Comment Raimondin trouva ung homme qui portoit ung cuir de cerf, et l’achetta.

Or dist l’istoire que quant Raimondin eut ouy la messe et fait sa devotion, que il saillist hors du moustier neuf, et à l’issue de l’abbaie, au delà du chasteau, il trouva ung homme qui portoit ung cuir de cerf sur son col, qui luy vint à l’encontre et luy dist en ceste maniere : Sire, acheterez-vous ce cuir de cerf que j’ay en mon sac, pour faire bonnes cordes chasseresses pour vos veneurs ? Par ma foy, dist Raimondin, ouy, se te veulx ; et que coustera-il, en ung mot, ainsi qu’il est ? Par ma foy, sire, vous en paierez cent soulbz se vous l’avez. Amy, dist Raimondin, apportez le en mon hostel, et je vous paieray. Et il luy respondist : Voulentiers. Adoncques il suyt Raimondin jusques à son hostel et luy bailla le cuir, et il le paia. Et après manda Raymondin ung sellier, et luy dist ainsi : Mon amy, il fault, se il vous plait, que vous me taillez tout ce cuir le plus delié que vous pourrez, en forme d’une courroie qui se entretiengne tant que vous le pourrez faire courrir. Et ainsi le fist le sellier ; et puys le mirent arrière au sac ainsi taillé. Que feroye ores plus long prolongation ? Il est vray que ceulx qui commis estoient à luy faire la delivrance de son don se departirent de Poetiers, et Raimondin avecques eulx ; et tant chevauchèrent ensamble qu’ilz vindrent sur la montaigne qui estoit au dessus de Colombiers. Et lors ilz apperceurent sur la roche de la fontaine de Soif que on y avoit fait grant trenchée et abbatis d’arbres d’une part et d’aultres, dont ilz se prindrent moult fort à esmerveiller : car oncques mais ilz n’avoient veu illec d’arbres trenchez, ne nul temps aulcuns tronches. Adoncques Raimondin, qui bien apperceut que la dame y avoit ouvré, se teut. Et quant ilz furent en la prarie, ilz descendirent et jettèrent le cuir hors du sac.

Comment ceulx qui estoient commis vindrent delivrer le don à Raimondin.

Quant les livreurs visdrent le cuir taillé si delié, ilz en furent tous esbahis, et disdrent à Raimondin qu’ilz ne sçavoient que faire ; et sur ce vindrent deux hommes vestus d’ung gros burel, qui disdrent en ceste manière : Nous sommes icy envoiez pour vous aydier. Adoncques ilz desvidèrent le cuir de la masse où l’avoit enroulé celluy qui l’avoit taillé, et le portèrent au fons de la vallée, au plus prez du rocher qu’ilz peurent ; et là plantèrent ung pieu fort et gros, et y lièrent l’ung des bous du cuir ; et avoit l’ung d’eulx ung grant fais de pieus que ilz fichèrent de lieu en lieu en environnant la roche, et ainsi que ilz trouvèrent la tranche faicte ; et les aultres le sievoient en atachant le cuir au pieus, et par ceste manière ilz environnèrent la montaigne ; et quant ilz revindrent au premier pal, il y eut grant foison de remanant de cuir, et pour l’acomplir et fournir le tirèrent contre val la vallée, tellement qu’ilz parfournirent l’enchainte dudit cuir. Et sachiés que selon ce que on dist au pays, et que la vraie histoire le nous tesmoingne, que il sourdit ung ruisseau duquel pluiseurs molins molurent et ont molu depuys. Adoncques ceulx qui livroient la place furent moult esbahis tant du ruissel que ils veoient devant eulx souldainement sourdre, comme la circuite du cerf comprenoit, car il contenoit bien deux lieues de tour.

