A tant se partist le chappellain de Geuffroy, qui s’en alla ouyr messe, avec luy dix chevaliers, et bien jusques à vingt escuiers qu’il amenoit avec luy. Adoncques les moisnes de leans vindrent au chappellain de Raimondin et lui demandèrent : Qui est celluy grant dyable à la grant dent ; il semble estre moult cruel homme ; de quoy le congnoissez-vous ? Est-il de vostre pays ? Par ma foy, dist le chappellain, ouy. C’est Geuffroy au grant dent de Lusignen, l’un des bons et des preux chevaliers du monde ; et sachiés qu’il tient moult belle terre. Et ceulx disdrent : Par ma foy, nous avons bien ouy parler de luy. N’est-il pas celluy qui occist le gayant en Guerende, et l’autre gayant en Northobelande ; et qui ardist l’abbé, tous les moynes et toute l’abbaye de Maillières, pour ce que son frère y estoit rendu moyne sans son congié ? Par ma foy, dist le chappellain, si est. Il est icy venu pour nous faire quelque malle meschance. Or sachiés, dist l’ung des moynes, que je me mettray en tel lieu que il ne me trouvera pas, se je puys. Non, dist le chappellain, sachiés qu’il ne vous fera jà mal, mais serez tous joyeulx de sa venue, car il y a tel ceans qu’il aime sur toutes les creatures du monde. Et ainsi se rasseurèrent les moynes ung petit ; mais, quant ilz le sceurent en convent, ilz alloient adonc et venoient parmy leans, faisans net par tout, et appareillèrent à leur povoir si richement comme se Dieu y fut venu et descendu du ciel. Et mandèrent au prieur, qui estoit à Culbaston, qu’il venist à mont, et que Geuffroy au grant dent estoit layens venu en pelerinage à moult belle compaignie. Adonc monta le prieur ès eschelles pour aller à mont, et vint à l’eglise, et trouva Geuffroy au cueur, qui avoit oy la messe ; et luy fist la reverence moult honnourablement et courtoisement, et luy dist que toute l’eglise et le convent et tous leurs biens estoient à son plaisir. Damp prieur, dist Geuffroy, tresgrans mercis. Et sachiés bien de vray que j’ayme ceste place, et, se Dieu me doinct santé, elle n’empirera pas de moy ne des miens. Sire, dist le prieur, Dieu vous le rende. Adoncq vint le chappellain à Geuffroy et luy dist : Monseigneur, il est tout prest quant il vous plaira à disner. Et atant prinst Geuffroy le prieur par la main, et le mena à mont, et lavèrent leurs mains ; puys se assirent à disner, et aprez furent graces dictes ; et devisa Geuffroy au prieur et le prieur à luy grant pièce ; et ainsi se passa jusques à lendemain.

En ceste partie nous dist l’istoire que le lendemain par matin se leva Geuffroy, et trouva le chappellain de son père qui l’attendoit avec le prieur, et le menèrent ouyr la messe, et aprez la messe le menèrent jusques à la salize, et monta le chappellain devant et commença à monter contre mont. Et adonc Geuffroy prinst congié du prieur, qui ne cuidoit pas qu’il y allast pour autre chose que pour veoir l’estat des hermitaiges, car il n’eut à pièce pensé que son père eut esté là ; et adonc monta Geuffroy aprez le chappellain. Et quant ilz avoient monté environ .xx. pas, il leur convenoit reposer, et ainsi virer de vingt en trente pas ; et par ceste manière montèrent tant qu’ilz vindrent au tiers hermitaige, qui avoit quatre vingz pas de hault et plus. Le clerc estoit devant le quatriesme hermitage où Raimondin estoit, et actendoit le chappellain. Et advisa et vit venir Geuffroy aprez luy ; si le congneut bien, car aultresfoys l’avoit veu ; et adonc entra en la chappelle, et dist à Raimondin : Monseigneur, vecy venir vostre fils Geuffroy qui vient avec vostre chappellain. Adonc quant Raimondin ouyt ce dire, il fut moult joyeulx, et dist : Dieu y ait part, il soit tresbien venu. Adonc vint le chappellain, qui le salua ; mais Raimondin luy dist qu’il dist à Geuffroy qu’il ne povoit parler à luy jusques à ce qu’il eut ouy sa messe ; et il cy fist ; et respondit Geuffroy : Or soit à son bon plaisir. Ce fait, Raimondin se confessa et ouyt sa messe et receupt nostre seigneur ; et en dementiers