Audience.—Négociation du traité de commerce avec l'Angleterre et de la pacification de l'Écosse.—Vives assurances d'amitié réciproque.—Négociation du mariage.—Conversations intimes de l'ambassadeur avec la reine à ce sujet.—Détails particuliers sur l'état de cette négociation.

Au Roy.

Sire, premier que la Royne d'Angleterre ayt commancé son progrès, je luy suis allé dire que, bientost après que le comte de Lincoln heût prins congé de Vostre Majesté, vous receûtes ung pacquet que Mr de Montmorency, Mr de Foix et moy vous avions ung peu auparavant dépesché, où nous vous parlions du sumptueux et magnificque traictement qu'elle nous faysoit recepvoir en son royaulme, des honnorables et vertueux propos qu'elle tenoit de Vostre Majesté, de la confience qu'elle prenoit de vostre parolle et promesse en l'observance du traicté, et des termes où nous estions avec elle, touchant Monseigneur le Duc. Sur lesquelles quatre choses vous nous aviez respondu par voz lettres du XXVIIe du passé, (lesquelles Mr de Montmorency et Mr de Foix avoient reçues en chemin; et après les avoyr leues, parcequ'elles s'adressoient à toutz troys, ilz me les avoient envoyées); que Vostre Majesté, voyant que le trettement, qu'avoit esté faict par dellà au dict comte de Lincoln et sa compagnie, n'aprochoit de celuy qui nous estoit faict icy, vous aviez heu recours aulx mercyementz, nous commandant d'en faire de bien exprès à la dicte Dame pour le surplus de ce qu'elle avoit mis peyne de vous excéder, et surpasser en cella; et que vous promettiez de le luy recognoistre bien largement à la première occasion, qui se offriroit, de vous envoyer quelqung des siens, ce que, vous espériez, seroit bientost, et qu'il n'y avoit heu faulte de bonne volonté ny d'affection de vostre costé, car en cella ne pouviez vous estre surmonté; et que vous aviez heu le dict sieur comte bien fort agréable, et n'y avoit heu rien en ses déportementz, ny de toutz ceulx qui estoient avecques luy, qui ne vous heût bien fort contanté, et toute vostre court, de sorte que vous desiriez, de bon cueur, que Mr de Montmorency et sa troupe heussent layssé à elle et aux siens pareille satisfaction d'eux par deçà; que ces propos tout honnorables, qu'elle avoit tenus de vous, vous les recognoissiez procéder de sa bonne et vertueuse inclination et de l'affection qu'elle vous portoit, et que c'estoit à Vous, Sire, à qui les excellantes qualités siennes vous bailloient ample argument, de dire beaucoup de choses à l'honneur et louange d'elle, dont serez prest d'en publier de parolle la bonne et grande estime que vous en avez, et ainsy le maintenir d'effect, sans y espargner rien de ce que Dieu vous avoit donné de moyen et de pouvoir au monde.

Au regard de la confience qu'elle prenoit de vostre promesse en l'observance du traicté, que vous n'obmettriez, ny permettriez qu'il fût obmis par nul des vostres, chose aulcune qui peût servir à le bien entretenir avec vraye et sincère affection d'ung bien bon frère envers celle que vous réputiez pour propre seur, espérant le semblable, qu'elle vous tiendroit pour son vray et propre frère germein; qui estoit une partie de ce que nous mandiez par voz lettres; et que le surplus estoit pour monstrer qu'il restoit seulement troys choses pour conduire ceste vostre amityé à une perfection indissoluble, pleine d'honneur et de proufict, et hors de tout danger qu'on la peût jamais rompre ny altérer; dont, de tant que les deux estoient portées par le traicté: sçavoir, le commerce d'entre les deux royaulmes et d'esteindre les troubles d'Escoce; je ne voulois en cella luy recorder sinon son sèrement, et que si, d'avanture, ces deux poincts demeuroient non accomplis, que cella seroit de grand préjudice à tout le traicté, lequel pourroit estre argué d'invalidité, comme n'ayant sorty à nul effect; et que, pour le regard de l'Escoce, il avoit esté desjà procédé à une dépesche, de laquelle failloit attandre la responce; mais, quand au commerce, qu'ayant esté desjà déclaré, de vostre part, à ceulx de son conseil, l'offre que vous luy faysiez de toutes les commodictés de vostre royaulme pour servir à celles du sien, c'estoit à elle maintenant de les demander, et à Vous, Sire, de les luy avoyr assises et establies, avant que les quatre moys de la dathe du traicté soient expirés.

