Et quant à la Royne d'Escoce, j'estime, Sire, que Voz Majestez, et touz les autres princes de la chrétienté, avez quelque intérest que ses affères n'aillent par là, où aucungs, bien artificieusemant, s'esforcent de les fère passer; d'autant que l'exemple seroit d'assez de préjudice pour ceulx qui ont suprême authorité: car ceulx, qui font parti à la dicte Dame, voyans qu'ilz ne pouvoient espérer jugemant, ni déclaration, assez criminèle contre elle, par les commissaires assamblez à Yorc, qui n'estoient depputez que pour entendre simplement les différands, et moyéner une reconciliation d'entre elle et ses subjectz, affin de la remectre en son estat, et qu'il leur a semblé que le duc de Norfoc, qui estoit le principal desdictz depputez, en ne se montrant assez contraire à la dicte Dame, estoit pour pratiquer, maintenant qu'il est veufve, de se marier avecques elle, dont en ont donné quelque soupçon à la Royne d'Angleterre. Ilz ont tant faict que ceste conférance d'Yorc a esté évoquée icy, pour estre continuée et parachevée en la présence de la dicte Royne d'Angleterre, souz prétexte qu'il y alloit trop de temps, trop de peyne, et trop de fraiz, à tretter ceste matière de si loing. De quoy semble que le dict duc de Norfoc ne demeure guyères contant, se voyant par là privé de l'authorité et cognoissance de ceste grand cause, en laquelle il avoit esté desjà commis, comme présidant en la dicte conférance d'Yorc. Néanmoings il n'a laissé d'assister, toutz ces jours, à la dicte assamblée d'Antoncourt en laquèle j'entendz qu'il a esté desjà résolu de renvoyer ceste matière aux principaulx de ce conseil, et à certains principaulx juges de ce royaume, pour estre terminée pardevant eulx, en ceste ville de Londres, au lieu où l'on a acoustumé de tenir la justice, dans le lougis de Oesmestre. Et suys adverty qu'aucungs prétendent monstrer que la dicte Dame est, à bon et juste droict, prisonière de la Royne d'Angleterre, pour avoir entré en son païs, sans passeport, ny congé, au préjudice des trettés d'entre les deux royaumes; et qu'estant ainsi venue en sa puyssance, la Royne d'Angleterre a authorité et jurisdiction sur elle; et qu'elle peult et doibt cognoistre des cas qu'on luy imposera, comme estant sa justiciable; et par ainsi, fère raison au comte et comtesse de Lenos qui, chascung jour, à genoulx, luy requièrent justice de l'excès qu'ilz prétendent qu'èle a commis en la personne du feu Roy d'Escoce son mary, qui estoit leur filz; mesmemant que lesdictz de Lenos sont Anglois, et leur filz estoit né tel, lequel, encores quil fust devenu prince souverain, et fust monté à semblable dignité royale qu'est la Royne d'Angleterre, elle, toutesfois, n'a pu perdre son droict de préhéminance sur luy, par argumant de cellui qui, estant né serf de condition, ne peult, par aucung moyen, amoindrir celle de son maître. Et puys que la Royne d'Escoce, et ceulx qui luy font partye, se retrouvent de présent en esgalle condition d'estre sujectz et justiciables de la Royne d'Angleterre, ils concluent que ceste princesse doibt estre jugée par les loix et coustumes que la Royne d'Angleterre faict observer en son pays, et que, si elle reffuze de respondre, et subir jugemant au throsne de justice d'Angleterre, et par devant les juges, qui luy seront commis par authorité royalle dudict pays, qu'il pourra, lors, estre procédé contre elle par contumaces, comme désobéyssante et rebelle à justice. Et sont sesdictz parties entrés en espérance de gaigner ce point, lequel s'ilz obtiennent, et qu'il leur soyt baillé voye de poursuyvre, icy, la dicte Dame par justice, disent qu'ilz ont une présente et prompte preuve, qui porte entière vérifficacion du cas et crime qu'ilz luy imposent, par lettres escriptes et signées de sa main[34]. Vray est qu'ilz creignent que ceulx, qui tiennent le party de la dicte Dame, veuillent maintenir de faulx les dictes lettres, et dire que ceulx mesmes qui les produysent les ont supposées et contrefaites, et que, puisque leur malice et subtilité a esté si grande que d'avoir peu déposséder une Royne légitime de sa couronne, qu'ilz ont bien eu l'invention aussy de contrefaire sa main, et que l'on pourra aussi alléguer que, quant bien la dicte Dame auroit attempté quelque chose en cest endroict, ce qu'èle ne fit oncques, le comte Boudoel l'y auroit induicte et contrainte par force d'enchantemant et d'ensorcèlemant, comme il en sçait bien le mestier, n'ayant faict plus grande proffession, du temps qu'il estoit aux escolles, que de lire et estudier en la négromancie et magie deffendue. Et parce qu'en la vérifficacion des dictes lettres gist principalemant l'intention de ceux qui font partye à la dicte Dame, ilz sont après à cercher par quel moyen ilz pourront monstrer qu'èles ne sont faulces, ny controuvées.

