En ceste partie nous dist l’istoire que le lendemain au point du jour, ouyrent les frères messe, et puys ordonnèrent leurs batailles. Geuffroy et ses trois frères qui avec luy furent venus, et leurs gens, eurent la première bataille, Anthoine eut l’aultre, et le roy Regnault la tierce, et s’en allèrent les banières au vent. Par ma foy, c’estoit grant beaulté à les veoir. Adoncques environ le soleil levant, vindrent sur une petite montaigne, et commencèrent à veoir et regarder la fortresse du Pourrencru, et le siége entour ; et, ce fait, descendirent la vallée. Et à celle heure vint ung chevalier qui s’estoit allé esbattre hors de l’ost, qui cria à l’arme quant il vit venir les frères. Lors se coururent armer de toutes pars, et se vindrent renger au dehors de l’ost. Adonc les batailles s’approchèrent, et au baisser des lances eut moult grant criée et grant froissée de lances ; et moult fut l’encontre fière et dure ; et y eut d’une part et d’aultre moult d’occis. Les batailles sembloient estre tout en une. Là povoit-on veoir grant occision ; et la chose estant en tel estat, Geuffroy tenoit l’espée empoignée et en frappoit par telle manière que tout ce qu’il rencontroit il jettoit par terre. Adoncques les six banières des frères se joindirent ensamble, et alloient iceulx six frères en une flotte. Là oyoit-on crier, Lusignen : en pluiseurs lieux, et alloient iceulx frères desrompant les batailles, et mettans tout en fuyte. Et fut le duc d’Autriche abbatu du chevau par terre d’ung revers que Geuffroy luy donna ; et, luy abbatu, il fut incontinent saisi ; et Anthoine prinst le conte de Fribourg, et fut baillé à quatre chevaliers en garde. Que vauldroit ores faire long compte ? La bataille fut desconfite, et s’en allèrent ceulx qui peurent eschapper, les ungz vers Balle, les aultres vers Fribourg ; et y eut merveilleuse occision, car il y eut de vingt et cincq à trente mille tant d’Autrichiens que de leurs aidans. Adoncques ceulx du fort furent moult esbahis quant ilz visrent dehors tel toullis, mais ne demoura gaires que on leur dist que c’estoient les frères de Lusignen. Adoncques issist le roy d’Anssay dehors, et vint aux logis où les frères estoient logez ès tentes qu’ilz avoient conquises ; et le roy là arrivé les festoya moult amoureusement, et les mercia moult humblement du noble secours qu’ilz lui avoient faict. Et tantost luy firent admener le duc d’Autriche, le conte de Fribourg, et six aultres contes, et les luy baillèrent, et luy disdrent : Damp roy, vecy vos ennemis ; faictes-en à vostre guise. Et le roy les en mercia moult humblement. Mais, à brief parler, ce non obstant, ilz traictèrent ensamble, tant par le moyen des frères comme par eulx, qu’ilz promisrent, par foy et serment, à restablir au roy d’Anssay toute sa perte. Et se vous voulez sçavoir la cause pour quoy la guerre estoit meue entre eulx, c’estoit pour ce que les aultres demandoient à avoir ce qui demoura au roy d’Aussay par ledit traicté. Et si jurèrent et promisrent que jamais ilz ne mouveroient guerre l’ung à l’aultre ; et Geuffroy fist rendre au conte de Fribourg sa ville, dont il le mercia moult, et luy offrist moult humblement son service. Et là fut accordé le mariage de Bertrand, le filz au duc Anthoine, à Mellidée, la fille au roy d’Anssay ; et adonc, quant ce fut fait, le duc d’Autriche et ses gens prendre congié des frères ; et s’en partirent les frères et le roy d’Anssay et Mellidée sa fille, et vindrent à Lucembourg ; et là furent faictes les neupces à moult grant joye et solemnité ; et, la feste passée, le roy Regnauld et sa femme prindrent congié de leurs frères, et s’en allèrent en Behaigne. Et Geuffroy et ses frères reprindrent congié de leur frère, et de la duchesse et de leurs nepveux, du roy d’Anssay et de sa fille, et s’en retournèrent chascun en son pays ; et le roy d’Anssay retourna au sien, et emmena sa fille et Bertrand son mari. Et nous dist l’istoire que depuys se trouvèrent les huyt frères ensamble à Monserrat, et tindrent entre eulx grant feste ; et firent tant que Raimondin, leur père, vint au bas de son hermitaige, et fut moult joyeulx de veoir ses enfans ensamble ; et aprez ce, prinst Raimondin congié de ses enfans, et remonta en son hermitaige. Et à leur departement donnèrent les frères de moult riches joyaulx à l’eglise, et aprez prindrent congié l’ung de l’aultre, et s’en allèrent chascun en leurs contrées, les ungz par mer, et les aultres par terre.
