CCLXIVe DÉPESCHE
—du XXe jour de juillet 1572.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Pierre Gautier.)
Conférence de l'ambassadeur avec le comte de Lincoln.—Irrésolution d'Élisabeth sur le mariage.—Promesse de la mise en liberté de l'évêque de Ross.—Commission délivrée contre le comte de Northumberland.—Nouvelles de Flessingue.—Etat de la négociation du mariage.
Au Roy.
Sire, m'estant le comte de Lincoln venu visiter en mon logis, ainsy que, par le postille de ma précédente dépesche, je le vous ay mandé, il s'est esforcé de me monstrer combien Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, et Messeigneurs voz frères, et toutz les principaulx de vostre court, avoient mis peyne que luy et ceulx de sa compagnie s'en retournassent trop plus que bien contantz des faveurs, et des grandes et extraordinayres chères, et des honnestes présens qu'ilz y avoient receus, et qu'ilz raportassent surtout une singullière satisfaction à la Royne, leur Mestresse, de la vraye et sincère amityé que voz parolles et toutez voz démonstrations leur ont indubitablement signiffié que vous luy portiés. De quoy il dict, Sire, qu'ayant retrouvé icy, après nostre dernière négociation de Mr de Montmorency, de Mr de Foix et de moy, une parfaicte correspondance en sa Mestresse, il ne veult espérer de moins que de voyr bientost, oultre le sèrement du traicté, se faire un bien plus seur et plus ferme establissement de vostre confédération par une bonne allience et ung bon parantage entre Voz Majestez Très Chrestiennes et elle; et qu'en particullier il m'estoit venu remercyer du bon succez que j'avois faict prendre à sa légation en France, et de la luy avoyr encores randue honnorable, et aprouvée par deçà, par les bons raportz, qu'au nom de Vostre Majesté j'en avois faict à sa Mestresse; dont me offroit tout ce qu'il me pourroit rendre d'amityé, tant que je serois en ce royaume. Je luy ay gratiffié, Sire, bien grandement toutz ces honnestes propos qu'il luy plaisoit me tenir, mais beaucoup plus ceulx que j'avoys bien cognu qu'il avoit desjà tenu à la Royne, sa Mestresse, le priant de l'y vouloir tousjours bien disposer, et que vous aviez prinz une si grande confience de la bonne affection qu'il avoit monstrée vous porter, que vous ne pouviez ni vouliez espérer de nul aultre de ce royaulme aulcuns meilleurs offices, pour le propos de Monseigneur le Duc, que de luy et de madame la comtesse sa femme; et qu'aussy se pouvoient ilz assurer, toutz deux, oultre une bonne recognoissance de vostre part et de la Royne, vostre mère, que jamais la faveur de Monseigneur le Duc ne leur deffauldroit ny à toutz les leurs, quant il seroit par deçà. Il m'a réplicqué qu'il pouvoit jurer avecques vérité de s'en estre retourné aultant plein de bonne affection vers vostre grandeur et vers celle de toutz les vostres, et vers l'amplitude de vostre couronne, en ce qui ne seroit contre celle de sa Mestresse, qu'il n'y avoit nul de voz meilleurs subjetz qui en sceût avoyr davantaige; et, en espécial, si dévot à Monseigneur le Duc qu'il n'avoit nul plus grand soing maintenant que de luy rendre la noblesse de ce royaulme de mesmes très affectionnée, et bien dévote à faire incliner la Royne, sa Mestresse, à son party, leur remonstrant à toutz que les difficultés de l'eage n'empeschoient que ses aultres perfections ne le rendissent bien capable d'estre, dès ceste heure, mary de leur Royne, et qu'encores bientost il en seroit si parfaictement digne qu'elle se pourroit réputer aussy heureusement accompaignée que nulle aultre princesse de l'Europe; et que ce qu'on luy pouvoit avoir raporté du visage estoit de nulle considération, car le temps en amanderoit, de bref, la pluspart, et la barbe couvriroit l'aultre; et que je creusse ardiment que Me Smith, et Me Milmor, et luy, et encores aulcuns de sa troupe, n'avoient rien obmis de ce qui se pouvoit dire de bien pour ce propos; et que, de sa part, il persévèreroit constamment de l'advancer aultant qu'il luy seroit possible de le faire.
Par lesquelz propos, Sire, les raportant à d'aultres, qu'on m'a tenus d'ailleurs, et que luy m'a dict ceulx cy, après avoir conféré avec sa dicte Mestresse, je juge qu'elle n'avoit encores résolu la responce qu'elle vous debvoit faire, quand elle est partie d'icy; et qu'il semble encores ceste foys qu'elle ne la vous fera entière, ce que prévoyant j'en ay voulu parler bien expressément avec ses deux conseillers, et les admonester de la promesse d'elle et de la leur en cest endroict, et qu'ilz ne vueillent permettre que rien en aille en longueur; à quoy ilz m'ont fort promiz qu'ilz s'y employeroient de toute leur puyssance. Cepandant la dicte Dame a commancé son progrès, et est allé à Avrin, d'où elle ne bougera de six jours, et après s'acheminera, peu à peu, vers Warwic, m'ayant le comte de Lestre fort prié que je la vueille aller trouver, quand elle arrivera, en sa mayson de Quilincourt. Elle a faict une distribution d'estatz, avant bouger de ce lieu, ayant donné celluy de grand trésorier, qui est le premier d'Angleterre, après le chancellier, à milord de Burgley, et a faict milord Chamberland privé scéel, et baillé celluy qu'il avoit de grand chamberlan de la mayson au comte de Sussex, et l'estat de secrettère à Me Smith. Elle a encores entre ses mains l'estat de grand mestre, duquel elle heût desjà pourvueu le comte de Lestre, mais il n'est bien résolu à qui faire tomber celluy qu'il a de grand escuyer; et dict qu'elle fera vischamberlan Me Pigrin, et capitaine de ses gardes Me Hathon. L'on espère qu'elle donra liberté à quelques ungs de ceulx de la Tour, et desjà elle m'a promis celle de l'évesque de Roz. Je ne sçay si l'on l'en détournera. J'entendz qu'il a esté envoyé commission à Barvic pour procéder contre le comte de Northomberland.
Je ne vous escriptz, Sire, des nouvelles d'Escoce ny de la confirmation de ce que je vous ay mandé par mes dernières: que le comte de Honteley avoit donné une estrette vers le North à ceux du party d'Esterling. J'espère que Mr Du Croc, par les lettres qu'il vous escript, satisfera largement à tout cella.
L'on continue d'envoyer tousjours gens, monitions et artillerie, à Fleximgues; et le capitaine Pelan, lieutenant de l'artillerie, est party, depuys deux jours, pour y aller. Ceulx du dict Fleximgues ont ouvert les digues et ont environné leur ville d'eau; ilz n'ont receu, à ce qu'on dict, toutz les angloys ny pareillement les françoys, ains en ont envoyé une partie ez aultres villes qui tiennent pour eulx en Zélande. Ilz ont couru l'estrade entre Envers et Bruges, et ont prins quelques deniers, que le duc d'Alve envoyoit à l'Escluse pour payer les navires et mariniers qui ont conduict le duc de Medina Cely. Il a esté apporté, ces jours passez, grande quantité d'espiceries du dict lieu de Fleximgues en ceste ville, et en envoye l'on quérir davantage. Les marchandz de ceste ville ont esté appellés devant le conseil affin d'adviser au faict du commerce pour l'accomplissement du traicté, mais ne sont encores venus devers moy. Sur ce, etc. Ce XXe jour de juillet 1572.
A la Royne.