Nouvelles encore incertaines du combat de Jaseneuil.—Lettres de marque délivrées contre les Bretons.—Première entrevue de l'Ambassadeur et d'Élisabeth, dans laquelle sont discutées les affaires de France.
Au Roy.
Sire, en ceste segonde audiance, que la Royne d'Angleterre m'a donnée, je luy ay bien particulièrement récité les mesmes propos, que Voz Majestez, en me dépeschant de deçà, m'aviez commandé luy dire, et ay tiré d'elle les bonnes responses que verrez par la lettre, que sur ce j'escriptz présentemant à la Royne, ayant opinion que ceste princesse m'a, en aucunes choses, parlé assez ouvertemant pour pouvoir conjecturer que les présentes occasions, s'il n'en vient de meilleures et plus approuvées d'elle, ne seront pour luy fère, de son mouvemant, comancer la guerre, et mesmes qu'elle résistera assez à ceulx qui la luy conseilleront; bien que je ne foys doubte qu'on ne luy persuade de fère quelques démonstracions assez expresses en faveur de ceulx de sa religion, et, possible, de leur prêter quelque secrêt secours, comme des six canons, pouldres et munitions qu'èle a faict charger ès dictz. quatre navyres, dont cy devant vous ay escript; car ilz sont partis de Haruich dès le xxvȷe du passé, et sont allez relascher à Derthemmue en la coste de Cornaille, où ilz doibvent prendre quelques vivres et parfournir le nombre qui leur deffailloit de mariniers; et se dict qu'ilz passeront du premier jour à Fallamue, qui est tout à la pointe de Cornailhe; d'où n'y a qu'ung traject de xxiiij heures jusques à la Rochelle, et que néanmoings Me. Ouynter a commandemant de temporiser la délivrance desdictes monitionz tant qu'il luy sera possible, et de ne la fère sans bonne seurté du payemant.
Or, Sire, ce à quoy ceulx cy aspirent maintenant le plus, et où ilz dressent principalemant leurs entreprinses, est l'Escoce, comme il leur semble qu'ilz ont à ceste heure dans la main les moyens de s'en prévaloir, et sont aprez, tant qu'ilz peuvent, à retirer le petit Roy d'Escoce en ce pays; bien qu'il me semble que les expédians qu'ilz cuydoient avoir desjà trouvez pour parvenir à cela, et pour procéder sur les faictz de la Royne sa mère, se vont enveloupant en plus de difficultez qu'il n'y en a heu ung moys y a, tant à cause qu'ilz ne sont bien d'accord, entre eulx, comme ilz y doibvent procéder, que pour ne trouver ny l'une ny l'autre partye des Escouçoys bien disposés à leur intantion; de sorte que cecy sera pour prendre encores ung long trêt, et se sont les dictes difficultez augmantées davantage par une nouvelle qui est venue, que, Dieu, par les mains de Monsieur, frère de Votre Majesté, vous avoit donné une grand victoyre[36] sur monsieur le prince de Condé, laquelle nouvelle, encor qu'on ne la tieigne icy pour bien certayne, n'a layssé pourtant de pourter quelque faveur et relasche aulx affères de la Royne d'Escoce, et a beaucoup esmeu ceste court et tout ce pays, monstrans les catholiques d'en avoir grand plaisir dans le cueur, et au contraire ceulx de la nouvelle religion en demeurent fort estonnez, qui amoindrissent tant qu'ilz peuvent la dicte victoire, publians que ce n'est qu'ung rencontre où n'y a heu que cinq ou six cens hommes de pied desfaictz d'ung chacun costé. Il vous pléra, Sire, commander qu'il me soye faict ung mot sur ce bon succez, affin que cela serve de relever toutjours vos affères par deçà.
J'entans que certains Anglois, nommez les Michelz de Plemmue, ont obtenu lettres de marque de ceste Royne sur les Bretons pour revanche de quelques déprédations, que lesdictz Bretons leur ont faictes, desquèles ilz remonstrent n'avoir peu avoir justice en France. Il sera bon, Sire, qu'il soyt donné promptemant advis de leur entreprinse en la coste de Bretaigne, car ilz dilligentent fort d'équiper en guerre deux vaisseaulx de l ou lx tonneaulx, qu'ilz veulent mectre du premier jour hors de la rivière de Londres, et me commander si j'auray à fère instance qu'on ait à révoquer lesdictes lettres de marque. Dom Johan de Castilla, cavallier espaignol, est arrivé icy avec l ou lx soldatz, qui n'a voulu se rembarquer pour aller trouver le duc d'Alva sans sauf-conduyt de cette Royne, laquelle s'est excusée quelques jours de le luy bailler, disant qu'il pouvoit passer oultre sans cela, mais enfin l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, le luy a faict délivrer. Sur ce je prye Dieu, etc.
De Londres ce ve de décembre 1568.