Cy nous tesmoingne l’istoire que tant que Raimondin vesquist, Geuffroy et Thierry son frère le visitèrent unes foys chascun an ; et estoit assez prez du terme qu’ilz devoient mouvoir, car Thierry estoit venu à Lusignen, et devoient mouvoir dedens trois jours ensuyvans, que advint une adventure de quoy les frères furent moult esbahis et doulens, car la serpente se monstra sur les murs, ainsi que tous la peurent bien veoir à plain, et alla tout autour de la fortresse par trois foys, en signe qu’elle prinst moult douleureusement congié dudit lieu, et se mist sur la tour Pontume, et là faisoit si griefz plains et si tresgrans souspirs, qu’il sembloit proprement à ceulx qui là estoient que ce fut la voix d’une dame ; et aussi estoit-ce, comme nous racompte l’istoire. Et adoncques Geuffroy et Thierry en eurent moult grant pitié, car ilz sçavoient bien certainement que c’estoit leur propre mère, et pour ce commencèrent à plourer moult tendrement. Adonc quant elle les perceut plourer, elle s’enclina et jetta ung cry si horrible et si douloureux qu’il sambla proprement à ceulx qui l’oyrent que la tour deubt fendre. Aprez, les frères partirent pour aller à Monserrat, et firent tant qu’ilz arrivèrent audit lieu, et trouvèrent leur père trespassé, dont ilz menèrent moult grant dueil.
Le lendemain vint le roy d’Arragon, la royne et tous les barons et prelas du pays, et pluiseurs aultres ; et y avoit foison de dames et damoiselles, et de bourgoys et bourgoises des bonnes villes du pays ; et y estoient Geuffroy et Thierry moult richement habituez, quant pour dueil faire eulx et leurs gens. Adonc vindrent vers le roy d’Arragon, vers les princes et prelas, et tenoient entre eulx le prieur pour faire congnoistre les seigneurs par nom et par surnom. Et sachiés que Geuffroy et Thierry firent moult honnourablement la reverence au roy et à la royne d’Arragon et aux aultres barons, et les mercièrent moult honnourablement de l’onneur qu’ilz leur faisoient. Adoncques entrèrent au moustier, et firent commencer le service moult devotement, et fut l’offrande moult grande et riche, et furent les chevaux offers si honnourablement comme on devoit faire pour ung tel prince.
