Sire, j'ay esté, depuis quatre jours en çà, devers la Royne d'Angleterre, pour l'occasion de voz lettres du VIIe du passé, mais, premier qu'elle m'ayt layssé entrer en nul des propos d'icelles, elle m'a voulu rendre plusieurs grandz mercys du soing que j'avoys heu d'elle pendant sa dernière maladye de la petite vérolle; et que, si elle n'eût heu l'estomac fâché, l'aultre foys que j'estois à Windezor, à cause qu'elle avoit prins ung peu de mitridat, elle m'eût permis de la voyr affin de pouvoir donner à Voz Majestez meilleur compte de son mal; et qu'elle croyoit bien que, quand Monseigneur le Duc l'entendit, qu'il desira qu'elle en heût beaucoup au visage affin de ne s'entrereprocher rien plus l'ung à l'aultre.
Je luy ay respondu que Voz Majestez, et Monseigneur le Duc, et toutz ceulx de vostre couronne, desiriez parfaictement la conservation de ses excellantes qualités, et aussy bien de celles qui convenoient à sa beauté comme de celles qui ornoient sa grandeur, et que vous auriez grand plésir d'entendre, par mes premières, qu'elle en fût si parfaictement bien guérye qu'il n'en restât ung seul vestige au visage; et que, de ma part, je me resjouyssois non guyères moins de l'accidant que de la guérison, car c'estoit une espèce de maladie qui monstroit que la jeunesse n'estoit encore passée, ny preste à passer de longtemps, et qu'elle n'avoit jamais esté en meilleure disposition d'estre maryée, ny de devenir bientost grosse, si elle avoit ung mary, que maintenant; et que pourtant elle ne voulût plus retarder à elle mesmes le grand bien et contantement qui luy viendroit de la résolution du propos de Monseigneur le Duc.
Elle, en soubsriant, m'a dict qu'elle ne s'attendoit pas que je luy deusse parler à ceste heure d'ung tel faict, mais plustost des couches de la Royne Très Chrestienne, car desjà les nouvelles estoient à Londres qu'elle avoit heu ung beau filz, et elle prioit Dieu qu'il fût ainsy; mais, de tant qu'elle s'assuroit bien que la certitude n'en pouvoit estre encores arrivée après le dernier courrier qui en estoit venu, lequel n'en parloit poinct, elle me vouloit demander de vostre bon portement et santé, et qu'est ce que, par voz dernières dépesches, j'avois apprins de l'estat des choses de France.
Je luy ay racompté aulcunes petites particullaritez, et icelles faictes quadrer à ung fort apparant repos, qui de toutz costés semble s'establir bien et bientost en vostre royaulme; et puis, suis venu à luy dire qu'ayant Mr de Walsingam monstré, au commancement de ce moys, qu'il desiroit avoir audience, et que néantmoins, à cause d'une sienne indisposition, il n'y pouvoit venir, Vostre Majesté avoit depputé Mr Brullard, vostre secrettère des commandementz, et Mr de Mauvissière pour aller parler à luy; ausquelz il avoit faict entendre en mesmes motz la mesmes responce qu'elle m'avoit faicte à Redinc, touchant l'occasion de la mort de l'Amiral et des siens, et touchant la continuation de l'amytié, et touchant l'entrevue. Sur lesquelz troys poinctz Vostre Majesté me commandoit de luy dire de nouveau ce que fort expressément je luy ay récité, de toutz les poinctz de vostre dicte lettre, en la forme qu'ilz y sont contenus; qui n'est besoing de les répéter icy. Et ay curieusement observé comme elle les prendroit et qu'est ce qu'elle m'y respondroit.
