—du VIIe jour d'octobre 1572.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo.)
Maladie d'Élisabeth.—Retard apporté à l'audience demandée par l'ambassadeur.—Nouvelle irritation causée en Angleterre par les nouveaux massacres de Rouen.—Efforts des partisans de l'Espagne pour faire rompre l'alliance avec le roi.—Nécessité de rassurer les protestans en France.
Au Roy.
Sire, j'espérois, vendredy dernier, troysiesme de ce moys, aller trouver la Royne d'Angleterre à Windesore pour luy faire entendre les particullarités que, par vostre lettre du XXIIe du passé, il vous a pleu me commander de luy dire, qui sont toutes d'un si grand contantement et d'une si honneste satisfaction pour elle, qu'elle ne le sçauroit desirer davantage; mais elle me manda, le jeudy au soir, que je l'excusasse pour le dict vendredy, car avoit dellibéré de prendre mèdecine, et encores pour tout le jour d'après, car sçavoit que ne pourroit se trouver bien; mais que je pourrois venir le dimanche, ou bien que, si c'estoit chose pressée, qu'elle remettroit sa mèdecine à une aultre foys.
Je n'ay ozé, Sire, tant présumer que de retarder chose qui appartînt à sa santé, dont, ayant remis d'y aller au dict dimanche, le comte de Sussex m'a faict entendre, le samedy, à la nuict, qu'elle n'avoit peu prendre sa mèdecine, comme elle l'espéroit, le vendredy, s'estant trouvée ung peu mal, et s'estoit mise entre les meins de son mèdecin, dont ne sçavoit quand je la pourrois voyr; mais que, si j'avoys à luy communicquer quelque chose de la part de Vostre Majesté, je le pouvois escripre à milord trézorier qui le luy feroit très volontiers entendre. J'ay, le bon matin, dépesché ung des miens jusques là, affin d'entendre plus particullièrement de la santé de la dicte Dame, et pour dire au dict comte de Sussex que j'ay à présenter à elle des lettres de Vostre Majesté en créance sur moy, qui ne se peut faire sans que je soye présent, et que pourtant j'attandray paciemment sa commodicté et bonne disposition. Ce que j'ay faict, Sire, affin que je puisse remarquer, par ses propres parolles et contenance, en quoy elle persévère vers Vostre Majesté; car je sens bien que toutes choses ont commencé et continuent de nous devenir si contraires par deçà, depuis l'émotion de Paris, (et mesmes pour l'orrible tragédye qui s'est jouée à Rouen, à l'espectacle de laquelle plusieurs angloys ont esté présens, qui raportent qu'on y continue encore de contreindre ceulx de la nouvelle religion de se rebaptiser, ou bien l'on les tue sans rémission), que ceulx de ce conseil ne travaillent en rien tant, à ceste heure, que de cercher comment la dicte Dame se pourra retirer de vostre intelligence; et observent le temps, quand, et à quelle occasion, elle le pourra faire sans danger. Dont les partisans de Bourgogne ont le vent en poupe, et sont ceulx qui, plus que les aultres, bien que la ruyne des Protestans leur playse, agravent les meurtres et exécutions de France, et cellèbrent jusques au ciel le duc d'Alve de ce qu'il a seu, par sa valeur, et de vifve force, repoulser l'armée du prince d'Orange et reprendre Montz, et a gardé la capitulation à ceulx de dedans, et n'en a esté tué pas ung soubz la seurté de sa parolle. Et suis adverty, Sire, que le courrier Francisque, flammant, lequel Anthonio de Guaras avoit dépesché devers le dict duc, a esté redépéché de deçà, le jour après que le dict duc a esté dedans Montz; et luy et Guaras sont, depuis deux jours, à Windesor, dont je ne veulx perdre l'occasion, s'il m'est possible, de parler moi mesmes à ceste princesse, affin de tenir vostre party le plus relevé que je pourray vers elle, et, en l'assurant tousjours de vostre parfaicte amityé, la randre de plus en plus bien édiffiée de Voz Majestez Très Chrestiennes et des vostres sur tout ce qui est advenu par dellà.
J'entendz qu'il est arrivé ung navyre de la Rochelle et que quelqu'ung de ceulx, qui estoient dedans, est allé jusques à Windesore, mais ne sçay encores qu'il y négocie; seulement il a dict, en passant, que ceulx de sa ville, pour les choses advenues à Paris, n'avoient du commancement voulu prendre aultre dellibération que de faire tout ce que Vostre Majesté leur commanderoit, mais, entendant l'exécution, qui depuis a esté faicte ez aultres villes, ilz vouloient pourvoir à leur seureté. Quelqu'ung m'a dict que le vidame de Chartres, et Mr de Pontivy sont abordés deçà. Je mettray peyne de le mieulx sçavoir, et vous puys bien assurer, Sire, qu'il y arrive tous les jours beaucoup de voz subjectz de la dicte nouvelle religion.
La souspeçon et deffiance croît de plus en plus en ceulx cy, et ne peulvent, par mes parolles ny par les propres lettres de Vostre Majesté, lesquelles je ne fay quelquefoys difficulté de les leur fère voyr, aulcunement se rasseurer; car disent que les effectz, lesquelz conveinquent et les parolles et les lettres, leur monstrent ce qu'ilz doibvent creindre. Et ont esté milord de Lestre et le comte de Lincoln, avec les mestres des fortiffications, à Porsemmue et en l'isle d'Ouic, pour mettre ces deux lieux en deffance. Je ne fay doubte que leur deffiance ne croisse aussy du costé d'Espaigne, mais il leur est plus facille de s'en mettre hors, à cause de leur ancienne allience, que de nous qui leur sommes nouveaulx, et non encores bien esprouvés amys. Sur ce, etc. Ce VIIe jour d'octobre 1572.
A la Royne
Madame, si je retarde un peu plus que de coustume de rendre responce aulx lettres que Voz Majestez m'ont escriptes, du XXIIe du passé, elles verront, par celles que j'escriptz présentement au Roy, que l'occasion en est, pour ung peu, l'indisposition qui a prins à la Royne d'Angleterre, et pour ne vouloir en ce temps rien trecter avec elle sinon par moy mesmes, n'ayant encores bien recognu quelz persévèreront d'estre ses conseillers vers la France depuis ceste émotion de Paris; dont je veulx attandre que la dicte Dame se porte mieulx pour parler à elle, et que par ses propos et ses contenances, je puisse mieulx conjecturer, que ne pourrois faire par ung tiers, qui ne me rapporteroit sinon les simples parolles de sa responce, quelle est son intention.