Ainsi comme je vous dis fut fait l’obsèque de Raimondin, et y eut moult grant noblesse ; et aprez le service fut ensepveli le corps, et fut bien seellée la sepulture par dessus, qui fut moult riche et moult noblement ouvrée, selon l’usage du temps de lors ; et fut le disner grant et noble. Et est vray que le roy et la royne d’Arragon regardoient moult voulentiers Bernardon, le nepveu de Geuffroy et de Thierry, et moult leur pleut, car il servoit les seigneurs si gracieusement que merveilles ; et tant que, aprez graces, la royne pria au roy qu’il demandast à Geuffroy qui celluy enfant estoit. Par mon chief, dist le roy, j’avoys en propos de le demander, car il me plaist moult, et tant vault mieulx qu’il vous plaist aussi. Et lors le roy appella Geuffroy, et lui demanda de quel lignage celluy enfant estoit, qui tant bien estoit endoctriné. Par ma foy, dist-il, il est filz de Odon, le conte de la Marche, qui est nostre frère. Geuffroy, dist le roy, il samble bien qu’il soit sailly de noble extraction, et aussi il le monstre bien. Sachiés de vray que l’enfant nous plaist moult, et aussi fait-il à la royne ; et vrayment, s’il vous plaisoit à nous le laisser, nous en ferions tant pour l’amour de vous, que vous nous en sçauriés bon gré au temps advenir. Sire, dist Geuffroy, le père en a encores deux et deux filles, et, puys qu’il vous plaist, de bonne heure fut-il né, et il nous plaist bien. Et lors le roy l’en mercia moult, et aussi fist la royne. Et sachiés que celluy enfant eut puys espousée la fille au seigneur de Cabières en Aragon, qui plus n’avoit d’oir ; et en sont issus les hoirs de Cabières, qui ores vivent. Adoncques le roy et la royne prindrent congié, et aussi firent tous les aultres barons, des deux frères, qui les convoièrent moult honnourablement, et puys s’en retournèrent à l’eglise et mirent leur nepveu en beau point, et luy baillèrent grant foison de finance pour soutenir son estat, et aussi luy baillèrent ung tressage escuier pour le gouverner, et l’envoièrent au roy moult bien accompaigné ; et le roy et la royne le receurent moult liement et l’aimèrent moult. Or vous diray des deux frères, et comment ilz prindrent congié du prieur, et firent moult de bien à l’eglise, et en vouloient amener le chappellain et le clerc de leur père ; mais ilz ne voulurent oncques partir, et se rendist le chappelain hermite au lieu de son maistre ; et le clerc demoura serviteur comme devant. Et aprez s’en partirent Geuffroy et Thierry avec leurs gens, et apportèrent le corps de leur père ; et, en toutes les villes où ilz gisoient, faisoient autour du corps grant luminaire, et dire et faire prier Dieu par les religieux pour leur père. Et les convoia le prieur de Monserrat jusques à Perpignen ; et puys il prinst congié et s’en retourna en son abbaye ; les deux frères et leur route errèrent tant qu’ilz vindrent à Lusignen. Là furent adoncques mandez les contes de Foretz et de la Marche, qui estoient leurs frères ; et firent faire l’obsèque de leur père à Nostre-Dame de Lusignen. A celluy obsèque furent tous les barons du pays, et fut illecq corps ensepvely à grant noblesse et à grant solemnité. Et y fut faict ung moult grant disner ; et fut adoncques Geuffroy tenu pour estre le droit seigneur de Lusignen ; et comptèrent à Odon leur frère comment le roy et la royne d’Arragon avoient voulu avoir Bernardon son filz. Et il respondit : Que Dieu y ait part, car je tien à bien employé. Lors prindrent congié les frères et les barons de Geuffroy, et retournèrent chascun en leur pays ; et Geuffroy demoura à Lusignen, qui puys fist moult de biens.
Comment l’abbaye de Maillières fut refaicte.
Et fut l’abbaye de Maillières refaicte plus grande et plus puissante qu’elle n’avoit esté par avant ; et y mist Geuffroy six vingz moynes, et les renta moult bien ; et furent ordonnez pour tous temps et à tousjours pour servir Dieu devotement et prier pour les ames des trespassez, et aussi pour les ames de Raimondin et Melusine, sa femme, et pour les ames de tous leurs hoirs, et de tous aussi qui de eulx estoient issus. Et se fist Geuffroy signifier et escripre à la porte ; c’est assavoir la longeur et la grandeur de luy, au plus prez que on peut faire à sa samblance. Et dist l’histoire que le roi Urian regna moult puissamment en Chippre, et aussi firent ses hoirs aprez luy. Et, par cas pareil, regna roy Guion en Armenie ; et aussi semblablement le roy Regnault en Behaigne, Anthoine à Lucembourg, Odon à la Marche, Raimonnet en Forestz, Geuffroy à Lusignen, et Thierry à Parthenay. Et en sont issus ceulx de Penebrot en Angleterre ; ceulx de Cabières en Arragon, comme j’ai dessus dit ; ceulx du Chassenage du Dauphiné ; ceulx de la Roche, et ceulx de Candillat, si comme on le treuve ès anciennes croniques. Je vous vueil encores parler de Geuffroy au grant dent.
