle se departist tout soudainement d’avec luy, dont le chevalier fut moult doulent, et non obstant ce il croissait tousjours en grant honneur et en grant prosperité. Or advint que les nobles de son pays le pourveurent d’une gentille dame qui estoit seur au conte de Poitiers qui regnoit pour le temps, et eut d’elle pluiseurs enfans masles, entre lesquieulx il en y eut ung, c’est assavoir le tiers, qui fut appellé Raimondin, qui estoit bel, gent et gracieux, et moult actentif, soubtil et intellectif en toutes choses, et en icelluy temps ledit Ramondin povoit avoir .xiiii. ans.

Comment le conte de Poetiers manda le conte de Forestz de venir à la feste qu’il faisoit pour son filz.

Le conte de Poetiers tint une moult grand feste pour ung filz que il avoit et vouloit faire chevalier, et n’avoit que celluy et une moult belle fille qui fut nommée en son propre nom Blanche, et le filz estoit appelé Bertrand. Adoncques le conte Emery manda moult belle compaignie pour l’amour de la chevalerie de son filz, et entre les autres manda au conte de Forestz qu’il venist à la feste, et qu’il amenast trois de ses enfans les plus aagés, car il les vouloit veoir. Adoncques le conte de Forestz alla à son mandement le plus honnourablement qu’il peut, et y mena trois de ses enfans. La feste fut moult grande, et d’icelle furent faitz pluiseurs chevaliers pour l’amour de Bertrand, filz du conte de Poetiers, qui fut fait chevalier ; et aussi fut fait le aisné du conte de Forestz, et il jousta moult bel et bien ; et fut la feste continuée par huit jours, et fist le conte de Poetiers moult beaulx dons.

Comment le conte de Poetiers demanda au conte de Forestz d’avoir Raimondin, lequel luy accorda.

Et au departir de la feste le conte de Poetiers demanda au conte de Forestz qu’il lui laissast Raimondin son nepveu, et qu’il ne luy chaussist jamais de luy, car il le pourvoiroit bien. Et le conte luy ottroia ; et demoura ledit Raimondin avec le conte de Poetiers son oncle, qui bien l’ama ; et aussi s’en partist la feste moult honnourablement et amoureusement. Et cy s’en taist l’istoire de parler du conte de Forestz qui s’en alla luy et ses deux enfans et toute sa compaignie qu’il avoit amené avec luy, et commence nostre histoire à proceder avant et à parler du conte Aimery et de Raimondin.