L’istoire nous certiffie, et aussi les aultres vrayes croniques, que celluy conte Aimery fut grant père sainct Guillanen qui fust conte et delaissa possessions mondaines pour servir nostre createur, et se mist en l’ordre et religion des Blancs-Manteaulx ; et de ce ne vous veulz-je faire grand location, mais veulz procéder avant en nostre histoire et parler du conte Aimery et de nostre vraie histoire et matère. Et l’istoire nous dit que celluy conte fut merveilleusement vaillant chevalier, et qu’il aima toujours noblesse, et fut le plus saige en astronomie qui fust en son temps né depuys Aristote. En celluy temps que le conte Aimery regna, l’istoire nous monstre que de moult de sciences estoit plain, et specialement de la science d’astronomie, comme j’ay dessus dit ; et sachiez que il aimoit tant Raimondin que plus ne povoit, et aussi faisoit l’enfant luy, et s’efforçoit moult de servir le conte son oncle, et de luy faire plaisir en toutes manières. Or est bien vray que le conte avoit moult de chiens, oyseaux, braches, levriers, chiens courans et limiers braconniers, oyseaulx de proye et chiens de grosse chasse de toute manières. Advint, si comme l’istoire dit, que l’ung des forestiers vint denoncier que en la forest de Colombiers avoit le plus merveilleux porc que on eust de longtemps veu, et que ce doibt estre le plus beau deduit que on eut pieça veu. Par ma foy, dist le conte, il me plaist bien ; faictes que les veneurs et les chiens soient prestz demain, et nous irons à la chasse. Monseigneur, dist le forestier, à vostre plaisir ; et tout ainsi s’en partist du conte, et apresta tout ce qu’il apartenoit à la chasse et pour chasser à l’eure qu’il avoit ordonnée.

Comment le conte alla chasser, et Raimondin avecques luy.

Et quand le jour fut venu, le conte Aimery se partist de Poetiers, et avec luy grand foison de barons et de chevaliers ; et estoit Raimondin au plus prez de luy, monté sur ung grant courcier, l’espée çaincte et l’espieu sur le col. Et eulx venus en la forest, tantost encommencèrent à chasser, et fut trouvé le porc, qui estoit fier et orgueilleux, et devoura pluiseurs allans et levriers, et prinst son cours parmy la forest, car il estoit fort eschauffé ; et on commença à le sievre grant erre ; mais le porc ne doubtoit riens, mais se mouvoit en tel estat qu’il n’y avoit si hardi chien ne levrier qui l’osast attendre, ne se hardi veneur qui l’osast enferrer. Adoncques vindrent chevaliers et escuiers, mais il n’y avoit nul si hardi qui osast mettre piet en terre pour l’enferrer. Adonc vint le conte, qui cria à haulte voix en disant : Et comment, ce filz de truye nous esbahira-il tant que nous sommes ? Lors quant Raimondin ouyt ainsi parler son oncle, si eut grant vergongne, et descent de dessus le courcier à terre, l’espée au poing, et s’en alla vistement vers le porc, et le ferit ung coup par grand hayne, et le porc se tire à luy et le fist cheoir à genoulx ; mais tantost il ressaulte comme preus et hardi et vite, et le cuida enferrer ; mais le porc s’enfuyt et commença à courir par telle manière qu’il n’y eut oncques chevalier ne chien qui n’y perdit la veue et la trasse, fors seullement le conte et Raimondin son neveu, qui estoit remonté et le suivoit si asprement devant le conte et les aultres que le conte en avoit tresgrant paour que le porc ne l’afolast, et lui cria à haulte voix : Beau nepveu, laisse ceste chasse ; que mauldit soit celluy qui le nous annonça ; car se ce filz de truye vous affolle jamais je n’auray joye en mon cuer. Mais Raimondin, qui estoit eschauffé, ne reputoit pas sa vie, ne fortune bonne ne mauvaise qui lui advint, le suyvoit toujours moult asprement, car il estoit bien monté ; et tousjours le suyvoit le conte à traces qu’il avoit veues. Que vous vauldroit de ce tenir long parler ? Tous les chevaux commencèrent à eschauffer et à demourer derrière, fors seullement le conte et Raimondin ; et tant chassèrent qu’il fut obscure nuyt. Adoncques s’arrestèrent le conte et Raimondin soubz ung grant arbre ; lors va dire le conte à Raimondin : Beau nepveu, nous demourerons icy jusques la lune soit levée. Et Raimondin lui va dire : Sire, ce qu’il vous plaira. Adoncques il descendit et prist son fusil et fist du feu. Et tantost aprez, leva la lune belle et clère, et aussi les estoilles luysans et clères. Adoncques le conte, qui sçavoit moult de l’art d’astronomie, regarda au ciel, et vit les estoilles clères et l’air, puys la lune qui estoit moult belle, sans tache, ne nulle obscureté quelconques. Et adoncques commença à souspirer moult parfondement, et aprez les