Icy aprez nous dist la vraye histoire que, bien dix ans aprez la mort de Raimondin, Geuffroy son filz gouverna sa terre tellement que en ces dix ans on ne rendist aulcuns comptes, ne aussi il ne luy en challoit. Quant on lui disoit ainsi : Monseigneur, oyez vos comptes, si sçaurez comment vous vivez ; il respondist en ceste manière : Ne faictes-vous à nulluy tort pour rente ne revenue que j’aye ? et quel compte voulez-vous que j’aye, quant vous et moy sommes tous aises ; que mes fortresses sont bien retenues, toutes mes besongnes en bon point ; que vous me baillez argent quant j’en demande et me faictes finances de ce que je vueil avoir ? Quel compte voulez-vous que j’aye ? Quant est de moy, je ne vueil aultre compte ouyr, ne je ne vous sçauroye aultrement requerre. Cuidés-vous que j’aye cure de faire une maison d’or ? Celle de pierre que monseigneur mon père et madame ma mère m’ont laissée me souffist bien. Et ses recepveurs respondirent à luy : Au moins, Monseigneur, ne peut ung prince faire moins que de ouyr ses comptes unes fois chascun an, et ne fut ores que pour la salvation de ses recepeveurs et ses gouverneurs pour en faire quittance, affin que on ne leur sache que demander ne à leurs hoirs en temps advenir. Tant misrent-ils de poingz avant à Geuffroy que il se consentist à ouyr ses comptes, et fut le jour assigné. Adonques vindrent tous ses recepveurs de toutes ses terres, et entrèrent en une bonne chambre fermée. Là fut Geuffroy et ceulx qu’il avoit commis pour les ouyr.
Cy aprez nous dist la vraye histoire que, oyant ledict Geuffroy ses comptes, compta entre les aultres son recepveur de Lusignen, lequel, en la fin de chascune année, employoit en despence dix soublz pour le pommel de la tour. Et, ce oyant, Geuffroy demanda tantost : De la quelle tour est-ce que le pommel couste tous les ans dix soubz ? Ne le povez-vous faire si fort que il dure plus de dix ou douze ans, affin que on ne compte pas si souvent ? Et incontinent ilz respondirent : Monseigneur, c’est rente que nous payons tous les ans. Comment, dist Geuffroy, je ne tiens la fortresse de Lusignen et le chasteau que de Dieu, mon createur tout puissant ; à celluy vouldroye bien estre quite pour chascun an pour dix soublz. A qui les payez-vous ? Sire, par nostre foy, nous ne sçavons pas. Et comment, dist Geuffroy, vous voulez avoir quitance de moi, et aussi veulz-je avoir la quitance de celluy à qui vous paiez les dix soublz de rente pour le pommel de la tour. Et, par la dent Dieu, dist Geuffroy, vous ne me aurez pas de tel jour, car, se je puys aulcunement sçavoir à qui il est, il monstrera comment je luy doibz, ou il me rendra, ou vous ou aultre qui avez aloé en vos comptes, tout ce que il en a receu. A ce respondirent les recepveurs et gouverneurs à Geuffroy en ceste manière : Monseigneur, il y a bien cincq ou six ans aprez que ma dame vostre mère fut partie de monseigneur vostre père, que tous les ans, le dernier jour d’aoust, venoit une grant main, et prenoit le pommel de la tour Pontume, et l’arrachoit si tresfort qu’il abbatoit moult grant partie de la couverture de la tour, et coustoit à reffaire tous les ans vingt ou trente livres. Adoncques vint ung homme que vostre père n’avoit oncquesmais veu, ce disoit, qui lui conseilla que le dernier jour d’aoust il mist trente pièces d’argent, dont chascune vaulsist quatre deniers, en une bourse, et le fist porter, entour nonne et vespres, au dernier estage de la tour, et que la bourse où seroient mis les dix soublz fut de cuir de cerf et fut mis sur la pièce de bois qui soustient le comble où le pommel est assis, et que ainsi le fist faire et continuer tous les ans, et le pommel demourroit, par ce faisant, tout entier ; et ainsi ce a esté tous les jours depuys faict, et oncques puys le pommel ne se bouga ne ne fut empiré, et n’y trouva-on riens lendemain. Et, quant Geuffroy entendist ceste parolle, il commença moult fort à penser sur ce fait, et fut moult longtemps sans respondre.
