Mais ilz n'ont peu obtenir qu'elle se déclarât ouvertement pour le dict prince de Condé, s'y opposans ceulx qui conseillent la paix et aussi aulcuns des aultres qui sont bien affectionnez au Roy; et, d'elle mesmes, n'y a volleu entendre, layssant seulement à ceulx de la novelle religion de deçà de pouvoir rafreschir, d'aulcuns vivres et choses nécessaires, ceulx de la Rochelle, selon aulcuns marchez qu'ilz ont faict avec eulx, selon lesquelz ilz ont fort pressé le partement de la flotte, de laquelle j'ay cy devant escript, affin d'aller quérir le vin et le sel du payement de la somme qu'on leur a desjà fornye en deniers ou en rafreschissemens, pour laquelle le cardinal de Chatillon est icy obligé; et ont faict aussi grande dilligence de trouver nouvelles sommes pour leur envoyer, et pour envoyer aussi en Allemaigne, sur le crédict de ceste Royne, ou sur celluy des marchantz; mais cella leur a esté empesché, comme aussi leur a esté empeschée ceste levée de Flamans, qu'ilz pensoient fère secrètement embarquer dans la dicte flotte, et la mettre en terre à la Rochelle; et a esté, d'abondant, commandé à leurs pirates de ne toucher aulcunement aulx Françoys.

Mesmes, pour plus seurement establir l'amytié avec leurs Majestez Très Chrestiennes, elle avoit accordé à ceulx de son conseil, de l'une et de l'aultre opinion, qu'elle envoyeroit ung personnaige de bonne qualité en France pour tretter de sa part avec leurs Majestez, qui yroit, soubz prétexte de leur aller encores requérir la paix pour ceulx de sa religion dans leur royaulme, mais, affin qu'elle ne fût aussi mal ouye que la première foys, qu'elle feroit solliciter par Quillegrey, qui est en Allemaigne, les princes protestans d'y envoyer aussi de leur part. Et à cest effect elle avoit desjà commandé à Piqgrin se tenir prest pour y aller et se trouver sur les lieux, quant les autres arriveroient, affin de se présenter, et fère, toutz à la foys, une mesmes instance à leurs Majestez. Mais il luy a esté mandé d'Allemaigne que les dictz princes protestans se préparoient à la force, et non aulx prières, ny remonstrances; et l'ambassadeur Norrys luy a aussi escript qu'il n'estoit encores temps de parler de cella. Par ainsy ce voyage est demeuré.

Et, pour le regard du Roy Catholique, ceulx qui sont pour la paix avoient persuadé la dicte Dame de trouver bon que le Sr. Ridolphy allât, par prétexte de ses propres affères, en Flandres, et qu'il atachât, comme de luy mesmes, une praticque de réconciliation avecques le duc d'Alve; mais ceulx de l'aultre opinion, la cognoissant assés offancée contre le dict duc d'Alve, ont ayséement interrompu cella, luy donnans espérance que le Roy Catholique envoyera devers elle, ainsy que le Sr d'Assoleville l'en a asseurée; mesmes ont faict courir le bruict que le duc de Feria, ou son frère, estoit desjà embarqué pour venir, et a l'on envoyé vers le cap d'ouest comme pour le recepvoir: mais cependant ont continué fère prinses et plusieurs violences sur les subjectz du Roy Catholique, mesmes naguières quatre des propres navyres de ceste Royne ont combattu, au Paz de Calais, quatorze ourques qui venoient d'Espaigne, bien riches, dont en ont admené huict dans ceste rivière; et, la veille de Pasques, en fut prins deux aultres vers Plemmue, et des trèze, qui avoient esté prinses auparavant, en fut, le mesme jour, envoyé trois à la Rochelle, qui valent beaulcoup. Ce que voyant ceulx qui conseillent la paix, et qui sont bien affectionnez au Roy Catholique, qu'on continuoit d'exaspérer ainsy les matières, se sont retirez.

Cependant ceulx, qui conduysent le party contrère, ont taché de descouvrir certaine entreprinse, qu'ilz prétendent qu'aulcuns Anglois ont menée avec le dict duc d'Alve, de luy donner moyen de mettre en terre de deçà ung nombre d'Espaignolz vers Norfolc, et luy pratiquer douze ou quinze mile catholiques dans le pays, en quoy il debvoit advancer 150,000 ducatz, dont plusieurs ont esté constituez prisonniers, et a esté mandé de relever toutz les fortz despuys Arondel, qui est viz à viz du Hâvre de Grâce, jusques à Germue, qui est au droict de Zélande, et mètre partout garnyson, artillerye et monitions de guerre, pour la seureté du pays, et est l'on après à sercher ung nommé Prestal, conducteur de l'entreprinse. Cependant l'on a miz à la Tour ung nommé Ferre, qui a esté secrétère de sir Thomas Chalangier, lorsqu'il estoit ambassadeur en Espaigne[63], et sire Jehan Sognoy, et les a l'on dilligentment examinez.

