Victoires remportées en France par Monsieur, frère du roi, et par le duc d'Aumale.—Remontrances présentées à Élisabeth au nom de la reine d'Écosse.
Au Roy.
Sire, par voz lettres à monsieur de La Forest mon prédécesseur, du xxiiȷe du passé, lesquèles il a receues en chemin, et me les a envoyées icy, j'ay heu confirmation de la bonne nouvelle de ces deux victoires qu'il a pleu à Dieu vous donner, l'une en Guyenne par les mains de Monsieur, frère de Votre Majesté, et l'autre en Lorrayne, par les mains de Mr. d'Aumalle, toutes deux bien à propoz pour rellever voz affères en votre royaume, et pour leur donner repputation envers les estrangers. Je les ay représentées à ceste Royne en la mesme vérité de voz lettres, non du tout semblable à plusieurs autres récitz que je sçay qu'on luy en avoit faict, et luy ay dict qu'estimant Votre Majesté ceste journée n'apartenir à vous seul ains estre au commung proffit des autres légitimes princes de la terre, vous en aviez incontinant voulu fère part à elle, comme à votre principale alliée et confédérée bonne seur, ayant opynion qu'elle en recepvroit plaisir, tant pour la bonne affection qu'elle pourtoit à la prospérité de vos affères, que pour voir qu'il plaisoit à Dieu monstrer, à ceste heure, ung juste jugemant sur l'équité de votre cause contre aulcungs de voz subjectz, dont espériez que l'exemple en serviroit aussy à contenir les siens. A quoy la dicte Dame m'a respondu qu'elle louera toujour Dieu des bons et heureux succez de voz affères, mesmes en ce qui reviendra à la conservation de votre grandeur et authorité sur voz subjetz, qui ne pouvoit estre que cecy ne servyst aulcunemant à establir et confirmer l'obéyssance des autres princes sur les leurs, bien que pour son regard elle n'estoit en aulcune peyne ny deffiance des siens, et qu'elle vous mercyoit grandemant du soing que Votre Majesté avoit heu de lui en fère entendre le discours, qui ne l'eussiez peu mander à personne de ce monde qui en receût plus de plaisir qu'elle faysoit, bien qu'elle ne vouloit laisser de me dire, qu'encore qu'elle n'eust aucune pratique ny cognoissance en France, si avoit elle tant ouy parler de la beauté de ce royaulme, et des illustres races et grand noblesse d'icelluy, qu'elle avoit ung très grand regrêt d'en entendre ainsi la désolation et les grandz meurtres que s'i commettoient; et qu'elle heust voulu de bon cueur que Vos Majestez heussent bien prins la bonne intantion dont elle avoit uzé à procurer la paix: mais ce seroit quant il plairoit à Dieu, qui en la fin y feroit venir, comme elle espéroit, beaucoup de bien de tant de maulx que les hommes y commettoient. Je luy ay reppliqué que Voz Majestez avoient essayé toutz autres moyens pour cuyder esviter ceulx cy, mais qu'enfin vous aviez esté contraintz de recourir à ces extrêmes remèdes, lesquelz espériez que seroient salutaires à vous et à votre royaulme.