L’istoire nous tesmoingne que moult longuement musa Geuffroy sur ce fait : et, quant il y eut assez pensé, il commença à dire tout hault : Et comment cuidez-vous, se mon père a voulu asservir l’eritaige tant qu’il l’a tenu, que pour tant je le vueille tenir à serf quant il est francq. Vous aultres avez veues les lettres comment le bon conte Henry de Poitiers le donna à mon père si franchement qu’il ne devoit riens à nul homme qui vive que à Dieu tant seullement. Par mon chief, je n’en paieray jamais croix à homme pour moi. A tant s’en issist de la chambre tout courousié, et s’en allèrent ses gens aprez luy, que oncques n’y en eut ung qui osast ung seul mot sonner ; et leur dist Geuffroy : Gardez-vous bien que jamais ne soiez si hardis d’en paier denier ; et sachiés que, se vous faictes le contraire, je vous courouceray du corps : car c’est ma voulenté de veoir qui sera si hardi de demander truage sur ma terre ne sur moy ; et, au jour que je le souffriray, soye mort de malle subite. Mais aportez-moy tantost la bourse et l’argent au jour que vous avez acoustumé de le porter. Et ilz disdrent que si feroient-ilz. Et à tant s’en partirent, et demourra la chose ainsi jusques au dit jour. Adoncques Geuffroy manda par ung messagier son frère Thierry en Parthenay, et aussi Raymonnet en Foretz, et Odon en la Marche, que ilz venissent tous à ce jour à luy. Et ilz si firent, et leur compta cette adventure, de quoy ilz furent moult esbahis. Et ilz demandèrent à Geuffroy qu’il apensoit de faire, et il leur respondist : Vous le verrez bien. Et vint la journée du dernier jour d’aoust ; et lors Geuffroy oyt messe et se confessa moult devotement, et receupt le corps nostre seigneur Jhesucrist ; puys issist de l’eglise et vint au donjon et avecq luy ses frères et les barons du pays, et se assirent à disner ; et aprez disner Geuffroy se arma de toutes pièces, et après devalla une estolle que le chappellain qui luy avoit la messe dicte tenoit, et la mist entour son col, et la croisa devant son pis ; et, ce faict, prinst la bourse où les trente deniers estoient, laquelle en argent valloit loyaulment dix soubz parisis, et la pendist à son col ; puys çaindist son espée, pendist l’escu à son col, et puys fist par le chappellain jetter de l’eaue benoite sur luy ; et, ces choses faictes, commanda ses frères à Dieu, en disant en ceste manière : Je m’en vais veoir se je pourroy trouver celluy qui veult avoir rente sur ma fortresse de Lusignen ; mais, s’il n’est plus fort de moy et je le treuve, l’argent me demoura. Et ainsi monta à moult au plus hault de la tour, c’est assavoir au dernier estache, et ses frères et les barons demourèrent au dessoubz en moult grant doubte et fraeur que Geuffroy ne fut peri. Mais Geuffroy, qui ne craignoit riens, actendist en celluy estage moult grant pièce de temps, et regardoit se il verroit riens venir.