Sur quoy, quand au premier, elle m'a uzé des termes qui s'ensuyvent:—«Que la mort de l'Amiral et des siens luy touchoit si peu qu'elle n'y considéroit que le seul intérest qui en pouvoit tomber sur voz affères et sur vostre réputation; bien est vray qu'elle creignoit que provoquissiez l'yre de Dieu, en luy faysant voyr dans le cueur, et par voz œuvres, et en vostre forme de régner, que vous voulez que l'ommicide en vostre royaulme ne soit point réputé péché, comme si vouliez corriger et vous oposer au décalogue de ses commandementz, et en oster les meurtres, ne recognoissant que aulx mesmes princes il n'est licite de tuer ny faire tuer, sinon en deux cas seulement: l'ung, de guerre légitime; et l'aultre, pour l'exécution de justice à punir les crimes, et que nulz aultres, sinon les seulz princes et magistratz souverains ont authorité de mort; et que tant plus vous différiez de faire publier le procès de l'Amiral, tant plus layssiez vous, pour ce regard, quelque chose de vostre estimation en suspens, et qu'elle retenoit bien ce qu'on luy en avoit escript de divers lieux; dont, si elle avoit aultant d'authorité sur vous, comme elle avoit de bonne affection vers vous, elle vous feroit une réprimande pour vous apprandre de ne vous porter, une aultre foys, tant de préjudice, comme vous aviez fait ceste cy.»
Je luy ay réplicqué plusieurs choses, et l'ay suplié de les vouloir bien examiner par la règle de ce qu'elle mesmes feroit contre ceulx de ses subjectz qui, au bout d'une si horrible guerre, comme ceulx cy ont mené en vostre royaulme, l'espace de douze ans, se prépareroient de rechef contre la mesmes personne et la vye d'elle, et la subversion de son estat.
Elle m'a respondu que, quand à ceulx de Paris, elle me vouloit le tout excuser; mais, quand à ce qui s'estoit depuis ensuivy à Roan et aultres lieux, elle n'y voyoit aulcun lieu d'excuse, mesmes qu'on luy avoit dict que vous aviez envoyé de voz gens de guerre pour faire l'exécution, mais que ceulx de la ville, en estantz advertis, avoient fermé les portes pour y mettre eulx mesmes la mein, affin que le butin ne leur eschapât; que, pour le regard d'observer bien l'amityé, elle n'avoit chose au monde en plus grande affection que de se porter droictement pour très constante amye et perpétuelle confédérée à Vostre Majesté, si, de vostre costé, Sire, vous vous vouliez monstrer vers elle prince non indigne d'avoir des perdurables amys, et très fermes confédérez; et qu'elle avoit des advertissementz, de beaucoup de grandz lieux, qui l'admonestoient de se réputer comme desjà toute habandonnée, et qu'il estoit temps qu'elle pourveût en dilligence à ses affères: ce qu'elle feroit, mais non en façon que pour cella elle voulût uzer d'aulcune séparation d'amityé d'avec Vostre Majesté; et que, s'il en advenoit quelqune, elle indubitablement proviendroit de vostre part, et non jamais de la sienne; que, pour le regard de l'entrevue, elle commançoit à doubter assez si Voz Majestez avoient jamais bien desiré le mariage, et qu'aulmoins voyoit elle que vous n'aviez pas suyvy le chemin de bientost l'effectuer, et qu'elle ne pouvoit comprendre par les lettres de son ambassadeur sur quoy Voz Majestez se rétractoient de l'offre de la dicte entrevue, qui en vouliez maintenant rejecter la faute sur vostre ambassadeur; car sçavoit que je ne m'estois pas plus advancé en cella que du contenu de mes lettres, ayant veu l'article qui en parloit, et elle n'en avoit point escript aultrement à son ambassadeur; mais qu'elle jugoit bien que c'estoit pour les accidans survenus, lesquelz rendroient toutes choses, de toutes partz, fort suspectes, comme elle, à la vérité, confessoit que le temps estoit très maulvais et très dangereulx.