Madame, le jour après la datte de mes dernières, qui sont du xxixe du passé, j'allay trouver ceste Royne à Antoncourt, laquelle, encore que fust en quelque indisposition de sa santé, je la trouvay néanmoings bien disposée de m'ouyr fort volontiers dans sa chambre privée, où, aprez aulcungs privez propoz, qu'il lui pleut me tenir, de la douleur qu'elle sentoit à son cousté pour s'y estre heurtée quelques jours auparavant, en ung coche où elle alloit ung peu trop viste, je luy récitay bien à loysir le propos que m'aviez commandé luy tenir, touchant les présens affères de France, quasi aux propres termes que m'aviez ordonné le luy dire, et dressay principalemant mon discours à luy fère voir que, non seulemant Voz Majestez avoient mis grand peyne et dilligence d'obvier aux premiers troubles, et d'éviter aussy les segondz, mais encores de ne venir jamais, s'il vous eust été possible, à ces troiziesmes, ayans cerché du commancemant d'accorder le différand de la religion pour satisfère à aulcungs qui sembloient estre meues de scrupuls de consciance en ceste cause. Mais n'ayans peu pour cella empescher que les armes ne fussent prinses, vous leur aviez dès lors ottroyé, affin qu'ilz les posassent, l'exercice de leur relligion par toutes les provinces de votre royaulme avec grand soing que les inimitiez particulières qui pouvoient rester de ceste première guerre, demeurassent estaintes. Et encores despuys, n'ayans eulx layssé pour cella d'attempter ce que la dicte Dame avoit entendu de la journée de Meaulx l'année passée[37], et de recommancer une guerre qui n'avoit esté de peu de danger pour les personnes et pour l'estat de Voz Majestez, ny de peu de dommage à votre royaulme, Voz Majestez néantmoings, pour n'hazarder ung si grand nombre qu'il y avoit de votre noblesse aulx deux armées, et affin d'espargner le sang de voz subjectz, avoient de rechef condescendu à leur confirmer, et mesmes amplifier, le libre exercice de leur relligion, espérant que de là viendroit quelque repoz à votre royaulme. Mais maintenant que vous avez trop de preuves que, pour le moindre souspeçon du monde, et à la plus légère occasion qui leur pouvoit venir, ilz recourront incontinant aux armes, sans qu'on les en peult aucunemant divertir, comme j'en pouvois en partye estre tesmoing pour avoir à cest effect esté dépéché devers la Royne de Navarre et devers Mr. le prince de Condé; et que par le moyen de leurs consistoires, et de la forme de procéder de leur relligion, ilz faisoient assemblée d'hommes, d'armes, de munitions de guerre, levées de deniers, et soublevoient en une heure, quant ilz vouloient, les provinces, et surprenoient les villes de votre royaulme, Voz Majestez avoient bien voulu, outre le moyen de la force, essayer encores d'autres remèdes propres pour interrompre et empescher leurs entreprinses, et pour ceste cause, aviez faict publier votre édict, du xxve de septembre, pourtant interdiction de n'y avoir autre exercice de religion dans votre royaulme que de la catholique, de laquelle Voz Majestez faisiez proffession, ayant en cela suivy l'exemple de la dicte Dame, qui, à son advènemant à la couronne, avoit seulemant laissé en ses païs le seul exercice de la sienne et mesmes n'avoit craint d'oster aux catholiques la leur, bien qu'ilz fussent en plus grand nombre et des plus grands de son royaulme, vous ayant ung de voz ambassadeurs, qui avoit résidé près de la dicte Dame, lequel je luy nommay, rapporté que elle mesmes luy avoit dict avoir esté meue et conseillée de ce fère pour esviter la division de ses subjectz, et garder que l'ung ny l'autre party peût fère pratiques ny menées contre son authorité. Ce que le Roy et Vous, Madame, luy aviez bien voulu fère représenter à part comme ung affère qui touche la grandeur des personnes de sa qualité, et dont ne pouvoit estre, si elle se souvenoit d'estre Royne, qu'èle n'en eust quelque ressentimant, et aulmoings qu'elle ne fust bien ayse que Dieu vous eust donné les bons moyens, que vous aviez, de demeurer les maitres; que pouviez fère estat de plus de xxiij mile hommes de cheval, et de plus de deux centz enseignes de gens de pied, pour vous en servir ès endroicts où vous aviez besoing de forces dans votre royaulme, avec grand regrêt, touteffois, que fussiez contrains de venir à ceste preuve, mais c'estoit pour ne voir qu'en puyssiez essayer de plus gracieuse; car cognoissiez la portée de votre estat, et aviez le soing de la conserver comme elle ne debvoit autremant juger du debvoir de Vos Majestez à aymer, ou estre bien aymez de voz subjectz, que de celuy dont elle avoit toujour uzé à bien vouloir et estre bien voulu des siens.
