(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet.)
Intrigues des Espagnols pour détruire l'alliance de la France avec l'Angleterre.—Confiance que commencent à prendre les Anglais dans les assurances du roi.—Départ de la flotte pour Bordeaux.—Nouvelles de la Rochelle où l'on a repris les armes.—Retraite du prince d'Orange des Pays-Bas.—Nouvelles d'Écosse; certitude de la mort du comte de Mar.—Rappel de Walsingham.—Demande par l'ambassadeur de son rappel.
Au Roy.
Sire, les honnestes propoz et les bonnes démonstrations, dont Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, avez uzé en l'endroict de l'ambassadeur d'Angleterre, sur la persévérance de vostre amityé vers la Royne, sa Mestresse, et la confirmation que m'en avez faict donner icy à elle, retiennent encores les choses en ce royaulme si balancées pour vous, que ce qui est advenu contre ceulx de la nouvelle religion, ny les praticques d'Espagne, ne les peulvent encores du tout emporter, non qu'il y ayt faulte d'offres ny de condicions de la part du duc d'Alve, fort advantageuses pour ceulx cy, jusques à offrir de faire tout ce qu'ilz voudront, et de remettre icy ung ambassadeur, encor que la dicte Dame n'en envoye poinct en Espaigne; et Guaras praticque cella avec de si bons présens qu'on m'a assuré qu'il en a faict ung de plus de dix mil escuz à ung personnage seul, qui a quelque authorité en ce royaulme; et il a bien tant faict que les seigneurs de ce conseil ont vacqué plusieurs jours à chercher les moïens comme se raconcillier avec le Roy d'Espaigne, dont le dict Guaras a esté souvant en court, mais, pour ceste foys, il n'a obtenu sinon une segonde provision pour le faict de Fleximgues et pour quelques ourques d'Espaigne, qui naguière ont esté combatues et prinses en mer par ung navyre de guerre angloys qui revenoit de cours. Bien est vray qu'il a rapporté de bonnes parolles et promesses sur toutes ses aultres propositions; et est certein que ceste princesse et les siens avoient desjà prins une si ferme résolution de délaysser toutes aultres intelligences pour fère estat de la vostre seule, et commettre à icelle le repos et la seureté de ce royaulme, qu'ilz ne s'en peulvent si tost départir, et vont discourant et argumentant sur ce qui est naguières advenu; et observent dilligemment ce qui s'y voyt de suyte, affin que, s'ilz peuvent juger par voz déportementz que vostre amityé ne leur soit, à cause de leur religion, du tout suspecte, ilz persévèrent en ce qui est desjà conclu entre Voz Majestez et entre voz deux royaulmes; dont j'entendz qu'ayantz aulcuns des françoys, qui sont icy, voulu taster leur intention, ilz ont trouvé que la dicte Dame et ceulx de son conseil ne sont, pour encores, guyères eschaufés sur les partys et ouvertures qui se pourroient faire de reprandre les armes en France.
Je ne sçay si cella leur durera, et croy bien qu'ilz voudront suyvre l'example de ce qu'ilz verront faire aulx princes protestans d'Allemaigne, et que, si la Rochelle se meintient opinyastre, qu'ilz la voudront favoriser soubz mein, ainsy qu'aux troubles passez. Et suys adverty, de bon lieu, que les dicts princes ont mandé à la dicte Dame qu'elle ne mecte plus en doubte qu'il n'y ayt dellibération faicte et jurée contre elle et contre eulx toutz pour abolir leur dicte religion; et que pourtant elle vueille retenir toute sa navigation dans ses portz affin de l'avoyr preste au besoing, ce qui a de rechef cuydé interrompre le voyage de Bourdeaux pour les vins; mais enfin toute la flotte y est allée.
J'ay heu, à la vérité, beaucoup de doubtes, ces jours passez, entendant qu'on avoit tiré quarante huict chariotz d'armes, de pouldres, et aultres mounitions de guerre, de la Tour de Londres, que ce fût pour en envoyer à la Rochelle, mais j'ay sceu que le tout est allé aux fortz de Portsemmue, et l'isle d'Ouyc, et de Douvre. Il est vray que quelques françoys acheptent bien des armes en ceste ville, mais non encores en si grande quantité qu'il en faille fère cas. Il semble que ceulx de la Rochelle ont mis de leurs habitans dehors, car, puis cinq ou six jours, il en est arrivé icy quelques mesnages qui raportent que le Sr Strossy est allé sommer la ville, et qu'elle ne luy a respondu sinon à coups de canon, dont huict des siens ont esté tués; ce qui semble que ceulx cy ne réprouvent guyères, et mesmes disent qu'ilz sçavent que aulcuns catholicques françoys ont dict qu'ilz seroient très mal advisez de se randre, car aussy bien les tueroit on.
J'entendz que ceste princesse et les siens avoient espéré, ceste année, ung grand effect de l'entreprinse du prince d'Orange ez Pays Bas, et qu'ilz y faysoient estat d'en emporter la Zélande; dont, sur ceste persuasion, laquelle estoit conduicte par ung allemant avec l'assistance d'ung seigneur de ce conseil, elle avoit mandé fournir soixante six mil escus au dict prince en Embourg; et avoit layssé couler envyron quatre mille angloys à Fleximgues, soubz la charge du Sr Homfray Gillebert; et promiz de mettre ses navyres en mer pour empêcher le secours d'Espaigne; mais, voyant que le dict prince se retire comme déconfit, et que les Angloys n'ont esté bien traictez au dict Fleximgues, elle se rétracte de sa libéralité, et retire ses gens, et faict cesser une partie de l'appareil de ses navyres. Il est vray qu'il y a encores icy un solliciteur du dict prince, et quelque ambassadeur du comte Palatin. Je ne sçay enfin qu'est ce qu'ilz obtiendront.
Il semble qu'on ne soit guyères marry en ceste court que la nouvelle qu'on y avoit publiée de la victoyre de Dom Jehan d'Austria en Levant soyt réuscye vayne; mais il y a aultres deux nouvelles qui les fâchent assez: l'une, du décès de l'Empereur, si elle est vraye; et l'aultre, de celluy du prétandu régent d'Escoce[9]. Et creins bien, si le dict prétandu régent est mort de poyson, ainsy qu'on l'a dict, ou bien de quelque aultre violence, qu'on n'en traicte plus mal la pauvre Royne d'Escoce. Je viens d'estre adverty que ceste princesse a accordé son congé au Sr de Walsingam, et que le sire Jehan Caro s'apreste pour luy aller succéder, dedans ung moys ou six sepmaynes. Je m'enquerray dilligemment du dict Sr Caro; et vous suplie très humblement, Sire, me vouloir de mesmes retirer; car, oultre que j'ay doublé icy le temps, encores ne doibt vouloir Vostre Majesté laysser l'advantage à la Royne d'Angleterre qu'elle ayt plus de soing de son ambassadeur que vous du vostre, ny que le Sr de Walsingam soit en meilleur concept vers elle, que moy vers Vostre Majesté. Sur ce, etc.
Ce IXe jour de novembre 1572.