Ainsi comme nous tesmoigne l’istoire, actendist Geuffroy depuis nonne jusques à vespres que il ne vist ne oyt nulle chose du monde ; et ung peu aprez vespres, il ouyt ung moult grant effroy, et vist tout le comble de la tour qui trambloit ; et ung peu aprez regarda devant luy et vit venir ung grant chevalier tout armé qui luy dist à haulte voix : Comment, Geuffroy, me veulz-tu oster la rente que je doibz avoir sur le pommel de ceste tour, qui m’est deue, et en suys en saisine et possession dès le vivant de ton père ? Où sont, dist Geuffroy, les lettres que tu en as ? Montre-moy comment mon père en fut obligé ; et si je voys que tu en aies bon droit, vecy l’argent tout prest pour toy paier. Et adoncques le chevalier respondist en ceste manière : Je n’en eus oncques lettre, mais j’en ay esté bien payé jusques à ores endroit. Par ma foy, dist Geuffroy, se je te les devoie de bonne debte, si aurois-tu grande paine de les avoir. Et, d’aultre part, tu me tiens bien pour subject, qui ainsi me cuides asservir, et sans moy monstrer que tu en ayes nulle bonne cause. Dy, va, qui es-tu, qui as levé le mien ainsi larcineusement par l’espace de quatorze ou de .xv. ans ? Je te deffie de par la puissance de Dieu, mon createur, et te challenge mon heritaige. Par ma foy, dist celluy, il ne t’en fault jà doubter : car de par Dieu suys-je vrayement, et mon nom sçauras-tu assez à temps. Et adonc sans plus dire s’entrecoururent sus, et se donnèrent de moult grans coups et de cruelz, et oyoit-on la noise qu’ilz faisoient moult fort de passer et de repasser qu’ilz faisoient par celle tour, et des coups d’espées qu’ilz s’entredonnoient ; et bien entendoient que Geuffroy avoit affaire à forte partie ; et y fussent allez les frères, mais Geuffroy leur avoit deffendu. Or vous diray de la bataille ; et bien est vray que le chevalier de la tour, quant il trouva Geuffroy si ferme de l’estremie de l’espée, il bouta l’espée au foureau et jetta l’escu par derrière. Et, quant Geuffroy l’apperceut ce faire, il jetta aussi le sien, et haulça l’espée à deux mains, et en ferist le chevalier sur le bassinet si roidement qu’il le fist tout chanceller ; et il le suyt, et luy donna du pommeau de l’espée moult grant coup ; et celluy l’embrassa à deux bras ; et adoncques Geuffroy laissa aller l’espée, et le aherdist, et là commença moult fort à lanssier ; et sailloient hurtebillant de telle force que il n’y avoit celluy qui ne tressuast. Et adoncques le chevalier advisa la bourse, et empoigna l’argent et tout, et l’aultre tira de tout son pouvoir, et le pendant rompist en la main. A celle heure estoit jà le soleil resconse, si longuement cestoient combatus. Et lors Geuffroy reprinst l’espée et l’empoingna par la main destre, et dist au chevalier : Encores n’as-tu pas la bourse ne l’argent ; il te coustera avant du sang de ton corps ; mais certes je m’esmerveille comment tu te peus tant tenir envers moi. Par ma foy, dist le chevalier, encores ay-je plus grant merveilles comment tu peus tant durer contre ma puissance. Je te donne journée à demain, car il est meshuy trop tard ; et me trouveras en ce beau pré là dessoubz la ripvière par delà, monté et armé pour toy challenger mon droit, mais que tu m’asseures que personne nulle ne passera la ripvière que toy. Par ma foy, dist Geuffroy, je le t’asseure. Et, à ce mot, l’aultre se partist, que Geuffroy ne sceut oncques qu’il devint. Par ma foy, dist Geuffroy, veez cy appert messagier ; je me donne grant merveilles que ce peut estre. Et adoncques il descendist les degrez et apporta l’escu du chevalier qu’il avoit conquis.