Et afin que nous n'oblions rien, disons encor ce qu'on pourroit mettre en avant. Comme que la puissance des letres à peu este changée avecq' le temps, & par consequence la maniere d'escrire: tout ainsi que l'usage de la langue se change, quoy qu'il ayt esté quelquefois receu: & que finablement l'usage à peu amener une façon d'escrire, en laquelle une letre seroit quelquefois escrite pour estre prononcée comme s, en ministre, & autrefois autrepart, pour ne l'estre point: & pourtant seulement servir de remplage: ou bien comme aulcuns disent de rendre la voyelle precedente longue, comme s, en estre: & en semblable des differences & derivaisons. Brief que les letres ont aujourd'huy prins ung usage tout autre qu'elles n'avoient anciennement. Et que nous anciens n'ont point eu plus grand droit de nous obliger à jamés de suyvre leurs inventions en la puissance des letres sans les povoir diversifier, qu'il n'ont eu en l'usage du langaige: lequel est aujourd'huy tout autre qu'anciennement & qui de jour à autre se change peu à peu. Or pour satisfaire à cest argument, je suis bien d'advis qu'il est raysonnable, que toutes les fois que nous pourrons amender non seulement noz nouvelles façons de faire: mais aussi celles que nous ont laissé noz anciens, & venir à meilleur fin, & perfection: qu'allors en obeissant à la rayson nous n'ayons egard, ny à noz usages, ny à ceux que nous tenons de tout temps, & qui semblent avoir esté de tout jamais: car la vertu & la rayson doivent tout dompter. Ny n'est en la puissance de tous les homes (quelque consentement uny qu'ilz peussent avoir ensemble, si ainsi il povoit advenir) de faire que vertu soit vice, ou vice vertu, non plus que de commander au soleil faire son mouvement autre qu'il fait. Mais pourquoy attribue l'on à l'home la rayson par sus les autres animaux: sinon d'autant qu'il doit mener ses euvres par la cognoissance d'elle? Et pourtant ceux doyvent estre tenuz pour coulpables de crime de lese majesté envers la rayson tant divine qu'humaine, & ennemys mortelz du genre humain: qui reputent chose vicieuse à l'home de chercher la cognoissance du moien de bien vivre tant envers dieu, qu'envers les homes, qu'en ses privez affaires. Si aussi la façon de faire de noz anciens, ou celle qu'on invente de nouveau, nous mene aisément, & sans confusion à la fin que nous pretendons: il me semble qu'il n'est point d'home de si petit jugement, ne de tant foyble entendement s'il n'a du tout le sens perdu, qui ne jugea l'advis de ceux vraye simplesse, & folie, qui en delaissant une si grande aisance pour pervenir à ce que nous pourchassons, mettroient en avant une façon de faire confuse, & incertaine: & pour ne pervenir jamés à la fin pretendue. Or est il que l'usage par lequel on permet à une letre representer quelque fois la voix, & autresfois rien, ou bien tant seulement quelque accident à la voix comme longueur, difference, ou sourse de vocable, sans diversifier sa figure: ne peut estre qu'incertaine, & confuse: ny donner qu'occasion de faulse lecture. Car comme cognoistroy'je qu'en ministre, monstre (quant il signifie une chose contrefaicte) il fault prononcer s, plustost qu'en benistre, & monstre, qui est verbe? Je dy aussi par mesme moien que l'usage qui donne diverses puissances à une letre, rend la lecture incertaine & confuse, comme quant nous escrivons: il est advenu ung cas deça les monts d'estrange façon & condition, quelle difference treuve je en l'escriture par laquelle je cognoisse le premier & dernier c, devoir plustost estre prononcez en K, que les deux autres qu'il fault suyvant la prononciation proferer en