grans et aigres souspirs qu’il avoit faictz et jettez il disoit en ceste manière : Ha, ha, vray Dieu sire, comment sont grandes les merveilles que tu as laissé cha jus de congnoistre parfaictement les vertus et les natures merveilleuses de pluiseurs et diverses conditions de choses et de leur expédition ; ce ne pourroit estre parfaictement se tu n’espandoies aulcunement ton sçavoir de ta plainière et divine grace, et especialement de ceste merveilleuse adventure que je voy cy presentement ès estoilles que tu as là sus assises pour ta haulte science d’astronomie, dont, vray sire, tu m’as presté une des branches de congnoissance, de quoy je te doibs loer, mercier et gracier du cuer parfait en ta haulte majesté où nul ne se peut comparer. O vray et hault sire, comment pourroit-ce estre raisonnablement se ce n’estoit en ton horrible jugement, quant à congnoissance humaine, car nul homme ne pourroit avoir bien pour mal faire, et non obstant je vois bien par la haulte science et aussi de ta saincte grace qui m’as presté la congnoissance de sçavoir que c’est, et aussi dont je suys moult esmerveillé ; commença à souspirer plus parfondement que devant. Adoncques Raimondin, qui avoit alumé le feu et qui avoit ouy en partie ce que le conte Aimery avoit dit, luy dist en ceste manière : Monseigneur, le feu est bien alumé ; venez vous eschauffer, et je croy que en peu de temps viendront aulcunes nouvelles, car je croy que la venason soit prise ; j’ay ouy, ce me semble, bruit de chiens. Par ma foy, dit le conte, il ne m’en est de gaires plus, mais que de ce que je voy ; et lors regarda au ciel et souspira plus fort que devant ; et Raimondin qui tant l’amoit lui dist : Ha, ha, monseigneur, pour Dieu, laissez la chose ester, car il n’appartient pas à si haut prince comme vous estes à mettre cuer de enquerre de tels ars ne de telles choses ; car il convient, et sera bien fait, de regracier Dieu qui vous a porveu de si hault et si noble seignourie et possessions terriennes dont vous vous en povez bien passer se il vous plaist, mais de vous y donner couroux ne ennuy pour telles choses qui ne vous peuvent aidier ne nuyre, c’est simplesse à vous. Ha, ha, fol, dist le conte, si tu sçavoies les grans richesses et merveilleuses adventures que je vois, tu en seroies tout esbahi. Adoncques Raimondin, qui ne pensoit à nul mal, respondit en ceste manière : Mon treschier et doubté seigneur, plaise vous de le me dire, se c’est chose qui se puisse faire, et aussi se c’est chose que je puisse ou doibve sçavoir. Par Dieu, dist le conte, tu le sçauras, et je vouldrois que Dieu, le monde, ne aultre, ne t’en demandast riens et l’adventure te deut advenir de moy mesmes ; car je suys desormais vieul et ay des amis assez pour tenir mes seigneuries ; et je t’aime tant que je vouldrois que si grant honneur fut eschu pour toy ; et l’adventure si est telle que se à ceste heure ung subject occisoit son seigneur, que il deviendroit le plus puissant et le plus honnouré que oncques saillist de son lignage ; et de luy procederoit si noble lignée qu’il en seroit mention et ramembrance jusques en la fin du monde ; et sachies de certain qu’il est vray. Lors respondist Raimondin qu’il ne pourroit jamais croire que ce fut chose veritable, et contre raison seroit que homme eut bien pour mal faire, ne pour impétrer telle mortelle traïson. Or le croy fermement, dist le conte à Raimondin, que il est ainsi vray comme je te le dis. Par ma foy, dist Raimondin, si ne le croiray-je ja, car ce n’est chose que vous me faciez croire ; et lors commencèrent à penser moult fort, et adonc oirent au long du bois ung grant effray et derompre les menus ramonceaulx. Adoncques prist Raimondin son espée qui estoit à terre, et aussi le conte tret son espée, et attendirent ainsi en pensant longtemps pour sçavoir que c’estoit ; et se mirent au devant du feu du costé où ilz ouyrent les rames rompre ; et en tel estat demourèrent tant qu’ilz virent ung porc sanglier merveilleux et horrible, moult eschauffé, tout droit à eulx menant les dens. Adoncques va dire Raimondin : Monseigneur, montez sus quelque arbre, que ce sanglier ne vous face mal, et m’en laissez convenir. Par ma foy, dist le conte, jà ne plaise à Nostre Seigneur que je te laisse à telle adventure ; et quand Raimondin ouy ce, il s’en va mettre au devant du sanglier, l’espée au poing, par bonne voulenté de le destruire, et le sanglier se destourna de luy et alla vers le conte. Adonc commence la douleur de Raimondin et le grant heur qui depuys luy advint de ceste tristesse, si comme la vraie histoire le nous racompte.