L’ystoire nous racompte que les livreurs, comme devant est dit, furent moult esbahis quant ilz visrent le ruissel sourdre souldainement, et courrir contre la vallée grans sourions d’eaue, et aussi se esmerveilloient-ilz de la grant ençainte que le cuir du cerf comprenoit ; et neantmoins delivrent-ilz à Raimondin la terre à luy donnée selon le texte de sa chartre. Et aussi tost qu’ilz l’eurent baillé, ilz ne sceurent oncques que les deux hommes vestus de burel devindrent, qui au devant estoient devant leurs yeulx. Lors se departirent tous ensamble pour eulx en aller à Poetiers ; et quant ilz vindrent là, ilz comptèrent au conte et à sa mère ceste merveilleuse adventure. Et adonques dit la dame en ceste maniere : Ne me croy jamais de chose que je die se Raimondin n’a trouvé quelque adventure en la forest de Colombiers, car celle forest est aulcunes foys moult plaine de moult merveilleuses adventures. Et lors dist le conte : Par ma foy, ma dame, je croy que vous dictes vray, et j’ay piecha oy dire que sur la fontaine qui est dessoubz celluy rocher, on a veu advenir pluiseurs fois maintes merveilleuses adventures ; mais quant à luy, je prie à Dieu qu’il luy laisse jouir à son honneur et à son preu. Amen, dist la dame. Ainsi qu’ilz parloient Raimondin arriva, qui tantost se agenoilla devant le conte en le remerciant de l’onneur et de la courtoisie qu’il luy avoit faicte. Par ma foy, Raimondin, dist le conte, c’est peu de chose ; mais se Dieu plait je feray mieulx au temps advenir. Or, mon amy Raimondin, dist le conte, que on m’a compté moult grant et merveilleuse adventure qui est advenue à present en la place que on vous a delivré de par moy, laquelle je vous ay donnée legièrement ; si vous prie tresaffectueusement que vous me vueillez dire la plaine vérité. Par ma foy, dist Raimondin, mon treschier seigneur, se ceulx qui ont esté avecques moy ne vous en ont compté fors que ce que ilz en ont veu, ilz ont bien faict ; toutes fois il est vray de la place que le cuir du cerf a circuy de rond environ de deux lieues. Et quant est de ces deux hommes qui sont vestus de bureau, lesquels ont aydé à le mesurer et circuier, et aussi du ruissel qui est sours tout souldainement, c’est toute plaine verité, monseigneur. Par ma foy, dist le conte, Raimondin, vecy grant merveille. En bonne foy, Raimondin, ainsi comme il nous est advis, il faut que vous ayez trouvé quelque adventure ; je vous prie que vous nous le dictes aulcunement, ainsi que vous le savez, pour nous en oster hors de merencolie ? Mon seigneur, dist Raimondin, je ne ay encore trouvé que bien et honneur ; mais, mon treschier seigneur, j’ay plus de plaisir de hanter en celluy lieu quant à present, que je n’ay ailleurs, pour ce que est commune renommée du lieu estre adventureux ; et pour ce j’ay esperance que Dieu m’envoiera quelque bonne adventure qui, par son plaisir, me sera pourfitable et honnourable au corps et à l’ame. Et, mon treschier seigneur, ne m’en enquerez plus, car certainement aultre chose, pour le present, ne vous sçauroie bonnement que dire. Adoncques le conte, qui moult l’aimoit, se teut à tant pour ce qu’il ne le vouloit point couroucer ; et ce fait Raimondin prinst congié du conte et de sa mère. Et à tant me tairay quant à present de plus parler d’eulx, et diray comment Raimondin retourna par devers sa dame où il sçavoit bien qu’il l’avoit laissée.

Comment Raimondin prinst congié du conte et retourna vers sa dame.

En ceste partie nous dist l’istoire que Raimondin, qui moult estoit enamouré de sa dame, se partit sur heure de Poetiers, tout seul, moult hastivement, et chevaucha tant qu’il vint en la haute forest de Colombiers, et descendit de dessus la montaigne au val, et vint à la fontaigne où il trouva sa dame qui moult liement le receupt, et luy dist en ceste manière : Mon amy, vous commencez moult bien à celler nos secrez, et se vous perseverez à faire ainsi, il vous en viendra grant bien, et tantost vous vous en apperceverez et le verrez. Adoncques va Raimondin respondre en ceste manière : Ma dame, je suis tout prest de acomplir à mon povoir tout vostre plaisir ; par ma foy, Raimondin, dist la dame, tant que vous m’aiez espousée, ne povez-vous plus sçavoir ne veoir de nos secrez. Dame, dist Raimondin, je suis tout prest ; non mie encore, dist la dame, il fault que il soit aultrement, car il convient que vous allez prier le conte, sa mère, et tous vos aultres amis, que ilz vous viennent faire honneur à vos nopces, en ceste place, au jour de lundi prouchainement venant, affin qu’ilz voient les noblesses que je pense à faire pour vostre honneur acroistre ; pourquoy ilz ne soient pas plus en suspition que vous soiez petitement marié selon vous, et tout leur povez bien dire seurement que vous prenez une fille de roy ; mais plus avant ne vous en descouvrez, mais bien vous en gardez si chier que vous avez l’amour de moy. Dame, dist Raimondin, ne vous en doubtez. Amy, dist la dame, n’aiez jà soing que pour grans gens que vous sachés amener, que ilz ne soient trestous bien receups et bien logez, et qu’ilz n’aient bien à vivre à grant foison pour eulx et pour leurs chevaux ; et allez tout seurement, mon amy, et ne vous doubtez de riens. Et à tant se entre-accolèrent et baisèrent, et se partit Raimondin d’elle, et monta à chevau. Et à tant se taist l’istoire d’en plus parler, et commence à parler de Raimondin, qui va grant erre vers Poetiers.