s? J'entens tresbien que le refuge sera de dire qu'ung home qui aura quelque peu l'usage de prononciation françoise, se donnera garde de faire faulse lecture. Mais aussi sera ce tacitement confesser que l'escriture est incerteine, & dangereuse: & qu'il fault que le lecteur recoure à sa memoyre, là ou la prononciation telle qu'elle s'y treuve est bien plus perfectement escrite. Au demourant je vouldroys bien savoir quel bien, ou quel profit il en vient, ou bien quelle necessité nous y contraint? sinon que sans point de doubte le vocable en a tant plus belle apparance. Mais ou est celuy qui ne blasmast le peinctre qui entreprenant de pourtraire la face de quelqu'ung: feit en son pourtraict des cicatrices, ou autres marques notables qui ne fussent point au vif? Car toute pourtraicture pour estre louable, doit estre faicte telle, qu'en la voyant on cognoisse le vif; & qu'en voyant le vif, on la cognoisse. Or me semble il messieurs, que je vous ay amené assez de raysons, & suffisantes pour ne nous fortifier point de l'usage en noz euvres, sinon de tant que nous le trouverons necessaire, & fondé en rayson. Je sçay bien toutesfois, qu'il s'en trouvera quelques ungs qui courroucez demanderont en fureur, si je pense plus savoir que les autres. Aux quelz aussi je demanderay en semblable, si lors qu'un Capitaine est assiegé dedans une ville qu'on bat, & mine de toutes pars, doit demander aux ennemys, s'ilz cuydent bien pouvoir forcer la place? car il me semble qu'alors le temps & la necessité le forcent assez d'aviser par tout, en faisant diligence de contreminer, de remparer, & d'envoyer force es lieux plus necesseres. Autrement en s'amusant en ses demandes, & depris des ennemys, il se trouveroit bien tost forcé avecq' le dangier de sa vie, & honneur. Aussi esse une bestise à ung home de faire telles demandes à celuy qui met en avant des raysons, & moiens pour confondre ung abus en quelque façon de vivre que ce soit, au lieu d'y respondre: & de les debatre particulierement, & par le menu, & non pas recourir, à je ne sçay quelle arrogante façon de response, que les ignorans oultrez, & conveincuz, & ne saçhans plus de quel boys faire fleche ont souvent à la bouche, disans les raysons qui les forcent estre si foybles, qu'elles n'ont point besoing de response. Voyla l'excuse dont bien souvent s'aydent ceux qui veulent bien avoir la reputation d'homes savans, & bien entenduz, mesmement quand ilz font profession de sciences: ayans opinion qu'ung consentement à la doctrine, & rayson proposée par autruy, sent sa honte, & infamie: & qu'une obstination opiniastre en ignorance, & faulse doctrine, donne apparance de grand savoir, & pourtant honnorable. Au demourant je ne suis pas de ceux qui cuydent plus savoir que les autres. Mais je suis bien de ceux qui prennent la hardiesse de mettre en avant des raysons, & moiens pour corriger sa propre faute, & celle d'autruy. Mais combien de François, quants Italiens, quants Allemans, & Hespagnols? Brief toutes nations estranges qui donnent dans nostre escriture la blasment: comme qui est par trop estrange de la prononciation françoise. Je confesse bien qu'à bonne rayson on me jugera en ce traicté le plus impatient, le plus oultrecuydé, & finablement le plus damnable de tous: j'entens si l'impacience de l'home es choses corrompues, & faictes sans raison est vicieuse, & digne de blasme. Concluons doncques que l'usage gardé de si longue main qu'on vouldra en tout art, & façon de vivre, par lequel nous ne pervenons point à la fin que nous pretendons: mais au contraire à une confusion, & desordre, est damnable, comme qui est inutile.