Comment Raimondin occist le comte de Poetiers, son oncle.

En ceste partie racompte l’istoire que quant Raimondin vint à l’encontre du sanglier pour le destourner qu’il ne venist sur son seigneur, si tost que le sanglier l’apperceut, il se destourna de sa voie, et s’en va venir vers le conte grant erre ; et quant il le vit venir, si regarda devers soy, et vit ung espieu, et bouta son espée au fourrel, et prinst l’espieu et le baisse. Et adoncques va venir le sanglier à luy, et le conte, qui sçavoit moult de la chasse, le va enferrer en lescu de la pointe de l’espieu qui tant fut aguë ; mais le cuir du sanglier vira le conte à terre à genoux ; et adoncques vint Raimondin courant, en empoignant l’espée, et cuida ferir le sanglier entre les quatre jambes, et le sanglier estoit cheu à revers, du coup que le conte luy avoit donné ; et adoncques ataint Raimondin le sanglier du tranchant de l’espieu sur les soyes du dos, car il venoit de grant radeur, et la lumelle de l’espieu eschappa par dessus le dos du porc, et adonc vint le coup et ataint le conte, qui estoit versé d’autre part à genoux, parmy le nombril, et le persa de part en part parmy le dos. Ce fait, Raimondin fiert le porc tellement qu’il le mist à terre tout mort, et puys vint au conte et le cuida soubslever ; ce fut pour neant, car il estoit jà tout mort. Adoncques quant Raimondin apperceut la plaie et le sang en saillir, il fut moult merveilleusement couroucé, et commença à crier en plourant et gemissant moult fort et le regarder et plaindre, en faisant les plus grans lamentations que oncques vit homme jour de vie, en disant ainsi : Ha, ha, faulce fortune, comment es-tu perverse que tu m’as fait occire celluy qui parfaictement m’aimoit et qui tant de bien m’avoit fait ? he, he, Dieu, père tout puissant, où sera ores le pays où ce faulx et dur pecheur se pourra tenir ; car certes tous ceulx qui orront parler de ceste mesprison me jugeront, et à bon droit, de mourir de honteuse mort ; car plus faulce ne plus mauvaise traïson ne fist pecheur. Ha, terre, ouvre toy et m’englouti, et me metz avec le plus obscur ange d’enfer qui jadis fut le plus bel des autres, car je l’ay bien desservi. En ceste douleur et tristesse fut Raimondin par longue espace de temps, et fut moult couroucé et pensif, et se advisa en luy mesmes et dist en ceste manière : Monseigneur qui là gist me disoit que, se une telle adventure me venoit, que je seroie le plus honnouré de mon lignage ; mais je voys bien tout le contraire, car veritablement je seray le plus maleureux et deshonnouré ; car, par ma foy, je l’ay moult bien gaigné, et est bien raison. Or non obstant, puys qu’il ne peut aultrement estre, je me destourneray de ce pays, et m’en iray querir mon adventure telle que Dieu la me vouldra donner en aulcun bon lieu là où je pourray amender mon pechié, se il plait à Dieu. Adoncques vint Raimondin à son seigneur, qui estoit tout mort, et le laissa en plourant de si triste cueur, qu’il ne povoit dire ung seul mot pour tout l’or du monde ; et tantost qu’il l’eut baisé, il alla mettre le piet en l’estrier, et monta sur son chevau, et se partist tenant son chemin au travers de la forest, moult desconforté, chevauchant moult fort, et non sachant quelle part, mais à l’adventure ; si grand dueil demenant, qu’il n’est personne au monde qui peut penser ne dire la cincquiesme partie de sa douleur.