La dicte Dame m'a escript, du xxe de ce mois, pour fère envers ceste Royne les offices, dont ses depputez me requerront: en quoy je m'employeray sellon qu'il vous a pleu me le commander, et mectray peyne de regarder de prez à tout ce qui concernera icy votre service, et d'en tenir, le plus souvant que je pourray, Votre Majesté advertye, à laquelle baysant, en cest endroict, très humblement les mains, je prieray Dieu qu'il vous doint, etc.

De Londres ce xxixe de novembre 1568.

A la Royne.

Madame, avec les particularitez, que j'escris présentemant au Roy, de ceste convocation des grandz et principaulx de ce royaulme, qui a esté faicte ces jours passez à Antoncourt, pour les affères de la Royne d'Escoce, il sera bon que Votre Majesté sçache le jugemant que ceulx-cy font des troubles et affères de France; car par là se descovre assez de leur intantion, et ce qu'ilz peuvent avoir volonté de fère. Ilz estiment, Madame, que le prince d'Orange prend le chemin de France, non pour aucunemant se retirer de devant le duc d'Alve, car ilz disent qu'il n'est ny foible, ni mal pourveu, pour s'en aller; mais qu'il le faict par l'intelligence de ceulx de la nouvelle religion, qui ont prins résolution d'establir premièremant leurs affères en France, comme au plus grand et principal lieu, et, par après, il leur sera bien aysé de les establir au Pays-Bas; et qu'en cela ilz s'assurent que tous ceulx de leur opinion concorront, et d'affection, et de secours, pour leur donner moyen qu'ilz en puissent venir à bout, et jugent d'ailleurs qu'estans Voz Majestez bien pourveues de forces, la guerre sera pour durer si longtems dans votre royaume, qu'ilz auront loysir de considérer et de choisir le party qu'ilz auront à prendre. Et affin que cepandant les catholiques de deçà n'ayent à bien espérer de la prospérité, qu'ilz pourroient entendre de voz affères, et des affaires du duc d'Alve, ilz desguysent toutes les nouvelles qui en viennent, et mesmes tiennent gens apostez pour aller publier, par les contrées, que lesdictz de la nouvelle religion ont l'avantage de la guerre, et que le prince de Condé a faict une grand dilligence de venir, de Périgort jusques prez de Chatelleraut, pour présenter la batailhe à Monsieur, qui ne l'a voulue accepter; ains qu'il a faict rompre ung pont devant luy pour l'éviter, ce que voyant le dict prince, et qu'il ne le pouvoit contraindre au combat, s'est acheminé, à grandz journées, vers Bourges, et vers le Loire, pour surprendre quelque passaige de la rivière, affin de se joindre au dict prince d'Orange. Et, l'ung des principaulx d'entre eulx a dict à un de mes gens que lesdictz deux princes iroient régenter cest yver à Paris, et que le duc d'Alve avoit eu une estrette[35], pres de Beins où il avoit perdu quatre ou cinq mille hommes, entre autres, Julian Rovero avec tout son tercero y avoit esté deffaict, et ung dom Louys Henriques, et cinq ou six autres Espaignolz de qualité, thuez, desquelz on réservoit les corps pour les rapporter ensepvelir en Espaigne; et mectent, par telles inventions, toute la peyne qu'ilz peuvent d'abbatre le cueur des catholiques, et d'anymer toutjour ceulx du contraire party. Mesmes je crains qu'ilz s'esforcent par là de mectre quelques espérances dans le cueur de ceste princesse, dont semble, Madame, estre assez requis qu'il vous plaise me fère entendre commant vont les choses de delà, et comme il vous plait qu'elles soient dictes, et représentées icy, affin d'en satisfère la dicte Dame et ceulx des siens qu'envoyent assez souvant devers moy pour en sçavoir.

