—du XXIIIe jour de novembre 1572.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo.)
Audience.—Communication officielle de la naissance de la fille du roi.—Assurance de continuation d'amitié.—Arrêts rendus en France contre l'Amiral, Briquemaut et Cavagnes.—Exécution de Briquemaut et de Cavagnes.—Légation du cardinal Orsini.—Affaires de la Rochelle.—Délibération du conseil d'Angleterre.—Vives réclamations des Anglais au sujet des entreprises faites contre eux en Bretagne.—Affaires d'Écosse; convocation d'une assemblée à Lislebourg.—Nouvelles des Pays-Bas et d'Irlande.
Au Roy.
Sire, ayant, le XVe de ce moys, receu la dépesche que mon secrettère m'a apportée, j'ay envoyé, le XVIe, demander audience, et la Royne d'Angleterre me l'a octroyée pour le lendemein, XVIIe, qui a esté le propre jour du quatorziesme an complet de son advènement à ceste couronne, duquel se faict ordinayrement quelque commémoration en ceste court. Et, après qu'elle a heu bien curieusement lue vostre lettre et celle de la Royne, vostre mère, et encores celle de Monseigneur, frère de Vostre Majesté, lesquelles je luy ay présentées, elle a monstré d'estre en quelque suspens qu'est ce que j'avoys à luy dire.
Dont je luy ay assez tost explicqué ma créance, ainsy qu'elle m'estoit fort bien et fort amplement prescripte par la lettre de Vostre Majesté, du IIIe du présent, et la luy ay restraincte en cinq poinctz: dont l'ung a esté de la conjouyssance des couches de la Royne, et l'heureuse naissance de la petite princesse vostre fille, qu'il a pleu à Dieu vous donner; le segond, de la persévérance de vostre amityé vers la dicte Dame et du plésir qu'avez prins que, depuis l'accidant de Paris, elle vous ayt tousjours faict confirmer et renouveller la promesse de la sienne, dont estiez attandant, et pareillement la Royne, vostre mère, en bien grande dévotion, qu'est ce qu'elle vous fera entendre meintenant sur le propos de Monseigneur le Duc, vostre frère, et quel accomplissement elle fera donner aux deux articles du commerce et de la paix d'Escoce, qui restent à estre effectués par le traicté; le troysiesme poinct a esté des arrestz et jugementz donnez contre le feu Admiral, et contre Briquemault et Cavaignes, par la court de parlement de Paris, avec le récit de ce qui a esté vériffié contre eulx et leurs [complices] de la conspiration; le quatriesme, de la légation du cardinal Ursin; et le cinquiesme, du faict de la Rochelle, et pourquoy l'armée du Sr Strossy a esté de rechef rassemblée et remise sus.
Sur lesquelz poinctz, voyant la dicte Dame que vous luy gardiez en tout ung fort grand respect et monstriez de tenir grand compte de son amityé, elle n'a pas dissimulé qu'elle en sentoit ung singullier contantement, mais, comme princesse agitée de diverses impressions, m'a respondu: quand au premier, que Vous mesmes, Sire, ne vous estiez pas souhayté ung plus grand contantement des couches de la Royne qu'elle a desiré que vous l'eussiez très parfaictement accomply par l'heureuse nayssance d'ung Daulfin, et que néantmoins la petite princesse soit la bien venue au monde, et qu'elle prioit Dieu de l'y faire aultant heureuse comme elle y est de très grande extraction, et comme elle s'assure qu'elle y sera belle et vertueuse, n'ayant regret sinon que vous ayez voulu profaner le jour de sa nayssence par ung si facheus espectacle qu'allastes voyr en grève: ce que n'entendant point qu'est ce qu'elle vouloit dire, elle me l'a explicqué[10]. Et je luy ay respondu que c'estoit ce qui rendoit ce jour là, s'il avoit esté quelquefoys néfaste, de toutes parts bien heureulx; et que vous n'aviez pas assisté à cest acte, si, d'avanture, vous y aviez esté, sans exemple d'aultres grandz roys.
