Raymondin monta à chevau, et de fait la dame le mist au droit du chemin de Poetiers ; et se departist de la dame, et au departir Raimondin fut moult doulent : car il aimoit jà tant sa compaignie que bien eut tousjours voulu estre avec elle, pour ce que si bon conseil luy avoit donné de sa subtilité. Adoncques en pensant commença moult fort à chevauchier vers Poetiers, et la dame se retourne vers la fontaine où les aultres dames estoient et l’atendoient. Et icy l’istoire d’en parler s’en deporte.

Or dist l’istoire que Raimondin chevaucha tant qu’il fut à Poetiers, où il trouva pluiseurs qui estoient retournez de la chasse, les aucuns dès le soir, et les aultres dès le matin, qui luy demandèrent : Où est monseigneur ? Comme, dist Ramondin, n’est-il pas venu ? et ilz respondirent que non. Et il leur dit : Je ne le vis oncques puys que la forte chasse commença et le sanglier se commença à eslargier des chiens. Et ainsi qu’ilz parloient de cette matère entre eulx ensamble, commencèrent à venir les gens de la chasse, les ungz aprez les aultres, en demandant nouvelle du conte ; chascun disoit comme Raimondin. Et disoient aulcuns que oncques n’avoient veu si oultrageuse chasse, ne si merveilleux asne de sanglier estrange qui estoit passé hors de ses repaires. Adoncq chascun s’esmerveilloit de ce que le conte demouroit tant, et vindrent atendre à la porte pour sçavoir se il venoit, et furent grant temps en l’atendant, et venoient tousjours gens qui disoient comme les aultres, et que ilz estoient toute la nuyt esgarez parmy la forest sans sçavoir congnoissance ne voie. Adoncques ils s’esmerveillèrent moult grandement, et la contesse, qui estoit en la salle de Poetiers ; mais tantost furent mieulx couroucez, ainsi que vous oyrez cy aprez.

Comment le conte fut apporté mort à Poetiers.

L’ystoire nous racompte que tant attendirent à la porte ceulx qui estoient avec Raimondin, qu’ilz visdrent approucher ung grant troupeau de gens, et eulx approuchans ilz entendirent moult de piteuses voix qui griefvement se lamentoient, dont ilz furent moult fort esmerveillez. Et adoncques commencèrent pluiseurs à doubter qu’ilz n’eussent aucun empeschement de leur seigneur, et tant attendirent que ceulx qui apportoient leur seigneur se commencèrent moult fort à escrier et plourer, disans en ceste manière : Plourez, plourez, vestez-vous tous de noir : car ce filz de truye nous a tué nostre bon seigneur le conte Aimery ; et aprez le corps venoient deux veneurs qui apportoient le sanglier moult grant à merveilles ; et entrèrent en la cité moult grant dueil faisans ; et commencèrent moult piteusement à crier : Ha ! ha ! mauldit soit celluy de Dieu que ceste chasse anoncha, et la commença ; et fut la douleur si grant que oncques homme ne vit greigneur ; et en faisant tel dueil s’en vindrent jusques au palays, et là fut le corps descendu. Et pour ce que on ne doit pas maintenir dueil longuement je m’en passe briefvement. Adoncques la contesse et ses enfans menèrent merveilleusement grant dueil, et aussi firent les barons et les communes du pays ; et sachiés que Raimondin aussi, ainsi comme s’ensuyt.

Raymondin faisoit moult grant dueil plus que nul des autres, et se repentoit de son meffait, que ce ne fut l’esperance du confort que il prenoit de sa dame, il ne se fut peu tenir qu’il ne leur eut dit toute son adventure, pour l’amour de la moult grant contrition que il avoit de la mort de son seigneur. Or ne vous veulz-je pas longuement parler de ceste matère. Tantost lors que ce fut fait moult noblement et richement en l’eglise de Nostre Dame de Poetiers, selon la coustume du temps. Et devez sçavoir que les bonnes gens du pays qui eurent perdu leur seigneur furent moult doulens, et de chaude cole prindrent le sanglier et le portèrent en la place devant l’eglise, et l’ardirent en ung feu, devant l’eglise, que ilz firent de motes de terre. Or il est bien verité qu’il n’est douleur, tant soit angoisseuse, qui ne se adoulcisse sur les trois jours ; et adoncques quant tout ce fut fait, les barons du pays vont moult doulcement reconforter la dame et ses deux enfants à leur povoir ; et tant firent que la douleur assoulagèrent. Mais la douleur de Raimondin croissoit tousjours de plus en plus, tant pour la cause qui le contraignoit à se repentir du meffait, comme de la grant amour qu’il avoit eue au conte son oncle ; et tant fist le conseil que tous les barons du pays furent mandez à ung certain jour pour faire leur hommaige à leur gracieux seigneur, le filz dudit conte jadis, du relevage de leurs terres et de leurs fiez. Et tantost que Raimondin le sceut, il monta à son chevau, et tout seul saillit de Poetiers, et entra en la forest pour venir tenir son convenant à sa dame.