Geuffroy regardoit contremont les grans salizes qui sont haultes et droites, et vit les trois hermitaiges qui estoient encores par dessus luy ; et vit la chappelle Saint-Michiel, qui est le cincquiesme hermitage ; et puis regarda contrebas ; si se donna grant merveille comment oncques homme osast là prendre habitation, et luy sembloit de l’eglise et de l’abbaye que ce n’estoient que petites chappelles. Lors l’appella le chappellain, et Geuffroy entra ens, et tantost qu’il perceut son père, il se mist à genoux et le salua moult reveramment ; et Raimondin le courut embrasser et le baisa ; et lors se assirent sur une scabelle devant l’autel ; et là commença Geuffroy à compter à son père comment il vint à Romme, et comment il se confessa au Saint-Père, et le Sainct-Père luy dit qu’il le trouveroit à Monserrat ; et avec ce entredirent moult de choses l’ung à l’aultre, et pria moult Geuffroy à son père qu’il voulsist revenir en son pays. Beau filz, dist Raimondin, ce ne puis-je faire, car je veuil cy user ma vie, et prieray toute ma vie Dieu pour ta mère, pour moy, et aussi pour toy, que Dieu te vueille amender. Et ainsi demoura Geuffroy toute celle journée avecques son père ; et le lendemain par matin oyt Raimondin sa messe, et se ordonna ainsi qu’il avoit acoustumé, et puys dist à Geuffroy : Beau filz, il te convient partir d’icy, et retourner en ton pays ; et me salue tous mes enfants et mes barons. Et Geuffroy prinst adonc congié de son père, tout en plourant, et moult s’en partist enuis ; et aprez descendist de la salize, et vint en l’abbaye, où le prieur le bienveigna, et se donnoit moult grant merveilles pour quoy il avoit tant demouré là sus.

L’istoire nous dist que Geuffroy donna moult de riches dons et beaulx joyaulx à l’eglise, et puys prinst congié du prieur et des moynes ; mais le prieur le convoya jusques à Culbaston, et disna Geuffroy avecques le prieur, et luy dist en secret que Raimondin estoit son père, et luy pria moult qu’il se prinst garde de luy, et que l’eglise n’y perderoit riens, et le viendroit tous les ans veoir une foys tant comme il viveroit. Adonc respondist le prieur que de ce ne failloit point doubter, car il en feroit moult bien son debvoir. Aprez prinst Geuffroy congié, et s’en vint à Berselonne au giste, et le lendemain s’en partist ; et tant fist par ses journées qu’il vint à Lusignen, où Thierry son frère et les barons le receuprent moult liement, et furent tresjoyeulx de sa venue ; et quant ilz furent à recoy, il compta à Thierry son frère toute la pure verité de la chose et de leur père aussi ; et lors Thierry, qui moult l’amoit, commença à larmoier moult tendrement ; et Geuffroy son frère, ce voyant, luy dist ainsi : Mon tresdoulx frère, encores vous faut-il demourer cy, car sachiés que je vueil aller voir nos deux frères en Allemaigne, c’est assavoir le roi Regnauld de Behaigne et le duc Anthoine de Lucembourg ; mais je n’iray pas degarny de gens d’armes, car il y a de tresmauvaises gens en icelles parties, et qui moult voulentiers robent les passans le chemin. Par mon chief, mon frère, que nous laissons nos pays en garde à nos barons, et amainerons avec nous cincq cens bassines, et qu’il vous plaise que je alle avecques vous, car j’ay ouy dire qu’il y a moult grant guerre entre ceulx d’Anssay et ceulx d’Autriche. Par ma foy, dist Geuffroy, vous dictes bien : car par adventure s’en pourroit bien Anthoine nostre frère mesler de celluy fait. Et adonc quant ilz faisoient leur ordonnance, Odon le conte de la Marche vint parler à Geuffroy à bien soixante bassines ; car pour lors il avoit guerre au conte de Vandosme ; et adonc Raimonnet leur frère, conte de Foretz, arriva aussi en celle propre journée par devers ses frères. Ainsi fut moult grande la feste que les frères s’entrefirent, et furent tous moult joyeulx quant ilz eurent oy les nouvelles de leur père, et bien disdrent qu’ilz l’iroient veoir tous ensamble.

Comment Geuffroy fist refaire l’abbaye de Maillières.