Et comme je voulois continuer le reste, elle m'a interrompu avec ung gracieulx soubsrire, me disant qu'elle entendoit bien ce que j'avois à dire davantage, et que nous y reviendrions, puis après, à loysir, après qu'elle m'auroit respondu à tout le précédant: qu'elle estimeroit faire grand tort à elle mesmes, et à ceulx qui, pour l'amour d'elle, avoient receu tant d'honneur, de faveur et de bon traictement de Voz Très Chrestiennes Majestez et de toutz les vostres, à l'aller et à la demeure, ou au revenir, qu'ilz ne s'en pouvoient assez louer, si elle ne vous en remercyoit; et qu'elle avoit grand plésir que le comte de Lincoln vous heût contanté; car, à cest effect, l'avoit elle esleu, pour aulmoins correspondre à une partie de l'honneur et contantement, que vous luy aviez donné, de luy envoyer Mr de Montmorency et sa compagnie par deçà; que ce, qu'elle avoit dict en vostre louenge, n'aprochoit de ce qu'elle en avoit dans le cueur, luy deffaillant parolles pour le bien exprimer, mais c'estoit avec telle opinyon qu'elle se réputoit heureuse que vous la voulussiez tenir en ce degré de bienvueillance et d'amityé de seur, que, sur ceste grande estime qu'elle avoit de vous, fondoit elle l'assurance des choses que vous luy promettiés, et ne doubtoit aulcunement que ne les luy observissiez toutes comme, de sa part, elle ne manqueroit à une seule de celles qu'elle vous avoit promises et jurées; et que vous la pouviez, à bon esciant, mètre pour troysiesme aux deux seurs qui vous restoient, qui ne vous aymeroient jamais, ny vous honnoreroient plus qu'elle faysoit.

Et touchant les deux choses de ces troys, que je luy disois rester pour conduire l'amityé qui estoit entre vous à sa perfection, qu'elle avoit desjà satisfaict à la première, concernant les Escouçoys, de leur avoir mandé qu'ilz se missent en paix; à quoy s'ilz n'acquiesçoient, elle estoit dellibérée de ne s'en plus mesler pour l'ung party ny pour l'aultre; et, quand à la segonde, qui estoit du commerce, qu'elle estoit après à ordonner troys ou quatre personnages de bonne qualité, qui en traicteroient avecques moy; au regard de la troysiesme, elle estoit preste d'ouyr maintenant ce que je luy en vouldrois dire.

J'ay suivy à dire, Sire, que j'estoys bien ayse que nous nous fussions ainsy desmélés des aultres pour mieulx vacquer à ceste cy, qui estoit la plus importante, et de laquelle vous espériez, Sire, que viendroit l'accomplissement des aultres deux, et encores l'establissement de tout ce qui estoit à desirer entre Voz Majestez, pour Voz Majestez, et contre ceulx qui n'aymeroient Voz Majestez: c'estoit le propos du mariage. Auquel, pour la parfaicte amityé que Vous et la Royne, vostre Mère, luy aviez tousjours portée, et pour l'honneste estime que vous aviez d'elle, et aussy pour segonder l'honneste affection de Monseigneur le Duc, et ayder, aultant que vous pourriez, le hault et généreulx desir, lequel vous voyez qu'il avoit de servir une si excellente et grande princesse comme elle, vous persévériez plus que jamais d'aspirer à son allience, et me commandiez de sentir comme elle demeuroit meintenant bien édiffiée de luy, après le raport que Mr le comte de Lincoln et sa compagnie luy en auroient faict.