Comment Raimondin retourna devers sa dame et vit une chappelle que oncques mais n’avoit veue.

L’istoire nous dit que tant chevaucha Raimondin qu’il vint à Colombiers et trespassa la villette, et se mist sur la montaigne et alla tant qu’il apperceut la prarie qui est dessoubz la roche qui estoit audessus de la fontaine de soif, et apperceut ung hostel fait de pierre, en manière d’une chappelle ; et sachiés que Raimondin y avoit esté pluiseurs fois, mais oncques ne l’avoit veue ; et quant il approucha plus prez, il apperceut devant le lieu pluiseurs damoiselles, chevaliers et escuiers, qui luy firent grant feste et le loèrent grandement, dont il s’esmerveilla moult fort, car l’ung luy dist : Sire, descendez, et venez par devers ma dame, qui vous attent en son pavillon. Par ma foy, dist Raimondin, ce me plait. Tantost descendit et s’en alla avec eulx, qui le conduirent vers la dame moult honnourablement. Et adonc la dame le prinst par la main et l’amena dedens le pavillon, et se assirent ensemble, main à main, sur une riche couche, et tous les aultres demourèrent dehors. Adonc commença la dame à aresonner Raimondin, et lui dist en ceste maniere : Mon amy, je sçay bien que vous avez bien tenu tout ce que je vous avoie introduit ; si en auray desoresmais plus grant fiance en vous. Dame, dist Raimondin, j’ay trouvé si bon commencement en vos parolles, que vous ne me sçaurez chose commander que corps humain puisse ou doibve bonnement comprendre, que je ne vueille faire et entreprendre à vostre plaisir. Raimondin, dist-elle, pour moy ne entreprendrez-vous nulle chose de quoy vous ne venez à bon chief. Adoncques vint ung chevalier qui se agenoilla devant elle et le honnoura moult, et dist en adressant ses parolles à la dame : Ma dame, il est tout prest quant il vous plaira. Et la dame lui respond et dist : Couvrez-vous, sire. Et adoncques estoit tout prest et appareillé, si lavèrent et s’assirent, Raimondin et la dame, à une moult riche table ; et aval le pavillon avoit grant foison des aultres tables dressées, où avoit moult de honnourables gens assis. Et quant Raimondin vist cet appareil, il fut moult esmerveillé, et demanda à sa dame dont tant de peuple luy estoit venu ; et ad ce la dame luy respondist rien ; pour quoy Raimondin luy va demander de rechief : Ma dame, dont vous viennent tant de gens et de si belles damoiselles ? Par ma foy, dist la dame, Raimondin, mon amy, il n’est pas besoing que vous en donnez merveilles, car ilz sont tous en vostre commandement, et appareillez de vous servir, et moult d’aultres que maintenant vous ne voiés pas. A tant se taist Raimondin, et lors on apporta les metz à si grant habondance que c’estoit merveilles à regarder. Mais de ce ne vous vueil plus long plait faire : car quant ilz eurent disné et les napes furent ostées, ilz lavèrent les mains, et aprez les graces furent dictes et toutes choses faictes. La dame prinst Raimondin par la main et le mena rasseoir sur la couche, et à tant chascun se retraist là où il leur pleut à retraire, ou que faire le devoient selon leur estat.

Lors dist la dame à Raimondin : Mon amy, à demain est le jour que les barons de Poetiers doibvent faire hommaige au jeune conte Bertrand ; et sachiez, mon amy, que il vous y fault estre et faire ce que je vous diray, s’il vous plaist. Or, entendez et retenez mes parolles. Vous attendrez là tant que tous les barons auront fait leur hommaige ; et lors vous vous trairez avant, et demanderez au jeune conte ung don pour le salaire et remuneration que oncques vous fistes à son père ; et luy dictes bien que vous ne luy demandez ne ville, ne chasteau, ne fortresse, ne aultre chose que gaires luy couste. Et sçay bien que il le vous accordera, car les barons luy conseilleront ; et tantost qu’il vous aura accordé vostre requeste, si luy demandez en ceste roche et à l’environ autant de place que ung cuir de cerf peut comprendre et enclore. Et il vous le donra si franchement que nul ne pourra mettre aulcuns empeschemens pour raison et hommaige de fief, ne par charge de rente ou aultre redevance quelconque. Et quant vous aura ce accordé, si en prenez et faictes tant que vous en avez bonnes chartres et lettres seelées du scel de la dicte conté et des seaulx des pers du pays. Et quant vous aurez tout ce fait, le lendemain, en vous en venant, vous trouverez ung homme portant en ung sac ung cuir de cerf conroié en allant tout en une pièce moult gentement et sentivement. Et tantost l’achettez tout ce que le vous fera, et puys faictes ce cuir taillier en une couroie le plus deslié que on le pourra faire bonnement, et puys vous faites delivrer vostre place que vous trouverez toute taillée et ordonnée où il me plaira que vostre place se comporte ; et au rapporter les bous ensamble, se la couroie croist, faictes le remener contre val la vallée, et illec souldra une fontaine, où naistra et courra ung ruissel assez grant, que ung temps advenir aura bien besoing en cestuy pays. Allez et faictes hardiement, mon amy, et ne faictes doubte de riens, car toutes vos besongnes seront bonnes et bien faictes. Et vous retournerez à moy icy le lendemain quant on vous aura delivré vostre don, et en prenez les lettres et chartres. Et adoncques il respondist : Ma dame, je feray à mon povoir tout vostre plaisir. Lors se entrebaisèrent moult doulcement et prindrent congié l’un de l’aultre. Et à tant se taist l’istoire de plus en parler, et commence à parler de Raimondin, qui monta tantost à chevau, et s’en alla tirant à Poetiers le plus tost qu’il peut oncques chevaucher.