Or nous dist l’istoire que tant erra Raimondin aprez qu’il fut parti de sa dame, que il vint à Poetiers, où il trouva le conte et sa mère, et grant foison des barons de Poetiers et du pays, qui moult fort le bienveignèrent, et luy demandèrent dont il venoit ; et il leur respondit qu’il venoit de soy esbatre. Et quant ilz eurent grant pièce parlé d’une chose et d’aultre, Raimondin vint devant le conte, et se agenoilla et luy dist ainsi : Treschier seigneur, je vous supplie humblement, sur tous les services que je vous pourray faire jamais, que il vous plaise à moy faire tant d’onneur de venir le lundi prochain à mes espousailles à la fontaine de Soif, et que il vous plaise de y amener vostre mère et toute vostre baronnie pour nous honnourer et nous faire compaignie. Et quant le conte l’entendit, il fut moult esbahi. Dieu, dist le conte, beau cousin Raimondin, estes-vous jà si estrange de nous que vous vous mariez sans ce que nous en aions riens sceu jusques à l’espouser ? Pour certain nous nous en donnons grant merveilles, car nous cuidons que se vous eussiés voulenté de femme prendre, que nous fussions le premiers à qui vous en deussiez avoir pris conseil. Adoncques Raimondin respondit : Mon treschier seigneur, ne vous en vueille desplaire, car amours ont tant de puissance qu’ilz font faire les choses ainsi que il leur plaist, et je suys si avant allé en ce meschief que je ne puis reculer ; et se je pourroie ores endroit défaire, je ne le defferoie pas. Or, beau sire, dist le conte, au mains dictes qui elle est et de quelle lignée. Par ma foy, dist Raimondin, vous me demandez chose que je ne vous pourroie respondre, car oncques en ma vie de ce je n’enquis riens. Par ma foy, dist le conte, vecy grans merveilles ; Raimondin se marie et ne scet quelle femme il prent, ne de quel lignage. Monseigneur, dist Raimondin, puys qu’il me souffist, il vous doit bien souffire, car je ne prens pas femme pour vous ennoisier, mais pour moy ; si en porteray le dueil ou la joye, lequel Dieu plaira. Par ma foy, dist le conte, vous dictes bien. Quant est de moy, je ne vueil mie avoir la noise, se elle y est ; combien puys qu’il est ainsi, je prie Dieu devotement qu’il vous envoie paix et bonne adventure ensamble ; et tresvoulentiers nous irons aux nopces, et y menerons madame et pluiseurs aultres dames et damoiselles, et nostre baronnie. Raimondin respondist : Monseigneur, tresgrans mercis, car je croy que quant vous viendrez là et vous verrez la dame, qu’elle vous plaira bien. Et à tant laissèrent le parler de ceste chose, et parlèrent d’une chose et d’aultre tant qu’il fut temps de sopper. Et nonobstant ce, tousjours le conte pensoit à Raimondin et à sa dame, et disoit que c’estoit quelque fortune qu’il avoit trouvé à la fontaine de Soif.

En ceste manière pensa le conte longuement, et tant que le maistre d’ostel luy venist dire : Monseigneur, il est tout prest quant il vous plaira. Par foy, dist le conte, ce me plaist. Adonc ilz lavèrent et furent assis, et furent bien servis ; et aprez souper parlèrent de pluiseurs matières, et puis s’en allèrent couchier. Lendemain au matin le conte se leva et ouyt sa messe, et fist mander ses barons pour aler avec luy aux nopces de Raimondin, et ilz vindrent delivrement. Et manda ledit conte le conte de Forestz, qui estoit frère de Raimondin, car son père estoit mort. Et demantiers la dame fist son appareil en la prarie de dessoubz la fontaigne de Soif, qui fut si grant et si noble, que à dire voir riens n’y failloit de quelque chose qui appartenist à honneur pour celle besongne, et fut ores pour ung roy recepvoir à tout son estat, et vous en parleray plus à plain. Le dimence vint, chascun se appareilla pour venir aux nopces ; la nuyt passa et le jour vint. Adonc le conte se mist en chemin et avecq luy sa mère, sa seur et sa baronnie à noble compaignie. Et adonc le conte enquiert Raimondin de l’estat de sa femme ; mais il ne luy en voulsist riens dire, dont le conte estoit moult doulent, et tant vont ensamble parlant qu’ilz montèrent la montaigne et qu’ilz virent les grans tranchées qui faictes avoient esté soudainement, et virent la fontaigne qui y sourdit habondamment. Adonc chascun s’esmerveilla comment celle chose povoit estre ainsi faicte si soudainement. Et aprez vont regarder contre val la prarie, et voient tant de pavillons si treshaultz, si grans et si chiers, et de si nobles et merveilleuses fasson, que chascun s’esmerveilloit ; et par especial quant ilz voient si grant foison de nobles gens allans et venans pour les affaires de la feste, les ungs les aultres conseillans, aval la prarie ; car là veissiés dames, damoiselles, chevaliers et escuiers de nobles atours ; là veissiez courir chevaux et palefrois à grant multitude, et contre val les estres à grant foison de cuisines fumans, où on faisoit grans et merveilleux apparelz. Et si voyoient au dessus de la fontaine la chappelle de Nostre-Dame, qui estoit belle, gracieuse et bien ordonnée que oncques mès n’avoient veu si belle chappelle, ne si noblement aournée. Si s’en vont esmerveillant en disant entre eulx : Je ne sçay qu’il adviendra en aprez du surplus, mais vecy tresbeau commencement, grant et apparant de grans noblesses et honneurs.

Comment le conte de Poetiers vint aux nopces de Raimondin acompaigné de noble baronnie.