Quant Raimondin se partist de son seigneur et l’eut laissé tout mort en la forest auprez du feu, et le sanglier aussi, il chevaucha tant parmy la haulte forest, menant tel dueil que c’estoit piteuse chose à ouyr et à racompter, que il se approucha, environ la minuyt, de une fontaine faée nommée la fontaine de soif ; et aulcuns aultres du pays la nomment la faée pour ce que pluiseurs merveilles y estoient pluiseurs fois advenues au temps passé, et estoit la fontaine en ung fier et merveilleux lieu, et y avoit grant roche audessus de celle fontaine, et au loing de celle fontaine avoit belle prarie prez de la haulte forest. Or est bien vray que la lune luysoit toute clère, et le chevau emportoit Raimondin à son plaisir où il vouloit aller, car advis n’avoit en luy de aulcune chose, pour la grand desplaisance qu’il avoit en luy mesmes ; et neantmoins qu’il dormoit, son chevau l’emporta tant en celluy estat, qu’il approucha la fontaine. Et pour lors sur la fontaine avoit trois dames qui là s’esbatoient, entre lesquelles en avoit une qui avoit la plus grant auctorité que les aultres, car elle estoit leur dame ; et de ceste vous vueil parler selon que l’istoire racompte.

Comment Raimondin vint à la fontaigne, où il trouva Melusine accompaignée de deux dames.

L’istoire dist que tant porta le chevau Raimondin, ainsi pensif et plein d’ennuy du meschief qui luy estoit advenu, qu’il ne sçavoit où il estoit, ne où il alloit, ne en nulle manière il ne conduisoit son chevau, mais alloit à son plaisir, sans ce que il luy tirast point les brides ; et Raimondin ne veoit ne entendoit. Et en ce point passa par devant la fontaine où les dames estoient, sans ce qu’il les veist, et de paour que le chevau eut quant il vit la dame, il eut effroy et emporta Raimondin grant erre. Adoncques elle qui estoit la plus grande dame des aultres dist en ceste maniere : Par foy, celluy qui passe par là samble estre ung moult gentil homme, et toutesfois il ne le monstre pas ; mais il monstre qu’il ait de gentil homme rudesse, quant il passe devant dames ainsi sans les saluer ; et tout ce disoit par courtoisie, affin que les aultres ne apperceussent ce à quoy elle tendoit ; car elle sçavoit bien comment il y estoit, comme vous orrez dire en l’istoire cy aprez. Et adonques elle va dire aux aultres : Je le vois faire parler, car il me semble qu’il dorme. Lors se partist elle des aultres, et s’en vint à Raimondin et prist le frain du chevau et l’arresta en disant en ceste maniere : Par ma foy, sire vassal, il vous vient de grant orgueil ou rudesse de ainsi passer par devant dames sans les saluer, combien que orgueil et rudesse peuvent bien estre ensamble en vous. Et à tant se tint la dame, et il ne l’ouyt ne entendit, et ne luy sonnoit mot : et elle, comme moult couroucée, luy dist aultres foys : Et comment, sire musart, estes-vous si despiteux que vous ne daigneriés respondre à moy ? et encores il ne luy respondist mot. Par ma foy, dist-elle en soy mesmes ainsi, je croy que ce jeune homme dort sur son chevau, ou il est sourt ou muet ; mais je croy que je le feray bien parler se il parla oncques. Adoncques elle prist par la main, et tira moult fort en disant en ceste manière : Sire vassal, dormez vous ? Lors Raimondin fremist aussi comme ung qui s’esveille en sursault, et mist la main à l’espée comme celluy qui cuidoit fermement que les gens du conte son oncle, qu’il avoit laissé mort en la forest, luy venissent sus ; et adoncques la dame apperceut qu’il estoit en tel estat, et sceut bien qu’il ne l’avoit point encores apperceue, et luy va dire tout en riant : Sire vassal, à qui voulez commencer la bataille ? Vos ennemis ne sont pas cy. Et sachiés, beau sire, que je suys de vostre partie. Et quant Raimondin l’oyt, si la regarda, et apperceut la grant beaulté qui estoit en