L'on est attandant comme l'on procèdera contre les aultres, qui sont aussy prisonniers, desquelz, parce que je creins bien fort qu'on aille à toute extrémité contre l'évesque de Ross, je vous supplye, très humblement, Sire, de remonstrer, ou faire remonstrer, à Mr Smith que vous desirez que son privilège invyolable d'ambassadeur luy soit gardé, affin qu'il le mande ainsy à sa Mestresse, ou, s'il vous plaist d'en escripre promptement une lettre expresse à elle mesmes, je mettray peine de l'employer pour sa conservation, avec le plus d'efficace qu'il me sera possible.
Sur la condempnation du dict duc, les souspeçons et deffiences ont tant augmenté, qu'on a envoyé faire une vysite générale pour voyr quelz étrangers il y avoit en ceste ville; depuis quand ilz y estoient venuz? quelz armes ilz avoient? de quelle nation et de quelle religion ilz estoient, et à quelle église ilz alloient? et l'on a prins deux italiens qui, depuis quinze jours, estoient passez de Flandres icy, et aussy des angloys souspeçonnés d'avoir conjuré la mort de milord de Burgley.
Au surplus, Sire, je comprins l'aultre jour, par un propos de la Royne d'Angleterre, que le Sr de Sueneguen, principal depputé de Flandres, luy estoit venu, de la part du duc d'Alve, dire la nouvelle des couches de la Royne d'Espaigne, et comme le Roy, son Maistre, avoit soubdein dépesché ung courrier pour en advertyr l'Empereur et n'avoit heu loysir d'en rien escripre à elle, ny de luy faire la conjouyssance du filz que Dieu luy avoit donné, mais qu'il avoit mandé au dict duc de faire, en son nom, l'ung et l'aultre office, à quoy il n'avoit voulu fayllir; et que la dicte Dame avoit respondu qu'elle se resjouyssoit de ceste prospérité du Roy d'Espaigne, mais non de la façon qu'il la luy faysoit sçavoir, et que, puisqu'il avoit dépesché si loing ung courrier exprès pour cella, il le pouvoit avoyr retardé, ung moment d'heure, pour luy en escripre aultant que le dict duc luy en mandoit. J'entendz que le dict depputé l'a pryée de vouloir permettre à l'ambassadeur d'Espaigne et à luy, qu'ilz puissent séjourner icy, jusques à ce qu'ilz ayent receu nouvelles du Roy, leur Maistre, à quoy elle a respondu que, dans quatre jours, elle leur en feroit sçavoir son intention, mais l'on me vient dire que, de nouveau, elle a faict commander au dict sieur ambassadeur de partyr, lequel estoit à Canturbery avec vingt hommes de garde à ses despens, et qu'elle a faict ramener icy son mestre d'ostel prisonnier, comme coupable de la conjuration contre milord de Burgley. Il semble que la dicte Dame ayt advis que, en Hespaigne, l'on a de nouveau faict arrest sur les Angloys et sur leurs marchandises, et que mesmes l'on y a arresté des françois et des flammans qui les leur couvroient et leur prestoient le nom; tant y a que la vente des marchandises d'Espaigne, qui estoient icy en arrest, a esté publiée en termes, à la vérité, assez gracieulx, mais dont l'exécution ne peult sembler que rude et odieuse à ceulx à qui elles appartiennent. Le dict Sr de Sueneguen m'est venu visiter, despuis deux jours, qui m'a dict qu'il espère demeurer icy agent, et, possible, y estre continué ambassadeur pour le Roy Catholique.
J'ay receu, en mesme temps, par l'homme de Me Smith et par Jacques le chevaulcheur, troys lettres de Vostre Majesté, l'une du viie et ixe du présent, et les deux aultres des xe et xie; sur lesquelles ayant esté vysiter cette princesse, elle m'a bien voulu monstrer qu'elle avoit receu ung singulier plésir d'entendre, par la dépesche de Me Smith, ce qui s'estoit faict et qui se faysoit pour la réception et bon trettement de son ambassadeur; ensemble ce qui s'estoit passé en ses premières audiences; de quoy elle s'estimoit avoyr une très grande et perpétuelle obligation à Voz Majestez, mais s'esbahyssoit par trop de la déclaration que Voz dictes Majestez luy avoient faicte bayller sur le faict de la religion, en termes si peu accordables qu'elle ne l'heût jamais ainsy pensé, ny espéré, et que c'estoit une manifeste ropture, sur laquelle elle avoit à se douloyr non de Voz Majestez, car le dict Sr Smith luy avoit mandé le regret que vous y aviez, ny de Monseigneur, car ne le vouloit réputer inconstant, mais de ceulx qui de longtemps avoient préparé leurz conseils et artiffices contre ce propos, me demandant si j'avois veue la dicte déclaration. A quoy luy ayant faict semblant que non, elle me l'a faicte apporter par milord de Burgley, et lors je luy ay ramantu ce qui s'estoit passé jusques à la responce qu'elle avoit faicte au Sr de Larchant; sur laquelle ceulx du conseil de Vostre Majesté, d'une voix, avoient lors faicte la dicte déclaration, ainsy que Mr de Foix la luy estoit despuis venue apporter, et l'avoit déclarée à ceulx de son conseil.