Et estant la dicte Dame aigrie davantaige de cecy et de plusieurs rapportz, qu'on luy a faictz de l'ambassadeur d'Espaigne, qui est toutjour resserré en son logiz, et de ce, aussi, qu'elle a entendu la proclamation, novellement publiée en Flandres, pour exclurre tout commerce des pays du Roy Catholique avec l'Angleterre, et armer navyres pour courre sus et prendre ce qu'on pourra sur les Anglois, l'on luy a ayséement persuadé que, de son costé, elle debvoit aussi, à bon escient, armer.

Dont, sur l'occasion d'une riche flotte de draps, d'envyron cinq ou six centz mille escuz, qui doibt partir bien tost de ceste ville de Londres pour aller à Hembourg, la dicte Dame, pour la conduyre plus seurement, a commandé armer dilligentment sept de ses meilleurs navyres de guerre, et bien équiper tout le reste de la dicte flotte, qui sera, en tout, de xxij grandz vaysseaulx, oultre les petitz, qui yront en compaignie, et a faict venir deux mille cinq centz des meilleurs mariniers d'Angleterre pour mettre dessus, où plusieurs gentishommes dellibèrent s'enbarquer; et, avec cest équipaige, veult qu'on la passe à la veue de Holande et Zélande, bien que, par la relation de Rouvray et Valfenière, qui sont naguières venuz d'Allemaigne et passés par Flandres, elle a entendu que le dict duc a quarante cinq navyres prestz et bien armez pour les empescher; dont elle faict dilligenter davantaige le partement des siens affin de prévenir l'appareil que le dict duc pourroit fère plus grand, et espèrent que ceulx de Hembourg, et le Roy de Dannemarc, dresseront aussi armée pour les venir recuillir.

J'entendz que, n'ayant ceulx de la novelle religion peu recouvrer deniers en ceste ville, sollicitent que Me. Grassan, facteur de la dicte Dame, passe avec la dicte flotte en Hembourg pour en fère trouver de dellà; et le Sr. de Voysin, de Normandie, qui avoit esté dépesché par ceulx de la Rochelle, auparavant la bataille, pour venir devers ceste Royne et puis passer en Allemaigne, print hyer son passeport pour continuer son voyage, luy et douze gentishommes et huict serviteurs, et croy que l'homme du duc de Deux Pontz, lequel se licentia au soir de ceste Royne, yra avecques eulx, mais semble qu'ilz partiront premier que la dicte flotte d'Hembourg, et qu'ilz yront prendre terre à Hemdem.

Le Sr. Du Doict et les susdicts Rouvray et Valfenière s'embarquèrent, il y a deux jours, à Douvres pour aller à la Rochelle, et j'estime qu'encor que la flotte, qu'on a de long tems préparée pour aller au dict lieu, soit retardée, qu'elle accomplira en fin le voyage, mais je ne sçay qu'il y aille ny pouldres, ny artillerye, ny armes, ny gens de guerre, au moins en tel nombre ou quantité qu'on en doibve fère cas, et ainsy me l'a promiz fort expressément ceste Royne, et ceulx de son conseil; bien que, pour la mutation que je crains toutjour aulx dellibérations d'elle, veu ceulx qui luy sont auprès, je ne puys m'arrester trop à cella, et desire que leurs Majestez me mandent si j'offriray de fère fornir à la dicte Dame la provision des choses, que les Anglois vont quérir au dict lieu de la Rochelle, en aultre endroict de son royaulme, affin de leur fère dorsenavant laysser ceste routte.

Il semble que les choses d'Irlande ne sont pour estre si tost composées qu'on pensoit, ayant les saulvaiges encores forces ensemble pour tenir la campaigne, lesquelz s'opiniastrent d'avoir, comment que ce soit, la messe; et le mesme desir se cognoist en plusieurs quartiers de ce royaulme, vers le Nort et Galles, et mesmes en ceste ville, où j'entendz qu'à ces Pasques, en douze ou quinze endroictz, certaines bonnes compaignies ont ouy secrectement la messe et communié à la forme de la religion catholique.

A quoy les a renduz plus ardiz la novelle de la victoire de Monseigneur, frère du Roy, de laquelle les protestans ont eu quelque craincte que les catholiques n'en esmeussent une soublévation, dont, pour cest effect, ont envoyé veoir ce qui se faisoit par les maisons de la ville, soubz ombre de visiter si l'on y avoit la provision d'armes qui est requise par l'ordonnance du pays.