Et m'a respondu que le dict vidame, puisque ne trouviez bon qu'il fût icy, pourroit aller où bon lui sembleroit; mais qu'elle estimoit qu'il ne seroit point conseillé de s'en retourner en France, jusques à ce qu'il veît y pouvoir bien jouyr la seureté et sauvegarde que Vostre Majesté luy promectoit, et qu'elle heût bien pensé qu'en ce temps vous ne luy heussiez voulu refuser une si petite chose que la demeure d'ung de voz subjectz en Angleterre; car pouviez croire qu'il n'y seroit soufert, s'il y praticquoit quelque chose contre vostre intention, et que le dict vidame avoit esté et estoit tenu pour si suspect de ceulx de sa religion qu'elle mesmes estoit advertye de ne s'y fier.
Je me suis rencontré, mècredy dernier, avec les principaulx seigneurs du conseil d'Angleterre, au festin du maire, où ilz m'ont toutz, d'une voix, recommandé deux affères, l'ung du Sr Benedicto Spinola, touchant des laynes acheptées par authorité publicque en ce royaulme et envoyées débiter à Roan, sur lesquelles quelque espagnol luy meut débat, et qu'à ceste heure se recognoistra si Vostre Majesté veut prendre la cause du duc d'Alve contre la Royne, leur Mestresse, ou bien vous monstrer vray amy et confédéré d'elle; et l'autre faict est d'ung pouvre marchand angloys qui a esté fort maltraicté à Roan, à ce qu'il vous plaise luy faire administrer justice contre ceulx qui l'ont otragé et qui luy ont pillé ses biens. Et sur ce, etc.
Ce IIe jour de novembre 1572.
A la Royne
Madame, suivant vostre lettre, du VIIe du passé, j'ay continué à la Royne d'Angleterre le propos du mariage et celluy de l'entrevue, en la façon que Vostre Majesté verra par le récit que j'en fays à la lettre du Roy, qui n'a esté sans qu'elle ayt montré d'estre encores bien disposée vers ces deux poinctz, et de vouloir fort cognoistre s'il y a, de vostre costé, semblable disposition; car, de toutz les endroitz qu'elle reçoit ou conseil ou advertissement, qui ne vient le plus communément que des Protestans, elle est fort admonestée de prendre bien garde de ne se laysser tromper, et qu'elle doibt croire, puisqu'elle est en mesmes cause que les Huguenotz de France, qu'il y a une mesmes dellibération contre elle, et que la bulle luy doibt estre ung signe pour l'advertir de ne se fier ny à traicté, ny à confédération, ny à promesses, ny à mariage, ny à bonnes chères, ny à propos d'amityé: car tout cella a précédé avec ceulx de la nouvelle religion, qui pourtant n'en ont esté garantis; de sorte qu'elle m'a dict qu'on luy avoit fait sortir en proverbe d'éviter les nopces gallicques comme chose bien dangereuse.
Je luy ay représanté tant de signes et tesmoignages de la vraye intention du Roy et vostre vers elle, et encores de l'affection que Monseigneur le Duc luy porte, (et luy en ay faict voyr quelques articles dans aulcunes de voz lettres), qu'enfin elle m'a faict cognoistre qu'il n'y a que celle grande extrémité qui se poursuit encores en divers lieux de France, et de laquelle se conjecture une déterminée résolution en voz cueurs de vous estre obligés au Pape et à l'Empereur, et au Roy d'Espagne, d'exterminer les Protestans, qui la mect en peyne et la faict tenir en suspens: et puis m'a curieusement demandé d'où procédoit la difficulté que Vostre Majesté faysoit maintenant à l'entrevue.
A quoy je luy ay respondu que je voyois bien que c'estoit à moy de me purger de péché d'autruy, et que je luy voulois dire tout librement qu'il me sembloit que la faute procédoit de deux grandes Roynes; et que, de tant que j'estoys subject et serviteur de l'une, et très affectionné à la grandeur de l'aultre, il falloit que je le portasse paciemment, et qu'à la vérité Vostre Majesté, ne pensant que ce qui estoit advenu à Paris deût estre sinon aprouvé de toutz ceulx à qui vous en fesiez entendre la nécessayre occasion, et l'ayant mandée à elle, vous aviez tousjours continué d'ung mesme trein, comme auparavant, la poursuiyte du dict mariage, et aviez libérallement accordé à son ambassadeur qu'il luy peût escripre bien avant de l'entrevue, et à moy de la luy offrir, et que vous viendriez jusques en l'isle de Gerzé, ce qui m'avoit faict advancer, voyant les incommodités qu'elle alléguoit du dict Gerzé, et pareillement de faire l'entrevue sur mer, de luy dire que Vostre Majesté pourroit, possible, accorder de venir en quelque lieu en terre, avec compagnie modérée, et avec les seuretez à ce requises; mais que elle, de son costé, avoit monstré d'estre si offancée de cest évènement de Paris, et mesmes d'en prendre quelque deffiance de Vostre Majesté, jusques à vous en faire toucher quelque mot bien exprès par son dict ambassadeur; et entendiez, au reste, tant de rapportz de ce qui s'en disoit en ce royaulme, que nul de voz meilleurs serviteurs, ny de ceulx qui aymoient la conservation de Vostre Majesté, vous ozoient conseiller d'azarder vostre personne à passer deçà, jusques à ce qu'eussiez plus grande certitude de l'intention de la dicte Dame.
Sur quoy elle m'a faict plusieurs honnestes excuses de n'avoir ny pensé ny parlé que bien honnorablement du Roy, vostre filz, et de Vous, sur tout ce qui estoit advenu, et qu'elle avoit bien dict ung peu librement quelques choses à moy et non à aultre, qui procédoient de la bonne intention et plus estroicte amityé qui est contractée entre vous; et que mesmes elle avoit faict cognoistre à toutz les siens combien luy déplaysoit qu'on en parlât licencieusement, dont je n'en oyois plus nul propos; et, quand à l'entrevue, qu'elle pensoit bien avoir aultant comprins par l'article qu'elle en avoit veu dans mes lettres, et en celles de son ambassadeur, de la volonté qu'aviez de venir à Douvre, encor que le lieu n'y fût nommé, comme elle en avoit depuis mandé à son ambassadeur; mais que de cella, ny du principal propos du mariage, elle ne m'y respondroit rien plus, pour ceste heure, jusques après la procheyne dépesche de son dict ambassadeur; seulement me prioit de remercyer infinyement Monseigneur le Duc vostre filz, de la bonne souvenance qu'il monstroit avoyr d'elle, par les honnestes propos qu'il m'en escripvoit, (lesquelz, à dire vray, Madame, elle les a fort curieusement leus), et qu'elle ne valoit pas tant qu'il la deût tenir en tel compte, dont ne seroit jamais qu'elle ne s'en sentît obligée à luy, et qu'elle ne luy en recognût, en tout ce qu'elle pourroit, l'obligation.
J'ay depuis parlé au comte de Lestre et à milord de Burgley, et encores au chancellier, desquelz, parce que le langage se rapporte à celluy que la dicte Dame m'a tenu, je ne l'exprime poinct davantage. Et vous diray seulement que toutes choses, à la vérité, monstrent d'estre assez changées, mais non encores tant du tout comme, il ne y a pas ung moys, que je les creignois. Sur ce, etc.
Ce IIe jour de novembre 1572.