elle, et s’en donna grant merveille ; car il luy sembla que oncques mès si belle n’eut veue. Adoncques Raimondin sauta de dessus son chevau, et s’encline reveramment en disant : Ma treschière dame, pardonnez moy mon ignorance et vilonnie que j’ay fait envers vous, car certes j’ay trop mespris, et je ne vous avois ouye ne veue quant vous me tirates par la main ; et sachiés que je pensoie moult fort à ung mien affaire qui moult me touche au cuer ; et je prie à Dieu devotement que il me doinct grace et puissance de moy amender en vous, et de saillir hors de ceste peine à mon honneur. Par ma foy, dist la dame, c’est tresbien dit ; car à toutes choses commencer on doibt toujours appeller le nom de Dieu en son aide, et je vous crois bien que vous ne m’avez ouye ne entendue. Mais, beau sire, où allez-vous à ceste heure ? Dictes le moy, se le povez bonnement descouvrir, et se ne sçavez le chemin, je vous aideray bien à le tenir, car il n’y a voie ne sentier que je ne sache bien, et de ce vous fiez en moy hardiement. Par ma foy, dist Raimondin, dame, grans mercis de vostre courtoisie ; et sachiés, ma treschière dame, puys qu’il fault que je vous le die, j’ay perdu mon grant chemin par la plus grande partie du jour jusques à maintenant ; et encores ne scay-je où je suys. Adoncques elle vit qu’il se celloit fort d’elle, si luy dist la dame : Par Dieu, beaul amy Raimondin, riens ne vous fault celler, car je sçay bien comme il vous va. Adoncques quant Raimondin ouyt qu’elle le nommoit par son propre nom, il fut si esbahi, qu’il ne sceut que respondre ; et elle, qui moult bien apperceut qu’il estoit honteux de ce qu’elle sçavoit tant de son secret, luy dist en ceste manière : Par Dieu, Raimondin, je suys celle, aprez Dieu, qui mieulx te puys conseillier et advancer en ceste mortelle vie ; et toutes tes malefices et adversitez fault revertir en bien ; riens ne te le vault celler, car je sçay bien que tu as occis ton seigneur tant de mesprison comme de cas vouluntaire, combien que pour celle heure tu ne le cuidoies pas faire ; et je sçay bien toutes les parolles qu’il te dist par art d’astronomie, dont en son vivant il estoit bien garny. Quant Raimondin ouyt ce, il fut plus esbahi que devant, et luy dist : Treschière dame, vous me dictes la verité, mais je m’esmerveille comment vous le povez si certainement sçavoir, et qui vous l’a sitost annuncé. Et elle luy respondist en telle manière : Ne t’en esbahi point, car je sçay la plaine verité de ton fait, et ne cuides point que ce soit fantosme ou œuvre diabolique de moy et mes parolles, car je te certiffie, Raimondin, que je suys de par Dieu, et crois comme bon catholique doibt croire ; et sachies que sans moy et mon conseil tu ne peus venir à fin de ton fait ; mais se tu veulz croire fermement toutes les parolles que ton seigneur te dist, elles te seront moult pourfitables à l’aide de Dieu ; et je dis que je te feray le plus grant seigneur qui fut oncques en ton lignage, et le plus grant terrien de tous eulx. Quant Raimondin entendit la promesse, il lui souvint des parolles de son seigneur qu’il luy avoit dictes, et considera en luy mesmes les grans périlz où il estoit, exillé, mort et dechassé de son pais, où il povoit estre cogneu ; il advisa qu’il se metteroit en l’adventure de croire la dame de ce qu’elle luy diroit ; car il n’avoit à passer que une fois le cruel pas de la mort. Si respondist moult humblement en ceste manière : Ma treschière dame, je vous remercie de la grand promesse que me offrez ; car vueillez sçavoir que ce ne demourera pas par moi à faire ne pour traveil que vous sachez adviser que je ne face vostre plaisir, et tout ce que vous me commanderez, se c’est chose possible à faire, et que crestien puisse ou doibve faire par honneur. Par ma foy, dist la dame, Raimondin, c’est dit d’ung