Elle m'a mandé, par ung des clercz de son conseil, que je la pourray aller trouver demain à Antoncourt, sur les deux heures aprez mydy, pour l'audiance que je luy avois demandée, où je ne faudray de luy bien exprimer le discours qu'il vous a pleu me commander luy fère, affin que doresenavant elle sçache bien juger de l'intantion dont Voz Majestez avez toujours droictemant procédé en l'endroict de voz subjectz, pour cuyder obvyer aux troubles; ce que n'ayant pu fère, vous avez esté contraintz de chercher les moyens d'y remédier et en avez prins aulcungs de l'exemple de ceulx dont elle a usé en son royaume. Et luy toucheray ung mot de ces navires de guerre qu'èle a dépeschez, affin de sonder, s'il m'est possible, à quelle entreprinse elle les envoye, et n'oblieray ce que la Royne d'Escoce m'a escript, et dont ces depputez, qui sont icy, m'ont advisé de luy dire, bien qu'il faut que je vous dye, Madame, qu'il me semble qu'on n'a jusques icy assez considéréement advisé aux affères de la dicte Dame, ny assez préveu combien il luy sera dommageable et pernicieux d'avoir commancé de procéder et d'entrer en cause devant ceulx cy, qui veulent maintenant si bien acrocher la matière que ce soyt à eulx d'en faire le jugemant. En quoy ne fault doubter qu'on n'essaye de toucher, s'il est possible, à la réputation et à l'estat, et, possible, à la vie de cette princesse; dont j'ay soigneusement adverty ses depputez qu'ilz ayent à pourvoir que, par récusations ou par autres moyens déclinatoires, ils rompent maintenant ce coup, espérant que le temps admènera quelque chose de mieulx, et, possible, portera quelque bon remède. Je croys que, pour le présent, ce luy seroit quelque secours qu'on peult envoyer icy un sçavant et éloquant personnaige, qui sceût déduyre bien vivemant, de parole et par escript, devant lesdictz commissères, ce qui est requis, pour les garder qu'ilz n'entrepreignent plus grand cognoissance qu'ilz ne doibvent sur ceste princesse, et qu'ilz sçachent que le tort qu'on luy pourra fère ne sera sans estre examiné pardevant Voz Majestez, et pardevant les autres princes de la chrétienté. Comme il me semble que les argumans qu'ilz veulent prendre sont assez légers, et bien fort inpertinans, dont monsieur le cardinal de Lorrayne pourra, à cest effect, fère ellection de quelque bon advocat de Paris, et l'instruyre amplemant de ce qu'il estimera convenir au bien, et grandeur, et dignité de la dicte Royne d'Escoce, sa niepce. De ma part, Madame, je métray peyne qu'il ne luy deffaille rien de l'office qu'il vous a pleu me commander fère icy pour son service, et auray toutjour l'œil à tout ce qui concernera celuy du Roy, et de Votre Majesté; à laquelle baysant très humblement les mains, je prieray Dieu qu'il vous doint, Madame, en parfaite santé très longue vie, et tout le bien et prospérité que vous desire.

De Londres ce xxviiȷe de novembre 1568.

IVe DÉPESCHE

—du ve de décembre 1568.—

(Envoyée par Jehan Vallet.)