Or, Sire, le seul bruyt qui estoit desjà venu, bien qu'incertain, de ces victoires, le xxe du passé, avoit engendré je ne sçay quel changemant aux volontés et délibérations de ceulx cy, qui commençoient, en aulcunes choses, procéder plus considéréemant ez affères de la Royne d'Escoce, et aller, en d'autres, plus retenuz envers le conseiller Cavagnies, qu'ilz n'avoient encores faict. Ce que sentans, de leur costé, les parties adverses de la dicte Royne d'Escoce, ils ont uzé d'une extrême sollicitation et dilligence, ces jours passez, envers leurs commissères, pour fère déterminer aucungs pointz qui seroient de grand préjudice à la dicte Dame, s'ilz se résolvoient par l'opynion de ceulx qui ne veulent son bien. Et le dict Cavaignes ayant mis grand peyne d'amoindrir, tant qu'il a peu, voz victoires, pour soustenir la réputation des affères de monsieur le prince de Condé, a vifvemant procuré que certain eschange de séel, qu'il a offert pour des pouldres et salpêtres se conclûd; mais ny l'ung ny l'autre n'a encores obtenu sa demande, bien que je ne fays doubte que bien tost ilz n'y parviènent, parce que ceulx qui ont icy plus d'authorité portent grandemant leur faict. Et Mr. le cardinal de Chastillon a esté le iiȷe de ce mois à Antoncourt pour tretter de ces choses de France, et aussy de Flandres, avec ceste Royne, laquelle estant sortye, ce jour, à la volerye, il l'alla trouver aux champs, et le principal propos, qu'à ce que j'entends, il luy tinst, fust de la persuader qu'elle ne voulût se descourager, ny mal espérer de la fin de ceste guerre, et qu'elle print confiance de l'équité de la cause, de la valleur et prudance de ceulx qui la conduysent, et des bons moyens qu'ilz ont de la soustenir. Je croy que tout cella n'esmeuvera davantage ceste princesse, et qu'elle attandra aulx évènemans et effectz, que le temps et les armes conduyront.
Mestre Oynter, avec les iiij grandz navires de la dicte Dame, estoit encores, le vȷe du présent, à Plemmue. L'on m'a dict que Chatellier Portault en estoit party le vij, avec vj vaisseaulx équippez en guerre, et qu'il manda à ceulx qui luy ont presté de l'argent pour les armer, qu'il les payeroit bien tost des prinses qu'il feroit en ce voyage. J'entendz qu'il a esté rapporté à ceste Royne qu'aucungs de ces gentilshommes anglois, qui estoient allez pour leur plaisir trouver monsieur le prince de Condé, avoient esté prins en quelque rencontre, et qu'on les avoit faict pendre, de quoy elle estoit si marrye qu'elle avoit dict qu'elle s'en vengeroit. Je mettray peyne de sçavoir mieulx la vérité de ce propoz. L'on a faict en ceste court, parmy les seigneurs, une cueilhète de cent livres esterlin, qui sont environ trois centz trente trois escus, pour l'entretènemant des ministres estrangers, qui sont passez de France, et de Flandres, en ce pays, et les deniers ont esté mis ez meins de trois, nommez Cousin, Roches et Meynier, pour les distribuer aux autres.
Les depputez de la Royne d'Escoce, ayant veu la presse et instance que les parties adverses, comme j'ay dict cy dessus, ont faict, toutz ces jours, pour fère recepvoir les faictz par eulx proposés contre elle, affin d'estre admis à les vériffier, ont craint qu'ilz fussent en cella pourtez par aulcungs des commissères plus principaulx, et, à ceste cause, ont présenté une remonstrance par escript à la Royne d'Angleterre, pourtant deux chefs, l'ung qu'elle, estant Royne sur beaucoup de subjectz, ne souffrît que des subjectz levassent ainsi des calompnies contre leur Royne, mesmes qu'elle avoit prommis à la Royne d'Escoce de n'escouter jamais ses rebelles que, premièremant elles deux n'eussent parlé ensemble. En quoy sembloit que la dicte Royne d'Escoce avoit occasion de se plaindre de ce que si favorablemant elle les avoit desjà ouys, mesmes que leur dicte maitresse ne leur avoit baillé aulcung pouvoir de respondre à leurs dictes calompnies, ny d'entrer en rien de connivant avecques eulx. Et que la dicte Royne d'Angleterre, pour le debvoir de sa royale grandeur envers celle de la Royne d'Escoce, qui