Geuffroy, avant son departement, charga et ordonna gens pour reffaire l’abbaye de Maillières ainsi comme le Sainct-Père luy avoit enchargé pour penitence, et leur assigna où ilz prendroyent argent pour payer les ouvriers ; et puys laissa bon gouvernement en son pays ; et aussi fist son frère Thierry au sien. Et quant Odon et Raimonnet visrent que ilz se mettoyent en chemin pour aller veoir leurs autres deux frères en Allemaigne, si disdrent entre eulx que aussi feroient-ilz. Si demandèrent tantost aux gens de leurs pays que ilz leur fussent au devant à Bonneval. Et à ce temps estoient ceulx frères ensamble, acompaignez de deux mille bassines et de mille arbalestriers. Et quant le conte de Vandosme en oyt les nouvelles, il cuida certainement que ilz venissent pour le exillier, et que Odon se fut complaint à ses frères de luy ; et doubta tant Geuffroy, que il se vint rendre à Bonneval en la mercy de Odon, conte de la Marche ; et il luy perdonna tout le meffait que oncques il fist à luy ; et le conte luy fist hommaige de la terre de quoy la hayne estoit entre eulx deux.

En ceste partie nous racompte l’istoire que les quatre frères se partirent de Bonneval, et puys se penèrent tant d’errer que ilz vindrent en la Champaigne, et en leur compaignie pluiseurs grans seigneurs ; et se logèrent une nuyt sur une ripvière nommée la Meuse, dessoubz une fortresse qui est appellée le Chasteau de Durres, pour ce que il siet sur la salize en hault sus la ripvière. Or me tairay ung peu à parler d’eulx, et commenceray à dire et à parler du roy d’Anssay, qui avoit une moult grosse guerre au conte de Fribourg et au duc d’Autriche, qui l’avoyent assiegé en une sienne fortresse qui estoit appellée Pourrencru, et estoit la place à quatre lieues de l’abbé. Et adoncques le roy d’Anssay manda le roy Regnauld de Behaigne, son nepveu, car il avoit sa niepce espousée, et si avoit mandé le duc Anthoine de Lucembourg, que ilz luy venissent aidier contre ses ennemis, qui estoient si fors que il ne les povoit plus resister. Et estoit le roy Regnauld pour lors venu à Lucembourg atout quatre cens bassines, et avoit amené la royne Aiglentine, sa femme, avec luy, et Oliphart, son filz. Grande fut la joye que les frères s’entrefirent. Adoncques Anthoine bienveigna moult Regnauld et la royne sa seur, et son nepveu Oliphart. Et la duchesse Cristienne leur vint à l’encontre, avecques elle ses deux filz, c’est assavoir Bertrand et Lochier, et sa mesnie. Là eut moult grant joye faicte des frères, des seurs et des nepveux les ungz aux aultres. Et tous ensamble en une compaignie entrèrent en la ville, et descendirent au chasteau ; et les baignons se logèrent en la prarie ès tentes et pavillons. Adoncq vindrent deux chevaliers poitevins qui avoient esté avec le roy Regnauld et avec le duc Anthoine à leurs conquestes ; mais quant ilz vindrent en la prarie et virent l’ost des baignons d’une part, et d’aultre les gens du duc Anthoine, ilz furent moult esbahis que ce povoit estre ; et commencèrent à demander se ilz vouloient tenir le siége devant la ville, et ilz disdrent que non. Adoncques passèrent les deux chevaliers oultre, et vindrent au chasteau, et là descendirent, et montèrent en la salle, où ilz furent bien congneus de toutes pars ; et leur fist-on grant joye ; et vindrent devant les deux frères, et les saluèrent de par Geuffroy et leurs trois aultres frères, et aussi toute la compaignie. Adoncques, quant les deux frères ouyrent les nouvelles, ilz leur firent faire grant joye, et eurent moult bonne et belle chière, et leur demandèrent se leurs frères estoient en bon point, et ilz leur disdrent que oy, et sont à deux lieues d’icy atout deux mille bassines et mille arbalestriers, où ilz vous viennent veoir. Par ma foy, dist le roy Regnauld, Anthoine, beau-frère, veez icy gracieuse compaignie venir veoir ses amis ; au mans ne viennent-ilz pas la main desgarnie. Adoncques il s’escria : A chevau, et faictes tendre toute la ville. Et ainsi fut-il fait ; et montèrent adoncques les frères à noble compaignie de chevalerie, et en leur compaignie se misrent les deux chevaliers poitevins ; et ainsi s’en allèrent à l’encontre de leurs frères ; et les dames s’en allèrent en leurs chambres pour eulx atourner.