Elle a suyvy que, quand à vostre persévérance vers elle, que c'estoit ce qu'elle avoit le plus cherché, et pensoit n'avoir jamais rien trouvé de plus assuré au monde; dont, de sa part, elle vous promectoit devant Dieu que vous n'auriez, ny verriez jamais procéder, chose aulcune d'elle pourquoy vous vous en deussiez départir, demeurant l'incertitude de sa plus grande déclaration touchant le propos de Monseigneur le Duc, sur ce qu'elle n'avoit encores receu la responce qu'elle a longuement attandue de son ambassadeur, et sur ce aussy que l'image des choses de France luy représante une très extrême horreur, qu'il semble que vous avez contre toutz ceulx de sa religion; ayant, quand aux deux poinctz du traicté, une bien bonne affection qu'il y puysse estre satisfaict, mais les Escoucoys lui donnoient occasion de ne se mesler plus de leur faict, et les marchandz ses subjectz trembloient encores si fort des choses de France qu'ilz refuzoient infinyement d'y transporter leur trafficq; quand à la condempnation de l'Amiral et des aultres, si le temps vous apprenoit que leur ruyne fût vostre seureté, que nul seroit plus ayse qu'elle qu'ilz fussent mortz, et, s'il advenoit que vous y ayez de juste regret, qu'elle y participera aultant que nul aultre de vostre alliance, car elle ne mettoit en considération ny leur mort, ny leur vye, que pour vostre intérest; qu'elle répute à une bien expécialle faveur la communiquation que luy avez voulu fère de la légation du cardinal Ursin, vous priant néantmoins de prendre de bonne part, si elle vous dict qu'elle sçait, aussy bien que luy mesmes, que, en apparance, sa dicte légation est bien fondée sur la ligue contre le Turc, mais qu'en effect il en vient procurer une aultre contre les Chrestiens, et allumer, s'il peut, ung grand feu par toutz les coings de l'Europe, en quoy si, en vostre présence, vous layssez passer quelque chose qui tende à la ruyne d'elle, Dieu est tesmoing que ce sera au dommage de vous mesmes, ou aulmoins de chose que vous debvez en ce temps réputer comme vostre bien; qu'elle ne se voit pas en termes pour debvoir trop creindre toutes ses praticques, non qu'elle ne se sante soubmise à la mein de Dieu, quand, pour l'honneur et gloyre sienne, il vouldra qu'elle périsse, à quoy elle aura moins de regret; mais elle expérimantoit assez que son indignation n'est contre elle, ains plustost contre ceulx qui la voudroient ruyner, et que sa bonté divine a si bien pourveu au faict d'elle et de son estat, qu'elle vous vouloit bien dire, Sire, qu'elle s'estimoit beaucoup plus loing du danger que ne sont ceulx qui la y voudroient mettre: ce qu'elle m'a fort prié de n'oublier vous escripre, et que son ambassadeur aura charge de vous en dire aultant; que, pour le regard de ceulx de la Rochelle, elle seroit marrye qu'ilz ne vous rendissent l'obéyssance qu'ilz vous doibvent, ny qu'ilz excitassent aulcun trouble en vostre royaulme, mais elle estimoit qu'ilz ne prétandoient de garder leur ville que pour vous et pour leurs vyes, en quoy elle ne leur pouvoit fère tort, si, voyant venir ceulx qui les vouloient tuer, ilz leur fermoient leurz portes; et que le comte de Montgommery ne l'avoit veue, ny n'avoit parlé à elle, pour avoir deu escripre aux dicts de la Rochelle qu'elle les secourroit, n'estant si hastive ny si légière que de rompre la ligue qu'elle venoit de faire avecques vous pour chose de peu d'importance; et que, si elle avoit ceste volonté, elle la vous nottiffieroit ouvertement, ainsy qu'elle vous avoit bien faict entendre son entreprinse du Hâvre de Grâce; et qu'elle me vouloit bien dire, en passant, qu'elle s'estoit lors saysie du dict Hâvre, à cause d'une mauvaise responce qu'on luy avoit faicte de Callays, et que, sans ce que la peste s'y mit, elle n'eut lâché ceste place, sans avoyr heu rayson de l'aultre.
A toutes lesquelles siennes responces, fors en ce qu'elle m'a touché de Callays, que j'ay expressément obmis, je luy ay uzé des meilleures et plus convenables responces, pleynes de mercyement, là où il a esté besoing, et de toutes aultres bonnes remonstrances qu'il m'a esté possible. Et l'ay conduicte, de propos en propos, à plusieurs raysons pour la bien édiffier de Voz Majestez Très Chrestiennes et des vostres, et pour luy oster les impressions qu'on luy a peu donner au contraire, et pour la remettre aux bons termes qu'elle estoit, auparavant ces émotions de France; de sorte que, acquiessant à la pluspart, elle m'a prié, pour la fin, que je voulusse faire communicquation à ceulx de son conseil des mesmes choses que je luy avoys dictes à elle.
Et, appellant là dessus milord trézorier et les comtes de Sussex et de Lestre, je me suis retiré à part avec eulx, qui ont avec attention fort volontiers ouy ma créance; et, après qu'ilz m'y ont heu faict quelques courtes responces et aulcunes légières contradictions, ilz m'ont prié de la leur vouloir bailler par escript, affin d'y pouvoir mieulx dellibérer et en conférer davantage avec leur Mestresse, pour, puis après, m'y faire avoyr responce là où il escherroit d'en bailler. Et, m'ayant toutz troys assuré de la persévérance de leur Mestresse en l'entretènement du traicté, ilz ont monstré qu'il leur restoit beaucoup de satisfaction de ce que je leur avoys dict, et de vostre ouverte démonstration vers leur Mestresse et vers ce royaulme; seulement ilz ont exclamé les injures, violences, meurtres et pilleries que le cappitaine de Belle Isle de Bretaigne, et son filz, et quelque aultre, qu'ilz ne m'ont peu nommer, font, à ce qu'ilz disent, sur les Angloys, et qu'ilz suplient Vostre Majesté d'accorder à leur Mestresse qu'elle puisse permectre à ses subjectz d'avoir la guerre au dict capitaine; car elle ne sçait comme aultrement leur satisfère, parce qu'on ne leur faict jamais justice en Bretaigne; ny ne peulvent, sans danger de mort, l'aller demander.