estoit de semblable qualité et sa proche parante, voulût fère arrester prisonniers lesdictz adversaires, comme crimineulx de lèze majesté, pour avoir trop dict, et trop escript, et trop prononcé de mal contre leur souverayne. L'autre chef de leur dicte remonstrance portoit, qu'estant question du faict apartenant à la repputation, et à l'estat de leur Royne et Maitresse, ilz requerroient que la Royne d'Angleterre luy donnât lieu et moyen de venir en ceste ville de Londres pour tretter, et comuniquer, en personne, avecques elle de ses affères, comme avec sa bonne seur, sans approuver toutesfois que la cognoissance d'elle, ny de ses dictes affères, apartînt en rien à la dicte Royne d'Angleterre, bien que, pour plus grand esclarcissemant de son innocence, elle n'auroit que bien agréable que toute la noblesse d'Angleterre, et les ambassadeurs de France et d'Espaigne, y fussent présens. A laquelle remonstrance ayant la dicte Dame, d'elle mesmes, voulu fère quelques responses de reffuz, et luy ayant l'évesque de Ros vivemant incisté par raison de droict et de justice, elle enfin luy a dict, qu'ayant esté toutjour son intantion de procéder en l'endroict de la Royne d'Escoce, sa bonne seur, comme elle pryoit Dieu de procéder envers elle, elle remettoit à ceulx de son conseil la dicte remonstrance comme ung affère très important, avec commandemant que la raison et équité y fussent entièremant suyvies. Et ainsi, les commissères se sont rassamblés trois fois despuys huyct jours, et ont envoyé aulx advocatz, et gens de loi de ceste ville, entre autres au conseiller Cavagnies, des articles qu'ilz ont tiré de la dicte remonstrance, affin d'en avoir leur advis; et, par lesdictz articles ilz prétandent inférer que la dicte Royne d'Escoce demande estre ouye, en personne, devant la Royne d'Angleterre, n'aprouvant toutesfois sa juridiction, et que ce soyt en la présence de la noblesse d'Angleterre, et des ambassadeurs de France et d'Espaigne, en ceste ville de Londres. Sur lesquelz articles j'entendz que lesdictz advocatz ont escript aucunes raisons de droict pour attribuer la juridiction de la personne, et de la matière, à la dicte Royne d'Angleterre, et estiment ceste volontaire offre de la dicte Royne d'Escoce d'estre ouye si importante qu'ilz sont d'advis qu'on luy concède tout ce qu'elle requiert, pourveu que ne soyt au préjudice de la grandeur et authorité de la dicte Royne d'Angleterre, affin qu'on n'ait que dire de la façon qu'on aura procédé en ceste affère, tant y a qu'on obtiendra mal aysémant que la dicte Dame vieigne tretter, icy, en personne, de ses affères. Ses depputez s'employent à deffendre vertueusemant sa cause, mesmemant l'évesque de Ros, Milhor Herys et le sieur de Bethon, et heust esté bon, comme j'ay escript par mes précédantes, que quelque suffizant advocat heust esté icy pour leur ayder à desduyre encores mieulx ses droictz, affin de garder que les commissères n'entreprinssent plus avant sur iceulx qu'il n'est loysible de le fère; mais semble qu'il ne seroit plus à temps d'en envoyer à ceste heure, ung de Paris, car les parties, des deux costez, pressent d'avoir l'expédition de ceste conférance dans viij jours, mesmes qu'il s'entand que, pendant leur absance par deçà, la guerre s'est renouvellée en Escoce, ayant le secong filz du duc de Chatèlerault surprins quelques chateaus et se préparans les contes d'Arguil et de Hontèle, et le sieur de Seton, qui est despuys naguyères sorty du chateau de Lislebourg, à quelques nouvelles entreprinses, à quoy le comte de Mora se haste d'aller remédier, s'il peust. Il semble qu'on n'ait trouvé, icy, le comte de Mora si facile qu'il ait voulu condescendre à chose qui peult torner à la diminution de la couronne d'Escoce, ny au préjudice du petit prince du pays, ny contre l'alliance qu'ilz ont avecques la couronne de France. Je prendray garde à ce qui surviendra à ceste affère, et autres, qui toucheront icy votre service, affin d'en donner ordinairement advis à Votre Majesté, à laquèle je bayse très humblemant les mains et prye Dieu, etc.
