Le tiers poinct est, qu'en traduisant il ne se fault pas asservir jusques à là, que l'on rende mot pour mot. Et si aulcun le faict, cela luy procede de pauvreté, & deffault d'esprit. Car s'il a les qualités dessusdictes (lesquelles il est besoing estre en ung bon traducteur) sans avoir esgard à l'ordre des mots, il s'arrestera aux sentences, & fera en sorte, que l'intention de l'autheur sera exprimée, gardant curieusement la proprieté de l'une, et l'aultre langue. Et par ainsi c'est superstition trop grande (diray-je besterie, ou ignorance?) de commencer sa traduction au commencement de la clausule: mais si l'ordre des mots perverti tu exprimes l'intention de celluy, que tu traduis, aulcun ne t'en peult reprendre.
C'est follie de vouloir rendre ligne pour ligne, ou vers pour vers.
Je ne veulx taire icy la follie d'aulcuns traducteurs: lesquelz au lieu de liberté se submettent à servitude. C'est à sçavoir, qu'ilz sont si sots, qu'ilz s'efforcent de rendre ligne pour ligne, ou vers pour vers. Par laquelle erreur ilz depravent souvent le sens de l'autheur, qu'ilz traduisent, et n'expriment la grace, & parfection de l'une, et l'aultre langue. Tu te garderas diligemment de ce vice: qui ne demonstre aultre chose, que l'ignorance du traducteur.
La quarte reigle
La quatreiesme reigle, que je veulx bailler en cest endroict, est plus à observer en langues non reduictes en art, qu'en aultres. J'appelle langues non reduictes encores en art certain & receu: comme est la Françoyse, l'Italienne l'Hespaignole, celle d'Allemaigne, d'Angleterre, & aultres vulgaires.
Il se fault garder d'usurper mots trop approchants du Latin
S'il advient doncques, que tu traduises quelque Livre Latin en icelles (mesmement en la Françoyse) il te fault garder d'usurper mots trop approchants du Latin, & peu usités par le passé: mais contente toy du commun, sans innover aulcunes dictions follement, & par curiosité reprehensible. Ce que si aulcuns font, ne les ensuy en cela: car leur arrogance ne vault rien, & n'est tolerable entre les gens sçavants.
La langue Grecque, ou Latine est plus riche en dictions, que la Françoyse
Pour cela n'entends pas, que je dye, que le traducteur s'abstienne totalement de mots, qui sont hors de l'usage commun: car on sçait bien, que la langue Grecque ou Latine est trop plus riche en dictions, que la Françoyse. Qui nous contraint souvent d'user de mots peu frequentés. Mais cela se doibt faire à l'extreme necessité. Je sçay bien en oultre, que aulcuns pourroient dire, que la plus part des dictions de la langue Françoyse est derivée de la Latine, & que si noz Predecesseurs ont eu l'authorité de les mettre en usage, les modernes, & posterieurs en peuvent aultant faire. Tout cela se peult debattre entre babillarts: mais le meilleur est de suyvre le commun langage. En mon Orateur Françoys je traicteray ce poinct plus amplement, & avec plus grand demonstration.