L’istoire nous dist et tesmoingne que, quant Geuffroy fut embas, l’escu au col, et à la destre main l’escu du chevalier qu’il avoit conquis, et en l’aultre main la bourse et l’argent, qu’il fut moult festoié de ses frères et des barons, et luy demandèrent qu’il avoit trouvé. Adoncques il dist qu’il avoit trouvé ung des vaillans hommes, et qui plus luy avoit donné de paine que nul que il trouvast oncques, et leur racompta la manière de la bataille et de leurs parolles, et comment il cuida oster la bourse, et comment ilz se sont despartis, et par quelles convenances, et comment il vint et s’en alla soubdainement. Et ceulx commencèrent à rire et disdrent qu’ilz n’avoient oncques mais ouy dire pareille chose ; mais quant ilz visrent Geuffroy avoir le bassinet embarré par force de coups, et que son harnoys estoit desrompu, ilz n’eurent tallent de rire, car ilz veoient bien que c’estoit à certes. Et lors se desarma Geuffroy et souppèrent ; et le lendemain matin se leva Geuffroy et ses frères, et oyrent la messe, et aprez Geuffroy prinst une souppe en vin, et puys s’arma de toutes pièces et monta à chevau qui fut moult fort et viste, et pendist l’escu au col, et empoigna la lance ; et le convoyèrent ses frères et les barons jusques au ruisseau qui court parmy la prarie devers Poitiers, et là prinst congié, et passa tout outre la ripvière, et tantost apperçoit ung chevalier de toutes pièces armé, l’escu au col et la lance sur le faultre, et monté sur ung grant coursier liart, et monstra bien samblant d’omme qui ne doubta gaires sa partie adverse.
L’istoire nous dist que quant Geuffroy apperceut le chevalier auprez, si luy dist tout hault : Sire chevalier, estes-vous celluy qui veult le treu sur ma fortresse ? Et celluy respondist : Ouy, par mon chief. Et lors luy dist Geuffroy : Je le vous chalengeray bien se je puys, et vous deffendez, car bien besoing vous en sera. Adoncques, quant le chevalier entendist, si mist la lance en l’arrest, et Geuffroy d’aultre part ; et se viennent encontre l’ung à l’aultre par telle vertu qu’il n’y eut si bonne lance qu’ilz ne brisassent jusques à leurs poingz, et se viennent encontre de corps et de piés, d’espaulles, de chevaux et de testes, si que il n’y eut celluy à qui les yeulx ne atinsselassent en la teste, et puys trahirent leurs espées, et s’en vont entredonnant de si grans et si merveilleux coups que ceulx qui estoient oultre la ripvière estoient tous esbahis comment ilz povoyent endurer telz horions et paines ; et tant se combatirent qu’ilz n’eurent escu entier ne haberions qu’ilz ne fussent desmaillez en cent lieux ; et ainsi se combatirent tant qu’il fut heure de vespres, et tant que on ne sceut gaires lequel en avoit le meilleur. Et lors le chevalier prinst parolle et dist à Geuffroy : Atens à moy, je t’ay bien assaié, et, quant est de ces dix soublz, je te les quitte ; et sachiés que, tant que j’ai fait, ce n’a esté que pour le proffit de ton père et de ton ame, car il est vray que le pape lui avoit enjoinct penitence pour le parjurement qu’il avoit fait à ta mère, laquelle penitence il n’avoit pas encores faicte. Or est ainsi, si tu veulx fonder ung hospital et amortir une chappelle pour l’ame de ton père, que ta tour demoura d’ores en avant en son estat paisiblement, combien que ne sera jamais heure qu’il n’y adviengne plus de sauvages besoingnes que en lieu de tout le chasteau. Et Geuffroy luy respondist que, se il cuidoit qu’il fut de par Dieu, que ce feroit-il voulentiers ; et celluy luy jura que ouy. Geuffroy luy dist : Or soiez tout seur que tout ce feray-je faire au plaisir de Nostre Seigneur. Mais ores me dis qui tu es ; et celluy respondist : Geuffroy, n’en enquiers plus avant, car plus n’en peulz-tu sçavoir à present, mais tant seullement que je suys de par Dieu. Et atant se esvanuist que Geuffroy ne sceut oncques que il devint, ne aussi ceulx qui estoient oultre la ripvière, qui furent moult esmerveillez qu’il povoit estre devenu ; et aussi fut Geuffroy, qui adoncques passa la ripvière et vint à ses frères et barons, qui luy demandèrent comment il avoit chevi à son homme ne qu’il estoit devenu ; et Geuffroy leur dist qu’ilz avoient bon accord ensemble, mais qu’il estoit devenu ne leur sçauroit-il dire nulles nouvelles. Et adoncques ilz vindrent à Lusignen, et fut Geuffroy desarmé en la salle, et firent pendre l’escu du chevalier qu’il avoit conquis le jour de devant sur le chevalier à ung des pilliers de la salle, et fut là tant que Geuffroy eut fait faire l’ospital et fonder la chappelle et bien renter, et, ce fait, on ne sceut oncques que l’escu fut devenu. Et lors prindrent congié les frères et les barons de Geuffroy, et s’en alla chascun en son pays. Et cy finist nostre histoire des hoirs de Lusignen, mais pour ce que les roix d’Armenie en sont extraictz, je vous vueil dire d’une adventure qui advint à ung roy d’Armenie.