De Londres ce xe de décembre 1568.
Ainsi que je fermois la présente, l'on m'est venu advertir que Me. Oynter estoit party dès hier mattin de la coste de deçà, et avoit prins la route de la Guyenne. Je mectray peyne d'en sçavoir le certain.
A la Royne.
Madame, par mes précédantes, du ve du présent, Voz Majestez auront veu les responses que ceste Royne m'a faictes sur ce que m'avez commandé luy dire, et comme elle a monstré, en toutz ses propoz, de n'avoir rien moings en volonté que de vous commancer ouvertemant la guerre, dont je ne fays doubte que les deux victoires, qu'il a pleu à Dieu vous donner, l'une par le bonheur et conduicte de Monsieur, filz et frère de Voz Majestez, et l'autre par celles de monsieur d'Aumalle, ne la facent encores mieux résouldre de persévérer en la paix, que Dieu luy a donnée avec Voz Majestez. Elle receut la nouvelle desdictes victoires par ung des gens de son ambassadeur, qui est en France, lorsque j'estois encore dans sa chambre; mais elle, ny pas ung de ces seigneurs, ne m'en firent ung seul mot, tant que je fus à Antoncourt: bien sembla que le dict ambassadeur luy en heust escript assez à l'incertain, car aucungs des siens envoyèrent despuys devers moy pour sçavoir si j'en avois lettre, dont ay esté très ayse d'avoir en main tenant de quoy pouvoir fère le vray discours du tout à la dicte Dame, sellon le contenu de voz dernières, laquelle a monstré, et en paroles, et en contenance, qu'elle en estoit bien fort ayse, et qu'elle ne pouvoit par ce bon commancemant que bien espérer de l'yssue de vos affères, donnant beaucoup de louanges à Monsieur, et projettant beaucoup de grandeur et plusieurs hautes entreprinses de luy à l'advenir; et j'ay adjouxté à sa valeur aux armes, la perfection des autres dons et grâces, dont Dieu avoit voulu orner et embellir l'esprit et la personne de mon dit Sieur, ce qu'elle a escouté fort volontiers. Et a respondu toutes choses à sa louange, comme je l'escrips à mon dit Sieur, vous suppliant très humblemant, Madame, commander que la lettre luy soyt envoyée, en laquelle je luy fays aussy mention que ceste nouvelle a assez esmeu ceste court, et tout ce païs, n'ayans peu les bons, qui désirent la prospérité de Voz Majestez, se garder qu'ilz ne luy en ayent avecques joye donné mille bénédictions, et au contraire, ceux qui veulent notre ruyne en sont demeurez bien estonnez, qui célébroient auparavant l'armée de monsieur le prince de Condé estre si forte, et les cappitaines qui y commandent si vaillans et expérimantez, que rien ne pourroit durer à eulx, et que ce ne seroit peu, à leur dire, que d'oser attandre mesmes en lieu bien avantageux sa venue, non que d'affronter son armée comme Monseigneur a faict, rompre ses gens de pied et luy oster son lougis. Et à ce que aulcungs, pour luy amoindrir sa victoire, avoient faict courre ung bruyt que ce n'estoit qu'ung rencontre, où il estoit mort environ v cens hommes de pied des leurs et bien iiȷe des nôtres, j'ay pryé la dicte Dame de croyre que non seulemant ce que je luy en avoys dict estoit très véritable, mais que bien tost elle verroit, soubz votre bonne conduicte et souz la bonne fortune du Roy et bon heur de mon dit Sieur, advenir tant d'autres bons succez que ceulx qui les déguysoient seroient en fin contraintz de les croyre, et nous d'en louer Dieu.