Defense de vice d'escriture, pour la difference des vocables

Poursuivons doresenavant les deux autres defenses, dont se fortifient ceux, qui n'ayment que confusion, & desordre: & commençons à vuyder celle par la quelle ilz estiment la superfluite des letres estre non seulement tollerable: mais d'avantage necessere en l'escriture françoise, pour monstrer la difference des vocables. Ce qu'ilz font d'une creinte qu'ilz ont, que le lecteur ne prenne quelque mauvais sens pour la mesme semblance des vocables en l'escriture. Aux quelz premierement par mesme rayson je dy, qu'il faudroit user de voix superflues en la prononciation: d'autant que les escotans peuvent tumber par la semblance de plusieurs vocables au mesme inconvenient que fait le lecteur: & par consequence il nous faudra parler jargon pour contenter ces observateurs de differences.

Troys moiens de differences de vocables.

Or je treuve que la cognoissance des differences des vocables se peut faire en troys sortes en nostre escriture, & paravanture en quatre si nous voulions prendre garde aux accens. Mais pour autant qu'ilz sont encores incogneuz aux françois, nous nous en somes deporté. Premierement donques on cognoit la difference des vocables, quant toutes les voix ou aucunes de celles dont ilz sont composez sont diverses, comme Roy, Paris, Lyon, Hector. La seconde maniere de difference est, quant les vocables ne sont point differens en substance de voix: mais en la seule quantité, d'une, ou de plusieurs voyelles: comme quant nous disons, qu'ung home a effondré ung huys fermé d'une buche ferme. Ces deux ferme ne sont en rien differens en substance de voix: mais tant seulement en la quantité de la derniere syllabe du premier fermé, qui est longue, à cause de l'e que vous appellez masculin, & que proprement je vouldroys appeller e long: attendu que les quantités longue, ou briefve sont es voix, & qu'improprement nous leur attribuons sexe. La tierce maniere de cognoistre la difference des vocables, est celle qui vuyde nostre question: la quelle depend du sens, & du jugement de l'home qui saura discerner les diverses significations des vocables qui ne sont en rien differens, sinon d'autant que la rayson du propos le requiert. Comme si en parlant du Zodiac, & des estoilles fixes qui y sont, quelqu'ung dye ou bien escrive, que le cueur du Lyon est en la vingt & deuziesme partie du Lyon ou environ: la matiere nous devra donner occasion de ne juger ce Lyon estre une beste comme nous le voyons en terre. Et toutesfois la prononciation, ny l'escriture ne sont point autre de ce vocable Lyon, soit qu'il signifie une beste terrestre, ou l'ung des signes du Zodiac. Combien d'avantage pourroys je amener de mots françois, es quelz nous ne faisons point de difference ny en prononciation, ny en escriture: quoy que les significations soient diverses.

Passe.

Comme quant nous disons: cest arbalestier qui passe, a frappé une passe, d'une arbaleste de passe: là ou nous prononçons troys passe, d'une mesme prononciation, & les escrivons de mesmes letres. Or me dictes maintenant messieurs les observateurs de differences, la rayson pourquoy vous n'avez point mise de note de difference en ceux cy, ny en ung milion d'autres: & qu'au contraire vous en faictes es aucuns en corrompant la loy de l'escriture? Il semble que ce soit de peur qu'elle ne soit trop aisée, & lisable. Dictes moy d'avantage quant nous disons: tu dis, tu fais en sorte, que tes dictz, & tes faicts nous sont dix fois plus griefs, qu'ung fes, ou est la difference que vous trouvez en la prolation de dis, dicts, & dix, & en celle de ces autres, fais, faicts, fes? Pourquoy doncq' auront ilz plus grand privilege de corrompre l'escriture, que ces autres dont nous avons parlé? Mais ou est la langue tant soit elle diserte, & opulente, qui se soit exemptée de pluralité de significations en ung vocable? combien qu'au demourant elle ne se treuve faire autre difference en l'escriture que fait la prononciation, aumoins en la corrompant: & là ou elle l'auroit faict, la façon en seroit digne de blasme. Concluons doncques que quelque difference que nous desirions mettre entre les vocables en nostre escriture, il la fault ranger à la prononciation, & ne corrompre point la proprieté, & puissance des letres.

La defense par les derivaisons.