L’istoire nous dist, et aussi je l’ay ouy dire à pluiseurs, que commune renommée court que, grant temps aprez le trespas du roy Guion, il y eut en Armenie ung qui fut moult beau jeune homme et en challeur de force et de vigeur, et plain de sa voulenté et de grant cuidier, et estoit moult hardi et aspre comme ung lyonet, ouyt nouvelles par aulcuns chevaliers voyagiers qu’il y avoit en la grant Armenie ung chasteau beau et riche, et estoit la dame la plus belle dame que on sceut au monde, et celle dame avoit ung esprevier, où tous chevaliers de noble sang qui y alloient veillier par trois jours et par trois nuytz sans dormir, elle s’apparissoit à eulx, et auroient ung don d’elle, tel qu’ilz vouldroient demander, voire touchant choses temporelles, sans pechié de corps et sans touchier à elle charnellement. Adoncques le roy, qui estoit en sa fleur de beaulté et de vigeur et en son cuidier, dist que pour certain il iroit, et ne demanderoit plus que le corps d’elle. Et n’y povoit-on aller que une foys l’an, et y convenoit entrer la surveille de la sainct Jehan, et y demouroit-on celluy jour, lendemain et le tiers jour ensuyvant, qui est le jour monseigneur sainct Jehan, et qui y peut par ces trois jours veillier sans dormir, la dame sans faillir s’apparristera à luy lendemain par matin, et aura le don que il vouldra demander. Adonc apresta le roy son arroy, et erra tant qu’il arriva armé à belle compaignie, et tant erra qu’il arriva la nuyct de la surveille sainct Jehan au chasteau de l’Esprevier, et fist tendre devant ung moult beau pavillon, et souppa tout à son aise, et puys s’alla couchier et dormist jusques à lendemain soleil levant, et ouyt messe et puys menga une souppe en vin, et aprez s’arma et prist congié de ses gens, qui moult furent dolens de sa departie, car bien cuidoyent que jamais ne le deussent veoir. Et ainsi s’en alla le roy vers le chasteau de l’Esprevier.
En ceste partie nous dist l’istoire que, quant le roy fut à l’entrée du chasteau, ung viel homme tout vestu de blanc vint à luy et luy demanda qui l’amenoit illec ; et il respondist en ceste manière : Je demande l’adventure et la coustume de ce chasteau. Et le preudomme luy respondist : Vous soiez le tresbien venu, et vous en venez aprez moy, et je vous meneray où vous trouverez l’adventure. Dont le roy luy respondist : Grans mercis, et je suys tout prest. Lors se mist le preudomme devant luy, et le roy après, et puys passèrent le pont et la porte. Et moult s’esmerveilla le roy de la richesse et noblesse qu’il veit parmy la tour, et lors monta le preudomme les degrez de la salle ; si vit à l’ung des bous une perche qui estoit de banne de la licorne, et dessus estoit estendue une pièce de velous, et estoit l’Esprevier dessus et le gan emprez luy. Et adoncques luy commença le preudomme à dire : Amy, cy povez-vous veoir l’adventure de cest chasteau, et je vous en diroy la verité ; et sachiés que, puysque vous vous estes mis si avant, il vous fault celluy esprevier veillier sans dormir trois jours et trois nuytz, et, se fortune vous vouloit estre icy amie que vous en peussiés faire vostre devoir, la dame de celluy s’apperra à vous le quart jour, et luy demandez seurement quelque don que vous vouldrez des choses terriennes, sans point demander son corps, et sans faulte vous l’aurez ; mais son corps ne povez-vous pas avoir, et sachiés que, se vous le demandez, que mal vous en viendra. Or vous vueillez sur ce adviser, et s’il advient ainsi que vous dormez dedans le terme, prenez bien garde que vous ferez.
Comment le roy d’Armenie vint veillier au chasteau l’Esprevier.