Comment Raimondin, aprez que les barons eurent fait hommage au jeune conte, luy demanda ung don, lequel luy accorda.

L’istoire nous dist que tant chevaucha Raimondin que il vint à Poetiers, où il trouva de haultz barons grant foison et de contes qui là estoient venus pour faire hommage au nouvel conte Bertrand, qui luy firent moult grant honneur et louèrent moult grandement. Et le lendemain vindrent tous ensamble à Saint-Hilaire de Poetiers, et là firent le service divin moult richement et honnourablement ; et à icelluy service fut le jeune conte en estat de chanoyne comme leur abbé, et y feist son devoir comme il appartenoit et estoit acoustumé. Adonc vindrent les barons qui luy firent hommage ; et aprez ces choses faictes se trahit Raimondin avant humblement, et va dire : Entre vous, messeigneurs, nobles barons de la conté de Poetiers, plaise vous entendre la requeste que je vueil faire à monseigneur le conte, et se il vous semble qu’elle soit raisonnable, qu’il vous plaise de luy prier qu’il me la vueille accorder. Et les barons luy respondirent : Tresvoulentiers nous le ferons. Et à tant s’en vindrent tous ensemble devant le comte. Et lors tout premierement Raimondin commença à parler moult advisement, en suppliant et disant en ceste manière : Treschier sire, je vous requiers humblement que en remuneration de tous les services que je fis oncques à vostre père, dont Dieu aye l’ame, qu’il vous plaise de vostre benigne grace à moy donner ung don, lequel ne vous coustera gaires, car sachiés, sire, que je ne vous vueil demander ville, chasteau, ne fortresse, ne nulle aultre chose qui gaires vaille. Lors respondist le conte : Se il plaist à mes barons, il me plaist bien. Et adoncques ilz luy disdrent en ceste manière : Sire, puys que ce est chose de si petite value, vous ne luy devez pas refuser, et il le vault bien et l’a bien desservi. Et le conte leur va dire : puys qu’il vous plaist à le me conseiller, je le accorde, et demandez hardiement. Sire, dist Raimondin, grans mercis ; sire, je ne vous requiers aultre don fors que vous me donnez au dessus de la fontaine de Soif, ès rochers et aux haultz bois, où il me plaira à prendre, tant de place que ung cuir de cerf se pourra extendre, et aprez la cloisture de long de tous les esquarris. Par Dieu, dist le conte, je ne le vous doibs pas refuser ; je le vous donne, dist le conte, franchement, que vous ne devrez, à moy ne à tous mes successeurs, foy ne hommaige, ne quelconque redevance. Adonc Raimondin se agenoilla et le mercia de ce humblement, et le requist de ce avoir bonnes lettres et chartres, lesquelles luy furent joyeusement accordées et faictes le mieulx que on peut faire et deviser ; et furent seellées du grant seel du conte par la relation des douze pers du pays, qui mirent et pendirent leurs seaulx en congnoissance de affermer le don à estre raisonnable, avec ledit grant sel du conte. Adonc se departirent de ladicte eglize de Saint-Hilaire de Poetiers, et vindrent en la salle. Et là fut la feste grande, et y eut moult de seigneurs qui moult noblement furent servis de pluiseurs services et de pluiseurs metz en celluy jour ; et y eut moult grant melodie de son de menestriers et aultres sons de musique. Et donna ledit conte au disner moult de riches dons. Mais il est vray que de tous ceulx qui furent en celle feste on reputoit et disoit que entre les aultres Raimondin estoit le plus gracieux, le plus bel, et de la meilleure contenance, que nul des aultres qui y estoient. Et ainsi se passa la feste jusques à la nuyt, que chascun s’en alla reposer. Et aprez lendemain au matin se levèrent et allèrent ouyr la messe en l’abbaie de Montiers, et là pria Dieu devotement Raimondin qu’il luy pleut aydier à son besoing et à le achever au salut de son ame et au prouffit et salut de son corps, et au prouffit et honneur de toutes les deux parties ce qu’il avoit commencé et entrepris. En faisant ainsi sa requeste à Dieu, il demoura en sa devotion au Montier jusques à l’eure de prime.