Il ne nous reste doncq' plus à debatre que la difficulté des derivaisons qui est le dernier refuge de ceux qui veulent defendre la superfluité des letres en l'escriture: & mesmement des Latins, disans, qu'il n'y a point de danger: & que d'avantage nous sommes tenus d'escrire quelque marque de derivaisons quant nous tirons quelque vocable d'une autre langue, comme par une maniere de reverence, & recognoissance du bien que nous avons receu en faisant tel emprunt. De sorte qu'ilz nous contraignent bien souvent d'estre superfluz en escriture, comme, en recepvoir escripre, faict, & autres infinis vocables. Pour ausquelz satisfaire il nous fault premierement entendre que s'il y gist obligation à telle recognoissance, elle est, ou par loy naturelle, ou bien d'une privée obligation de peuple à autre par une convention, ou quasi convention. Au regard de celle qui vient de crime elle n'a point icy de lieu: d'autant qu'il n'y a non plus d'offense en tel emprunt, que d'allumer son tyson au feu d'autruy. Premierement quant à la loy naturelle, il me semble qu'elle nous commande ne faire rien à autruy que nous ne volussions bien qu'on nous feit. Aussi ne seroit il pas raysonnable, que nous comme envieux fissions querelle aux Grecz, Latins, ou autre nation estrange, si en semblable ilz tyroient de nostre langue aucung vocable. Et là ou nous la voudrions dresser, il faudroit qu'elle fust colorée de quelque perte, ou dommage, aultrement elle seroit deraysonnable. Premierement quant à la perte, je n'y en treuve non plus en l'emprunt d'ung vocable pour celuy dont on le tyre, qu'il s'en trouvera en celuy que fait ung peuple des bonnes loix, & coustumes d'une autre nation. Parquoy il n'y a point de dommages: mais au contraire ung merveilleux gain de gloire, & honneur pour la langue de qui on fait l'emprunt, si nous considerons, qu'il se fait d'une bonne estime qu'on a de sa suffisance, & bonne invention en ses vocables. Et si d'avantage il y gisoit obligation, ou est le peuple au monde qui s'en sceut excuser, soit Grec, soit Latin, Juif, ou Indien? Brief toutes nations du monde ont esté quelquefois troublées de quelque autre peuple, de sorte qu'attendu les longues demeures que par le moien des guerres & victoires, ont esté faictes des homes sur autres pays: il est impossible qu'il ne se soit faicte quelque confusion, & mutuel emprunt de langage. Et toutesfois nous ne voyons point les Romains, ny les Grecz, & Hebreux, satisfaire à telle obligation en corrompant la puissance, & l'ordre de l'usage des letres. Il reste doncques que vous me direz, que nonobstant toutes ces remonstrances, qu'il est bien raisonnable de recognoistre le bien de celuy, dont tu l'as receu, encores qu'il ne fasse perte, comme qui t'a esté moyen de venir à ce bien là. Quant à cela je confesse bien que ce seroit ingratitude, de mescognoistre celuy duquel tu auras receu ung bien tant petit qu'on vouldra, là ou l'occasion s'offriroit de le recognoistre ou nyer. Comme si le propos se mettoit sus de la sourse de quelque vocable tyré de la langue Latine, & que tu la voulusses taire, & l'attribuer à la tienne, ou autre, par malice. A la verité aussi esse là, ou il fault estre soigneux de la derivaison des vocables: comme quant on veult faire une grammaire, & eplucher la nayve sourse d'une diction à la coustume des Latins, qui est trop plus que raisonnable: & non pas user de ceste façon de marque par une corruption, ou superfluité de letres, & par je ne sçay quel emprunt que fait la plume plus que l'usage de la langue. Et quant ainsi seroit que noz anciens s'y seroient obligez de leur franche volunté, je ne croy point que les Grecz, ny Latins qui ont mis tant de peine à rendre leur escriture la plus perfecte, & plus approchant de leur prononciation qu'il leur a esté possible, eussent jamés accepté une tant inique, & deraisonnable obligation. Joint qu'il me semble qu'une recognoissance de quelque bien receu d'autruy, doit estre faicte telle qu'elle luy soit aggreable. Et là ou ilz auroient accepté, elle se pourroit maintenir nulle, comme qui est faicte contre les loix, & ordonnances de bien escrire. Or il n'est point de bien faict si grand qui te puisse obliger à mal faire, ny faire chose sotte, & digne de reprehension. Au demourant si ainsi estoit que nous fussions tenuz à ceste maniere de recognoissance par superfluité de letres, il me semble que la loy deut estre generalle, & que nous serions tenuz le faire autant aux ungs qu'aux autres. Comment doncques nous excuserons nous en infiniz vocables tyrés des autres langues, esquelz nous n'avons point mis de letre superflue? comme, dire, ame, home, forme, figure, pain, vin, letre, peindre, pourriture, fievre, rumeur, beau, cheval, egal, larmes. Brief ilz sont en infiny nombre.

Dict. Faict.