(Envoyée exprès jusques à la court par Mr de L'Espinasse.)

Résolution prise par Élisabeth de rejeter les propositions faites dans le parlement contre Marie Stuart.—Exécution du duc de Norfolk.—Arrivée du comte de Lincoln en France.—Nouvelles d'Écosse; nécessité d'envoyer des secours à Lislebourg.—Craintes que les succès des Gueux dans les Pays-Bas donnent aux Anglais.—Détails sur l'exécution du duc de Norfolk.

Au Roy.

Sire, de la communicquation que j'ay faicte de voz deux dernières lettres, du IIe et Xe passé, à la Royne d'Angleterre, elle a comprins qu'il y avoit desjà ung très bon acheminement, de vostre costé, à tous les debvoirs de la bonne amytié qu'avez nouvellement conclue avec elle; de quoy est advenu qu'elle a faict à ses plus expéciaulx conseillers, ainsy qu'on me l'a fort assuré, une remonstrance comme s'ensuit:

«Que, puysqu'entre les grandz dangers qui s'estoient, depuis quelque temps, manifestés au monde contre elle, Dieu avoit voulu, du milieu de ceulx, que les feus Roys d'Angleterre, ses prédécesseurs, avoient tousjours réputés leurs plus grandz ennemys, luy succiter à elle ung très grand et parfaict amy, qui ambrassoit sa protection et sa deffence, sellon le traicté de ligue qu'elle avoit faicte avec Vostre Majesté, qu'elle ne vouloit, en façon du monde, qu'on proposât rien en son parlement qui vous peût offancer; et, qu'ayant considéré les deux billetz, qui avoient esté mis en avant contre la Royne d'Escoce, desquelz elle avoit desjà cassé celluy qui touchoit à sa vie, elle vouloit qu'on se désistât encores de celluy qui concernoit la succession qu'elle prétandoit en ce royaulme; car elle voyoit bien ne se pouvoir faire que Vostre Majesté, pour le debvoir de parantage, et pour les aultres obligations que vous avez avec ceste princesse, n'en fussiez offancé, sellon qu'elle le comprenoit bien par les lettres que je luy en avois communicquées; (car, à la vérité, Sire, je les luy ay assés faictes sonner en ce sens). Et a adjouxté qu'on trouveroit aussy bien estrange, par toute la Chrestienté, qu'on la condampnât sans l'ouyr; mais que, pour satisfaire à ses Estatz, elle vouloit bien que, dorsenavant, l'on soubsmît la dicte Royne d'Escoce à l'obligation des plus rigoureuses loix qu'on pourroit faire contre elle, si elle atamptoit jamais rien plus au préjudice de ce royaulme.»

De quoy, monstrantz les dicts Estatz n'estre assez contantz, ont incisté qu'aulmoins l'on ne leur refuzât l'exécution du duc de Norfolc, qui estoit desjà condampné; ce qui a esté si chauldement mené, par ceulx qui avoient la matière à cueur, que la Royne d'Angleterre n'y a peu résister. Dont estant ce pouvre seigneur mené sur l'eschafault, à heure non accoustumée, de fort grand matin, a confessé, en présence de ceulx qui s'y sont trouvez, qu'il avoit fort offancé Dieu comme pécheur, et avoit offancé la Royne, sa Mestresse, en ce que, contre sa promesse qu'il luy avoit faicte de ne traicter avec la Royne d'Escoce, (ce que toutesfoys il ne luy avoit confirmé par sèrement), il avoit escript des lettres et en avoit receu de la dicte Dame, et avoit pareillement receu une lettre du Pape, non qu'il l'eût pourchassée, mais Ridolfy la luy avoit adressée; et qu'au reste il assuroit, avec toute vérité, de n'avoir jamais rien atempté de faict, de parolle, ny encores de pensée, contre la Royne, sa Mestresse, ny contre ce royaulme; et de cella il en bailloit sa mort à tesmoing, devant Dieu et devant les hommes. Et ainsy, d'un visage constant et magnanime, s'est exhibé luy mesmes au supplice, au grand regret des gens de bien. Et son corps a esté raporté dans la Tour en ung cercueil couvert de velours noir; et luy a esté faict quelque forme d'exèques.

Hier vint nouvelles comme monsieur l'admiral d'Angleterre estoit descendu à Boulogne, le pénultiesme jour du passé, premier que Mr de Piennes ny le Sr de Mauvissière y arrivassent, et que la présence de Mr de Foix, avec la diligence de Mr de Cailliac, avoient grandement suply à sa réception; en laquelle, s'il y a heu quelque manquement, il a esté bien honnorablement excusé par une honneste lettre, que Mr de Foix m'a escripte là dessus, laquelle a esté bien fort agréable en ceste court.

Le Sr de L'Espinasse vous comptera, Sire, les difficultés ès quelles Mr Du Croc, son beau père, se retrouve en Escoce; où semble qu'il importe grandement, pour vostre réputation, qu'il soit pourveu promptement à ceulx de Lillebourg qu'ilz ne soient ruynés, et que le chasteau ne viègne ez meins de ceulx qui sont à la dévotion de la Royne d'Angleterre; car de ces deux poinctz dépend non seulement la conservation de vostre ancienne allience, mais que l'estat, qui souloit estre françoys, ne deviègne du tout angloys. Dont vous plerra, Sire, pendant que Mr de Montmorency et Mr de Foix seront icy, nous ordonner de prendre quelque résolution là dessus avec ceste princesse et avec ceulx de son conseil, pour réduyre ce pays à une bonne paciffication; et cependant mander quelque honnorable promesse à ceulx de Lillebourg, accompagnée d'aulcun présent effect pour les consoler; dont seroit bien à propos, Sire, que Mr de Flemy les allât trouver avec ce qu'il leur pourroit apporter de refraichissement.

Le progrès des entreprinses, qui s'entend des Pays Bas, commence de mettre ceulx cy en quelque souspeçon qu'elles tendent d'impatroniser Vostre Majesté de cest estat, ce qui leur seroit formidable; et ne vouldroient qu'en façon du monde cella succédât, s'ilz n'y participoient. Sur ce, etc. Ce Ve jour de juing 1572.

A la Royne.