Celluy preudomme s’en partist du roy quant il luy eut dit les parolles recitées dessus ; et demoura le roy à par luy ; et commença à regarder les grandes richesses qu’il veoit de tous costés, et puis regarda de l’aultre part, et vit la table mise et la nappe belle et blanche dessus, et y veoit moult de nobles metz ; et adoncques il se traist celle part et en prinst de celluy qui mieulx lui pleut, et menga un petit, et beut une fois ; et se garda bien de faire nul excès, car il sçavoit assez que trop mengier et trop boire attraist fain de dormir. Et cecy considerant, alloit parmy la salle esbatant. Adonc il commença à regarder maintes belles histoires paintes, et y estoient les escrips dessoubz qui donnoient la congnoissance que c’estoit ; et entre les aultres histoires y estoit painte l’istoire du roy Elinas d’Albanie, et de Pressine, sa femme, et de leurs trois filles, et de tout, depuis le commencement jusques en la fin ; et comment ses trois filles l’encloirent en une montaigne appellée de Brumbelyo, en Northobelande, et comment Pressine leur mère les en pugnist quant elle sceut le meffait qu’elles avoient fait à leur père ; et là estoient escripz tous les faitz et circonstances depuis le commencement jusques en la fin.
Moult prinst le roy grant plaisir de lire en celles histoires et en pluiseurs aultres qui là estoient paintes et devisées, et ainsi musa le roy en regardant et en lisant en ces histoires, jusques au tiers jour qu’il alloit par leans. Adoncques il perceut une tresnoble chambre, et estoit l’uys tout ouvert arrière. Lors le roy entra et regarda parmy la chambre, et y vit grant foison de chevaliers pains armez, et estoient dessoubz leurs noms en escript, de quel lignage et de quelle region ilz estoient ; et par dessus y avoit escript en ceste manière : En tel temps veilla ceans ce chevalier nostre esprevier, mais il dormist, et pourtant il luy fault tenir compaignie à la dame de ceans, tant comme il pourra vivre ; mais il ne luy fault riens qu’il n’ait à son plaisir, fors seullement le departir qu’il ne peut faire de ceans. Mais entre ce chevalier avoit trois places vuides où il y avoit trois escus armoiez des armes de trois chevaliers, des quieulx les noms estoient escrips dessoubz, la region, et de quel lignage ilz estoient : et par dessus les escus estoit escript ce qui s’ensuyt : En tel an veilla nostre esprevier ceans cestuy noble homme chevalier bien et deuement ; et emporta sa don. Et ainsi avoit escript par dessus les deux aultres escus. Et tant musa le roy en la chambre que par peu qu’il ne sommeilla, mais il s’en perceut et vint hors de là, et vit que le soleil estoit jà tout bas, et ainsi passa le roy celle nuyt jusques au matin.
L’aulbe apparut, et vint le jour ; et ainsi que le soleil se leva, vint la dame du chasteau en si noble et riche habit que le roy en fut tout esbahy, tant de la richesse de l’abbit comme de la beaulté de la dame. Et adoncques la dame salua le roy, et lui dist en ceste manière : Sire roy, vous soiez le tresbien venu, car certes vous avez faict bien et vaillamment votre debvoir. Or demandez tel don qu’il vous plaira des choses terriennes, honnourable et raisonnable, et vous l’aurez sans arrester.
Adoncq respondit le roy, qui fut moult empris de l’amour d’elle : Par ma foy, dame, je ne demande or ne argent, terre ne heritage, bonne ville, chasteau, ne cité ; car, Dieu mercis, je suys riche homme, et ay assez et tant qu’il me souffist ; mais je vueil, s’il vous plaist, ma chière dame, avoir le corps de vous à femme. Et quant la dame l’entendist, elle fut moult couroucée, et luy respondist tout hault : Par foy, sire fol musart, à ce don avez-vous failly ; demandez aultre chose, car ceste ne povez-vous avoir. Et adonc le roy luy respondist : Tenez la promesse, ma dame, de l’adventure de cestuy chasteau, car, à mon advis, j’ay bien fait mon debvoir. Par ma foy, sire roy, dist la dame, je ne debas de ce ; mais ores demandez chose qui soit raisonnable, comment vous a esté dit, et vous l’aurez ; car moy ne povez-vous avoir. Par ma foy, dist le roy, ma treschière dame, ne vueil-je aultre don que vous, car point d’argent ne vous demanderay. Par Dieu, dist la dame, se me demandez plus, il te mesaviendra, et aussi fera-il à tes hoirs, jà soit ce qu’ilz n’y aient nul coulpe. Et le roy luy respondist : Et toutesfois ne vueil-je aultre don que le corps de vous, car pour aultre chose ne suys-je pas cy venu.