En ceste partie nous dist l’istoire que tant chevauchèrent Anthoine et Regnauld, que ilz encontrèrent la première route, et leur demandèrent où sont les quatre frères ; et ilz leur disdrent : Voiez-les là, dessoubz cest estandart qui est demy parti d’azur et d’argent. Et ilz s’en allèrent celle part. Or est-il vray que Geuffroy estoit monté sur ung grant destrier et coursier, et le baston au poing, armé de toutes pièces, fors du bassinet ; mais ilz sceurent la venue des deux frères, si firent faire place environ d’eux, que nul ne les osoit approchier du long de deux lances ; et y avoit foison de gens d’armes devant et derrière qui tenoient les aultres en ordonnance. Adoncques vindrent le roy Regnauld et le duc Anthoine saluer leurs frères, et les bienveignèrent moult gracieusement. Là fut moult grande la joye que les frères firent entre eulx les ungs aux autres ; adoncques ilz se mirent à chemin ensamble, deux et deux, tous les plus aisnez devant. Odon et Anthoine allèrent devant ; aprez, le roy Regnauld et Geuffroy ; et puys aprez, Raimonnet et Thierry ; et alla tout leur ost aprez, à banières desploiez, et s’en allèrent vers Lucembourg, qui jà estoit tout encourtinée ; et les bourgoys estoient parez, et les bourgoises, aussi bien parées, estoient aux fenestres, et les dames au chastel, moult noblement atournées, qui moult grant desir avoient de veoir les frères, et par especial Geuffroy, pour les proesses que on disoit qu’il avoit faictes. Atant vindrent les frères en la ville, et firent loger les gens Geuffroy et de ses aultres frères venus avecq luy, et aprez ceulx de Lucembourg.

Moult fut grant l’effroy au tendre pavillons et tentes. Or est vray que, quant les frères entrèrent à Lucembourg, ilz misrent Anthoine et Geuffroy devant. Et sachiés que les nobles et non nobles gens s’esmerveilloient moult fort de la fierté et de la grandeur de ces deux frères, et disoient tous ceux qui les veoient que ces deux hommes estoient bien taillez de desconfire ung grant host. Et tant chevauchèrent que ilz vindrent au chasteau, et là descendirent. Là estoient la royne et la duchesse, qui se entretenoient par les mains, et estoient leurs dames et damoiselles aprez elles, et vindrent tout droit faire la reverence aux frères. Là eut moult grant joye demenée. On fist mettre les tables, et le disner prest, et puys aprez lavèrent et se assirent, et furent moult noblement servis. Et quant ilz eurent trestous disné, Geuffroy leur compta toutes les adventures de ses faitz, et du pays où il avoit esté en diverses besongnes et contrées. Et il commença à racompter et deviser l’adventure et la destinée du roy Elinas, dont ilz sont descendus, dont ilz furent joyeulx. Et puys compta la departie de son père, et en quel lieu il estoit, car du remanant sçavoient-ilz assez. Et puys compta le roy Regnauld comment luy et Anthoine, son frère, s’en alloient secourir le roy d’Anssay, que le duc d’Autriche, le conte de Fribourg, le conte de Salerne, et jusques au nombre de dix contes d’Allemaigne oultre le Rin, avoient assiegé à Pourrentru. Adoncques respondist Geuffroy en ceste manière : Mes seigneurs et mes frères, nous ne vous sommes pas venus veoir pour reposer, quant vous avez tant d’ouvrages sur les bras ; et se nous eussions sceu au departir de Lusignen, entre nous quatre eussions amené assez de gens, combien que nous ne sommes que trop ; mais, beaulx seigneurs, ne faisons pas icy long sejour, mais allons courir sur nos ennemis. Adonc se dressa, et prinst congié de ses deux frères et de ses nepveux ; et commença à dire en ceste manière : Beaulx seigneurs, qui a à besongnier ne doibt pas actendre le lendemain de ce qu’il peut faire le serain. Et adonc prindrent congié Odon, Raimonnet et Thierry ; et tantost descendirent de la salle ; et adoncques leurs frères et les barons et les dames les convoièrent ; mais il n’y avoit celluy qui ne se donnast grant merveilles de la fierté de Geuffroy. Et quant ilz furent descendus en bas, ilz prindrent gracieusement congié des dames, et montèrent à chevau ; et ne voulurent oncques souffrir que le roy Regnauld et Anthoine les convoiassent, mais leur dist Geuffroy : Prenez congié dès anuyt de vos femmes, mes seurs, et de vos aultres gens, et ordonnez bien et sagement de vos besongnes ; et je m’en vois à mon logis, et moy et mes frères, pour ordonner nos gens, et aussi pour avoir guides qui sachent le pays, car nous ferons l’avant-garde entre nous quatre