franc cœur ; car je vous diray ne conseilleray chose dont bien ne doibve advenir ; mais avant, dist elle, il fault tout premièrement que vous me promettés que vous me prendrez tout principalement à femme, et ne faictes quelconques doubte en moy que je ne soye de par Dieu. Et adoncques Raimondin va dire et jurer en ceste manière : Dame, par ma foy, puys que vous me affermez qu’il est ainsi, je feray à mon povoir tout ce que vous vouldrez et commanderez, et de fait je vous prometz leaulment que ainsi le feray-je. Or Raimondin, dist-elle, il fault que vous jurez aultre chose. Ma dame, quoy plus ? Je suys tout prestz, se c’est chose que doibve bonnement faire. Oui, dist-elle, et ne vous peut tourner à prejudice, mais à tout bien. Vous me promettez encore, Raimondin, sur tous les sacremens et seremens que ung homme catholique de bonne foy peut faire et doibt jurer, que jamais, tant que seray en vostre compaignie, le jour de samedi vous ne metterez paine ne vous efforcerez en manière quelconques de me veoir, ne de enquerir le lieu ou je seray. Et quant elle eut ce dit à Raimondin, elle lui va dire en ceste manière : Par le peril de mon ame, je vous jure que jamais en celluy jour ne feray chose qui soit en vostre prejudice, ne qui y puisse estre, mais en tout honneur, et ne feray ne penseray chose fors en quelque manière je pourray mieulx acroistre en valleur vous et vostre lignée. Et Raimondin luy va dire en ceste manière : Ainsi le feray-je, au plaisir de Dieu.

Or, dist la dame, je vous diray comment je vous feray, et ne faictes doubte de chose qui soit, mais allez tout droit à Poetiers, et quant vous y serez, vous trouverez jà pluiseurs qui sont venus de la chasse qui vous demanderont nouvelles du conte vostre oncle. Vous direz en ceste manière : Comment, n’est-il pas revenu ? et ilz vous diront que non. Et vous leur direz que vous ne le veistes oncques puys que la chasse commença à estre forte, et que lors vous le perdites en la forest de Colombiers, comme pluiseurs firent ; et vous esbahissez moult fort comme feront les autres. Et assez tost aprez viendront les veneurs et aultres de ses gens qui apporteront le corps tout mort en une litière ; et sera advis que la plaie est faicte de la dent du sanglier, et diront tous que le sanglier l’a tué ; et encores diront-ilz que le conte aura tué le sanglier et le luy metteront sus, et le tendront à grant vaillance pluiseurs. Ainsi la douleur commencera moult grant. Le conte Bertrand, son filz, et Blanche, sa fille, et tous les aultres de sa famille, grans et petits, feront ensamble grant dueil, et vous le ferez avec eulx, et vestirez la robe noire comme les autres. Aprez tout ce que noblement sera fait, et le terme assigné que les barons devront faire hommaige au jeune conte, et quant ces choses seront ainsi faictes et ordonnées, vous retournerez icy à moy parler le jour de devant que les hommaiges se devront faire, et vous me trouverez en ceste propre place. Et ad ce se departirent, qui proprement n’est pas departement. Tenez, mon redoubté amy, pour nous amours ensamble commencer, je vous donne ces deux verges ensamble, desquelles les pierres ont grandes vertus : l’une a que celluy à qui elle sera donnée par amours ne pourra mourir par nul coup d’armes tant qu’il l’aura sur luy ; l’autre est qu’elle luy donnera victoire contre ses malveillans, se il se habandonne soit en plaidoirie ou meslée ; et tant vous en allez seurement, mon amy. Et lors prist congié de la dame en l’acolant moult doulcement, et la baisa moult honnourablement, comme celle en qui il se confioit du tout : car il estoit desjà si surprins de s’amour que tant qu’elle lui disoit, il affermoit estre verité ; et il avoit raison, si comme vous orrez cy aprez en l’istoire.

Comment Raimondin, par le conseil de la dame, alla à Poetiers.