La dicte Dame me respondit qu'elle prenoit pour ung grand tesmoignage de votre amytié, et de l'estime que vous aviez de la sienne, de luy avoir faict donner si bon compte de vos présentes et plus importantes actions, de quoy elle vous mercyoit de tout son cueur, et qu'elle estimoyt que c'estoit encores des restes de la négociation de Mr. de Rênes, par lequel elle pensoyt toutesfois vous avoir mandé une si bonne response sur ce qui n'avoit esté bien entendu du message qu'elle vous avoit faict fère par son ambassadeur, qu'elle s'assuroit que vous en seriez demeurés contans, et qu'elle me vouloit franchemant dire que, dans son cueur, elle justifyoit Voz Majestez sur tout ce que, pour maintenir votre authorité, et pour avoir l'obéyssance qui vous est deue, vous avez entreprins en votre royaulme, estimant que vous portiez à votre estat et à vos subjectz la mesmes affection qu'elle avoit au sien et aux siens; et qu'elle ne vouloit tant présumer de la façon, dont elle avoit uzé à gouverner son estat, que vous en eussiez rien voulu imiter au vôtre; car encor que, du commancemant, estant meue du seul zèle de l'honneur de Dieu, et de sa consciance, elle eust estably, sans aulcung contradict, le règlemant de sa religion dedans son royaulme, souz lequel ses subjectz avoient despuys vescu en grand repoz, sans rien sentir de ces orages qui s'estoient eslevez tout à l'entour d'eulx, si ne pouvoit, à son advis, quadrer son exemple à celui dont Voz Majestez aviez présentemant uzé, car ne luy estoit jamais advenu de changer ces édictz, ny en la relligion, ny en autre chose, là où il sembloit que, pour contanter d'autres princes, vous n'aviez maintenant faict de difficulté d'abatre l'authorité des vôtres. Puys, bayssant la parolle, continua me dire qu'elle croyoit certainemant que les feuz roys, voz prédécesseurs et siens, et les autres princes et potentatz, qui avoient cy devant régy la chrétienté, avoient cognu, aussy bien que ceulx qui régnoient maintenant, que l'églize et la religion avoient heu, de leur temps, besoing de réformacion, mais n'y avoient voulu toucher, prévoyans que, quant cela viendroit, il admèneroit les troubles que nous voyons, et que, si son advis eust esté digne d'être receu de Voz Majestez, elle vous eust, du commancemant, conseillé que, puys que Dieu estoit invoqué en l'une et en l'autre relligion, que vous n'en eussiez jamais permis que l'une, mais puysque déjà vous aviez au proffit et instance d'ung grand nombre de voz subjectz ottroyé les deux, elle avoit opynion que, sellon le dire des anciens, encor que la loy en fust ung peu dure, que vous la debviez néanmoings avoir supportée quelque temps, et ne la rompre ainsi à l'appétit des ungs, sans avoir premièremant pourveu à l'intéretz des autres, mesmes en temps que les armes estoient desjà prinses, qui semblent, par là, estre maintenant dressées contre tous ceulx qui font proffession de mesmes relligion, et qu'elle ne le disoit toutesfois pour pourter davantage le faict de ceulx cy, car elle n'avoit obligation à eulx, ny espérance en leurs forces, s'appuyant seulemant sur la faveur de Dieu et de l'estat qu'èle tenoit de luy, et sur la bienvueillance que, par bienfaictz et bons trettemans, elle s'estoit acquise de ses subjectz, ny ne vouloit aussi par là taxer en rien l'ordre et sage conduicte de voz affères, ayant respondu à quelques ungs, qui disoient desirer que la France fust aussi bien governée qu'estoit l'Angleterre, qu'elle tenoit votre prudance pour trop plus esprouvée que la sienne, et que, si quelqu'autre prince, quel qu'il soyt, en la chrétienté, non que une simple femme, comme elle est, heust heu à démesler de telles difficultez que vous, il s'y fust possible, trouvé plus empesché, et, possible, fust tombé en plus d'inconvénians qu'il n'en estoit advenu à Voz Majestez, qui, pour toutes ces sublévations, guerres et doubteux combatz, n'aviez encores perdu un seul pied de terre; mais qu'elle m'avoit tout ouvertemant voulu dire son opynion sur ce que je luy avois proposé, bien qu'estant Royne, comme elle est, elle ne pouvoit en rien se sentir si conjointe ne si intéressée en la cause des autres, comme elle faisoit en celle de Vos Majestez, en laquelle vous pryoit croire qu'elle procèderoit, avec autant de bonne intantion et de droicteure, comme si elle avoit l'honneur d'estre une segonde mère du Roy.
Je ne vouluz entrer en reppliques, parce qu'ayant la dicte Dame faict son parler assez long, j'eusse outrepassé la mesure d'une audiance; seulemant la pryai de croyre que vous n'aviez prins les armes, ny faict votre édict, à l'appétit d'autres princes, et moings à l'instance d'aulcungs particuliers, mais que cela estoit procédé du seul mouvemant de Voz Majestez, qui ne prétandés autre chose par là, avec l'honneur de Dieu, que de restablir votre royaulme, et recouvrer l'obéyssance de voz subjectz, l'assurant, au reste, qu'elle trouveroit toute correspondance de bonne et ferme amytié en Voz Majestez. Et affin d'y procéder plus clairemant, je la supplioys qu'elle vous voulût fère entendre à quelle entreprinse elle dépeschoit ces quatre ou cinq navyres de guerre qu'elle avoit naguères faict armer.