et nos gens. Et ceulx retournèrent et disdrent entre eulx l’ung à l’aultre ainsi : Pour vray, cestuy homme ne peut longuement durer qu’il ne soit ou mort ou pris, car il ne craint riens qu’il soit au monde, et aussi à le conseillier c’est paine perdue, car il ne souffre riens fors selon son ymagination ; car pour certain le roy Urian et le roy Guion, nos frères, m’ont bien mandé comment il se gouverna par toute la terre où il avoit esté, et aussi en la mer, comment il y a besongné ; car, se il n’avoit que dix mille hommes avecques luy et il en voyoit devant soy deux cent mille, si se frapperoit-il dedens de sa fierté, sans prendre conseil de nulluy. Adonc le roy Regnauld luy respondist : Mon frère, cy se fauldra sur ce adviser d’estre plus sur sa garde, affin que, se il avoit affaire, que on luy fut prest à secourir pour le peril qu’il en pourroit advenir ; car de ce je ne luy sçay nul mal gré, pour ce que, au plus tost que on peut, on doibt grever ses ennemis ; et, puys qu’il se sent puissant de soy-mesmes, et qu’il est hardi et entreprenant, sa hardiesse, par foy, luy est bien seant ; car chose hardiement entreprise et poursuyte fait aussi ensuyvre le fait à bien. Et à tant en laissèrent le parler. Celle nuyt ilz prindrent congié de leurs femmes, et leur laissèrent bons gouverneurs ; et aussi Geuffroy ordonna d’autre costé et se pourveut de tout ce que mestier luy estoit, et eut bonnes guides. Et avoit enquis diligamment de ses ennemis, et des passages par où ilz devoient rapasser la ripvière, et que ilz ne povoyent rapasser que par Fribourg ou par Balle. Adoncques il luy sambla que s’il povoit avoir l’ung, que legièrement il pourroit desconfire ses ennemis.

Le lendemain fist Geuffroy sonner ses trompettes et fist chanter la messe et armer ses gens, et se mist à chemin à belle compaignie et en belle ordonnance. Et adonc ses deux frères saillirent hors de la ville, et firent desloger leur ost. Là povoit-on veoir les banières de Lusignen ventiller au vent. Tant chevauchèrent et leur ost, qu’ilz passèrent la Lorraine, et se misrent es plains pays d’Anssay. Ung soir furent logés à six lieues de l’ost et à cincq de Fribourg. Lors appella Geuffroy ses frères et leur dist : Nous ne devons pas courir sur ces gens sans les deffier ; il fault mander qu’ilz se gardent de nous. Et ilz respondirent que c’estoit bien raison de ce faire. Adonc ilz firent une lettre faisant mention de ce, et fut le commencement de la lettre escripte en ceste manière : A vous duc d’Autriche, et à vous conte de Fribourg, et à tous vos alliez, nous Regnauld, roy de Behaigne, nous Anthoine de Lusignen, duc de Lucembourg, nous Odon de Lusignen, conte de la Marche, nous Geuffroy de Lusignen, seigneur de ce lieu, nous Raimonnet de Lusignen, conte de Foretz, et je Thierry de Lusignen, seigneur de Parthenay, vous mandons que tantost, ces lettres veues, vous vous gardez de nous, car nous vous porterons dommaige le plus tost que nous pourrons, pour cause du tort que vous faictes et avez fait à nostre seigneur et bien amé cousin et oncle le roy d’Anssay. Et en ceste defiance misrent leurs six seaux, et fut baillée la lettre à ung herault qui tant erra qu’il vint au siége et la presenta au duc d’Autriche, et fut leue en audience. Comment, se disdrent les Allemands l’ung à l’autre, le diable a apporté tant de ceux de Lusignen en cestuy pays ? Il n’est maintenant nouvelles par pays que d’eulx, tant y a que les nouvelles sont espandues par le monde, et entre les Sarrazins et entre les cristiens. Adonc s’en retourna le herault aux frères et leur compta la manière comment ceulx de l’ost s’esmerveilloient dont tant de ceulx de Lusignen povoient venir. Et adonc Geuffroy respondist ainsi : Par ma foy, ilz ont ouy parler de nous bien loing, mais tantost, se Dieu plaist, ilz nous verront de plus prez au plus brief que nous pourrons, au plaisir de Dieu. Or fut vray que la nuyt se reposa l’ost ; mais Geuffroy dist à ses trois frères qu’ilz feissent l’avant-garde, et qu’il avoit ung peu affaire en certain lieu ; et il disdrent de par Dieu, mais qu’il gardast bien où il iroit ; et il leur dist : Ne vous en doubtez, je m’en garderay bien, se Dieu plaist. Et atant s’en partist Geuffroy, atout cincq cens bassines et cent arbalestriers, et aussi il eut deux bonnes guides qui bien sçavoient tout le pays, et se fist mener vers Fribourg, et s’embucha entre les hayes au point du jour ; et là actendoit Geuffroy l’adventure.