Je luy ay réplicqué que, quand au premier poinct, elle debvoit demeurer très fermement persuadée que, si vous n'eussiez esté meu, non seulement de juste mais très nécessayre occasion de laysser faire l'exécution de Paris, que nul, soubz le ciel, s'y fût plus fermement oposé que vous, pour le regret que vous aviez de perdre l'Amiral et les siens, et pour la traverse que cella portoit à quelques aultres voz entreprinses; mais que ce qui avoit despuis succédé à Roan et ailleurs, en l'endroict d'autres que des seulz conspirateurs, il estoit trop cler que tout cella estoit advenu contre vostre intention, ny jamais vous n'aviez envoyé à Roan ung seul de voz gens de guerre, ainsy que la punition, que vous feriez fère, monstreroit à elle et à tout le monde combien cest excès vous avoit dépleu; au regard de vostre amityé, qu'elle ne debvoit nullement doubter que vous ne la luy rendissiez perdurable à jamais, et que ne luy accomplissiez les promesses que luy aviez faictes et jurées par le traicté, et beaucoup davantage, quand son besoing le requerroit, jusques y emploïer tout le moyen et meilleures forces de vostre couronne; et que, de ce poinct et de celluy de Monseigneur le Duc, Voz Majestez me commandiez de l'assurer que vous en desiriez l'effect plus que jamais; et Mon dict Seigneur le Duc mesme m'en faysoit une bien expresse lettre, et que la Royne demeuroit tousjours très résolue de venir à Bouloigne, toutes les foys que la dicte Dame se voudroit approcher à Douvre, pour de là convenir ensemble du jour et lieu de leur entrevue; et qu'à la vérité je pouvois avoir ung peu trop emplyé ce qui m'en avoit esté escript, d'avoir offert qu'elle pourroit accorder de venir en quelque lieu en terre là où seroit advisé; car, à la vérité, ce mot en terre, n'estoit dans l'article. Il est vray que, quand je le luy avois monstré, elle et moy avions estimé qu'il se pouvoit interpréter ainsy, et que néantmoins je la supliois que, sellon qu'elle avoit tousjours procédé clèrement et sincèrement en ce propos, ainsy qu'il convenoit entre princes bien unis, et qui cherchoient l'alliance plus estroicte l'ung de l'aultre, qu'elle me voulût dire en quoy elle persévéroit vers le dict propos, et vers l'article où nous en estions demeurés de l'entrevue, et je mettrois peine d'y incliner l'intention de Voz Majestez, aultant qu'il me seroit possible de le fère.
Elle m'a soudein respondu que, sans ce qu'elle avoit desiré d'entendre de voz nouvelles, et satisfère à l'affection que j'avois de la voyr, après sa petite vérolle, qu'elle ne m'eût donné ceste foys audience, se doubtant bien que je ne faudrois de luy parler de ces deux poinctz, et elle ne m'y vouloit ny pouvoit encores respondre jusques à ce qu'elle heût heu une responce qu'elle attandoit d'heure en heure, de son ambassadeur, et l'avoit tousjours attandue depuis Redinc; mais, à cause qu'il estoit malade, il ne la luy avoit encores peu mander; et que, touchant le dict ambassadeur, pour beaucoup de respectz, tant de sa maladie que de l'instance que sa femme faysoit icy, et aussy pour la particullière hayne que la Royne d'Escoce et ses parans luy portoient, elle estoit contraincte de le retirer; et heût bien desiré qu'ung secrettère heût peu satisfaire, pour ung moys ou six sepmaynes, à sa charge; mais, puisque Vostre Majesté ne le trouvoit bon, elle en feroit préparer ung aultre.
J'ay bien donné à cognoistre à la dicte Dame que ses responces, en ce qu'elle y mesloit ung peu de deffiance, et y uzoit de remises, ne pouvoient bien convenir à ce que je desirois pour vostre satisfaction. Néantmoins, voyant que je ne pouvois rapporter, pour ce coup, sinon celle déclaration de sa ferme persévérance en vostre amityé, et aulcunes parolles bien fort honnorables de Monseigneur le Duc, je me suis déporté de tout le reste; mais, pour la fin, je luy ay présenté la lettre que Vostre Majesté luy escripvoit touchant Mr le vidame de Chartres, laquelle elle a lue.