Elle m'a respondu que le dict sieur comte luy avoit faict plusieurs singulliers raports de Vostre Majesté et de vostre bonne inclination vers elle, et le desir que vous aviez de la voyr, et le semblable de la Royne, vostre mère, de qui elle restoit fort contante; et luy avoit aussy faict d'aultres fort honnorables raportz de Monsieur et de Monseigneur le Duc, voz frères, et n'avoit obmis ce qui pouvoit servir à l'advantage du troysiesme, assurant qu'il estoit, quand à la personne, d'une fort jolye taille et bien proporcionnée, fort vigoureux et adroict, l'esprit et le sens fort bons, le cueur grand et magnanime, la grâce bonne, sa conversation fort agréable, et toutes ses condicions et meurs bien fort vertueuses et desirables; et pour n'obmettre rien, sçachant combien elle avoit l'œuil délicat et vif pour remarquer toutes les choses qui seroient en luy, qu'il ne luy vouloit dissimuler qu'il avoit le visage gasté de la petite vérolle, et qu'il heût, pour le parfaict contantement d'elle, desiré au troysiesme une semblable présence qu'il avoit bien veu au segond; et avoit adjouxté qu'elle debvoit considérer le dedans, et ce qui estoit le plus important en ceste affaire, sans s'arrester à l'extérieur et aux choses légères qui n'estoient de tel poix, comme s'il luy heust voulu représanter ce que son chancellier luy avoit naguières dict qu'elle ne ballancât la paille avec le plomb; et que Milmor aussy, qui avoit le jugement bon, luy avoit dict mille louenges de Monseigneur le Duc, et qu'il s'estoit fort esbahy, luy ayant d'autresfoys veu les proportions et teinct du visage si bon, qu'il monstroit debvoir estre plus beau que nul de ses frères, comme la petite vérolle l'avoit peu tant gaster. Et Me Smith, nonobstant cella, n'avoit layssé de luy alléguer tant de grandes raysons et commodictés sur ce mariage, qu'il failloit qu'elle me confessât que c'estoit maintenant elle seule qui faysoit les argumentz contre elle mesmes.

J'ay respondu, Sire, que j'avois tousjours bien creinct que le raport du visage ne la contanteroit assez, sçachant, quand à tout le reste, que Monseigneur le Duc pouvoit estre paragonné à quel autre prince qui vesquît au monde; et de cella mesmes il se pouvoit espérer, n'estant qu'ung accident de la petite vérolle, que le temps le guériroit de brief, et que j'avois parlé à ung personnage de grand sçavoir et d'expériance, qui assuroit que le remède, bien que ne fût cognu de plusieurs, n'estoit pourtant difficille, ny long, et si, estoit seur; et qu'il en avoit guéry ung, en ceste ville, qui en estoit le plus gasté du monde, et que je m'assurois, si elle acceptoit le service de Mon dict Seigneur le Duc, que, en peu de jours, il se rendroit beau et très accomply en toutes sortes de perfections par la faveur de sa bonne grâce, et que je la priois de ne m'alléguer plus l'eage ny aultres semblables argumentz, qui confirmoient plus en vérité qu'ilz ne destruisoient ce bon propos, auquel aparoissoit par trop de bien, trop d'honneur, trop de bonheur et trop d'avantageuses commodictés, pour laysser à si légères occasions de le parfaire; et qu'elle se voulût mettre, ceste foys, hors des grandz ennuis, fâcheries et dangers, que la solitude et faulte de mary pouvoient apporter à une telle princesse qu'elle estoit; et que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, aviez prins si bonne espérance de cest affère que ce ne seroit sans grand regret, ny sans ung extrême déplaisir, si maintenant elle la vous vouloit diminuer ou faire perdre, ainsy qu'il se pouvoit comprendre par voz dernières lettres; lesquelles je ne ferois difficulté de les luy monstrer.

La dicte Dame, estant bien ayse de les voyr, les a leues tout au long, et puis m'a dict qu'il n'y avoit rien plus vray que toutz ses conseillers luy remonstroient que, quant à ce qui touchoit à eulx, de regarder aux meurs, aux condicions, à l'extraction, aux commodictés et advantages de ce party, qu'ilz y avoient satisfaict, et qu'ilz remettoient à elle de regarder à l'eage, à la taille et aux aultres commodictés particullières, requises au contantement de son mariage, et que je ne trouvasse maulvais, si elle jouyssoit du terme qu'elle avoit prins de s'en résouldre; et qu'elle en feroit entendre à Vostre Majesté sa responce par Mr de Montmorency, qui ne seroit sans que je la sceusse bientost; et qu'elle avoit occasion de se pleindre de luy, de Mr de Foix, et de moy, de vous avoyr donné, ainsy qu'elle voyoit, trop plus d'espérance que nous n'avions heu occasion de le faire.