L’istoire nous dist que adonc il se partist tout seul de l’embuche, et se mist sur une petite montaigne, au point du soleil levant, et estoit armé d’une coste de fer sans bassinet, le plus couvertement qu’il peut, et avoit ainsi fait armer jusques au nombre de dix chevaliers es quieulx il se fioit le plus, et avoient dix grans sacs plains de fain, et avoient larges botes et esperons enroulliés, en guise de gros varles ; et avoient avec eulx ung escuier de la duché de Lucembourg, qui moult bien sçavoit parler allemant. Et leur commanda Geuffroy qu’ilz fussent tous pretz quant il les viendroit querre, et aux aultres qu’ilz espiassent se ilz entreroient dedens la porte, et se ilz les y voyoient entrer qu’ilz venissent atout les chevaux aprez eulx. Et ilz luy disdrent que ainsi feroient-ilz. Adonc Geuffroy apperceut que ung peu aprez soleil levant on ouvrist la barrière et le pont et la porte toute arrière ; et fist-on grant foison de bestial saillir de leans. Et quant il apperceut ce, il s’en retourna tout court et fist prendre à ses dix chevaliers chascun son sac sur l’arson de sa selle, et prinst le sien ; et lors l’escuier, qui moult bien sçavoit le langage, prinst ung sac aussi, et se mist devant Geuffroy embrunché sur son fardel. Adoncques vindrent à la barrière, et incontinent ledit escuier cria à haulte voix : Ouvrez icy, ouvrez, car nous avons si grant sommeil que plus ne povons, pour ce que ne finames à nuyt de chevaucher. Et on leur ouvrist. Et leur demandèrent que c’estoit que ilz portoient ; à quoy ilz respondirent : Ce sont robbes que nous avons gaignées, et les venons vendre en ceste ville. Et ainsi les laissèrent passer, et tantost ilz montèrent sur le pont et entrèrent en la porte, et jettèrent hastivement leur sac jus, et tirèrent leurs espées, et ferirent sur les portiers, et les mirent à mort à terre, et tous les aultres à l’espée. Adoncques quant ceux de l’embuche perceurent qu’ilz furent dedens la porte, ilz brochèrent les chevaulx, et vindrent à la ville, et entrèrent dedens la porte qui mieulx. Adoncq eussiés oy crier : Trahis, trahis. Et d’aultre part : Ville gaignée. Fin de compte, il est vray que tous ceulx qui furent trouvez furent mors ; mais grant foison s’en partirent de la ville ; et tantost Geuffroy garnist le pont dessus la ripvière, et y laissa quatre cens bassines et cent arbalestriers ; et puys se mist en chemin devers l’ost, et trouva qu’ilz estoient deslogez ; et avoient les frères de Geuffroy moult grant paour de luy, mais quant ilz le virent ilz furent moult joyeulx. Et adoncques il leur compta son adventure, et comment il avoit conquis le passage pour passer en Autriche ; et besoing en estoit. Et ilz en furent moult joyeulx, et se logèrent celle nuyt tous ensamble aux plains champs, et jeurent tous armez, car ilz furent à une lieue de l’ost. Et celle mesme nuyt vindrent nouvelles en l’ost des parties adversaires comment Fribourg estoit pris, dont le conte et tous les autres furent moult doulens ; et leur compta le messagier la manière comment ce avoit esté. Par foy, dist le duc d’Autriche, ilz sont soubtilz gens d’armes, et sont moult à redoubter. Qui n’y pourvoira de remède, ilz nous pourront bien donner ung grant eschat. Par Dieu, disdrent les autres, vous dictes vray. Et ainsy laissèrent la chose jusques à lendemain ; et sur ce eurent conseil.