Sur quoy la dicte Dame a uzé de beaucoup de réplicques de diverses sortes, mais la principalle a esté qu'on luy avoit toujour faict accroyre que Monsieur, si elle temporisoit, condescendroit enfin à se passer de l'exercice de sa religion. Et me suis licencié en la meilleure sorte que j'ay peu d'elle, non sans qu'elle ayt monstré du regret beaucoup que les choses en fussent venues à ce point, mais qu'elle estoit néantmoins fort disposée à passer oultre à contracter une bien estroicte intelligence avec Vostre Majesté. Nous avons devisé de l'accident de dom Francès d'Alava, lequel elle croyt estre noyé, et que néantmoins, s'il estoit saulvé du naufrage, et retiré en quelque endroict de ce royaulme, qu'elle m'en feroit incontinant sçavoir des nouvelles. Sur ce, etc. Ce xxve jour de janvier 1572.
A la Royne.
(Lettre à part.)
Madame, après avoyr, mardy dernyer, esté ung long temps avec la Royne d'Angleterre et ung bon espace avec le comte de Lestre, milord de Burgley et moy nous sommes retirez seulz en une chambre, à part, où, après d'aultres devis, je luy ay touché celluy du propos qui vous a esté ouvert de Monseigneur le Duc, votre filz, pour la Royne, sa Mestresse; et que Vostre Majesté me commandoit de le communiquer à luy seul et à nul aultre de ce royaulme, et de me conduyre en icelluy sellon qu'il me le donroit par advis et conseil: dont je le pryois me dire en quoy, et comment, et par où, il luy sembleroit advis que je debvrois commancer.
Il m'a incontinant demandé si j'en avois touché quelque mot à la Royne, sa Mestresse. Je luy ay respondu que non.—«Il faut donc, ce m'a il dict, que nous jurions, l'ung à l'aultre, qu'il n'en viendra rien à la cognoissance d'homme du monde, jusques à ce que nous nous serons accordés du moyen comme il le fauldra réveller.» A quoy luy ayant dict que j'en avois assés exprès commandement de Vostre Majesté pour ne debvoir différer d'y adjouxter mon serment, il a suyvy à dire que Me Smith luy en avoit escript en fort bonne sorte, et que, suyvant cella, n'y avoit pas vingt quatre heures que, devisant devant sa Mestresse de la déclaration de Monsieur touchant la religion, il s'estoit advancé de faire mencion de Monsieur le Duc, par forme de demander quel aage il avoit, à quoy quelcun avoit soubdein respondu que cella ressembleroit plustost une mère qui gouverne son filz, que non pas ung mary auprès de sa femme, et qu'il n'avoit ozé lors rien réplicquer; dont, pour mettre quelque fondement en ce propos, encor qu'on luy eust bien dict que Monsieur le Duc n'avoit qu'ung an et demy moins que Monsieur, il luy sembloit néantmoins que je feroys bien de recouvrer la date du jour et heure de sa nayssance, la merque de sa haulteur, et que luy, de son costé, travailleroit à deux choses: l'une, de s'informer des meurs et condicions de Mon dict Seigneur le Duc, affin d'en parler avecques vérité à celle qu'il ne vouloit ny devoit aulcunement tromper; l'aultre, de regarder les moyens comme pouvoir transférer en luy le propos de Monseigneur, avec l'honneur et réputation, et mesmes avec quelque apparante occasion que cella seroit advenu pour l'advantage et commodicté de sa Mestresse et de son royaulme; car me vouloyt bien dire qu'elle avoit uzé de violence contre elle mesmes en la résolution de se maryer, pour la seule réputation de l'estime, valeur et perfections de Monsieur, dont n'estoit sans grande difficulté comme luy debvoir proposer maintenant ung aultre party.
Je luy ay respondu que ses considérations me sembloient fort louables et pleynes de rayson, néantmoins que ce nouveau propos estoit si semblable et germein du premier qu'il n'y avoit aultre différance, sinon qu'en Monseigneur le Duc commançoit de reluyre les vertus, desquelles Monsieur, qui est son ayné, avoit desjà monstré l'esplandeur par toute la Chrestienté; et qu'affin qu'il vît en quoy pouvoit mieulx, que sur ma simple parolle, appuyer ce qu'il feroit en cest affaire, je luy vouloys monstrer le propre escript de vostre mein, lequel, Madame, il a incontinant leu avec le surplus de la lettre, et a fort curieusement considéré toutes les particullarités qui y estoient; puys, s'estant levé, a fort humblement, le bonnet à la main, remercyé Vostre Majesté de la confiance que monstriez prendre de luy, et que Dieu sçavoit l'affection qu'il avoit heu au propos de Monseigneur, et comme il avoit esté, toute la nuict, quand la déclaration par escript estoit arrivée, sans pouvoir dormir, et qu'il en veilleroit plusieurs aultres pour servir maintenant à cestuy cy; et qu'il manderoit à Me Smith tout ce de quoy, avant le retour de son homme, il cognoistroit estre besoing de luy faire sçavoir.
Qui est, Madame, toute la substance de ce que je vous en puis, pour ce coup, escripre, car seroit long de vous racompter les aultres argumentz et persuasions, dont je luy ay uzé; qui n'ay obmis rien de tout ce qui pouvoit servir pour luy faire prendre toutes les bonnes espérances du monde de Monseigneur le Duc, pour monstrer l'advantaige et seureté qui viendroit à ceste princesse de l'épouser, et la récompense que luy et les siens s'en pouvoient promettre, s'il conduysoit le propos à sa perfection. Seulement je adjouxteray icy, Madame, que le Sr de Quillegrey, encor qu'il soit beau frère du dict milord de Burgley, il est néantmoins tant obligé et dévot serviteur du comte de Lestre, que je ne pense pas qu'il luy ayt cellé ou qu'il luy celle longtemps l'ouverture de ce propos, dont je creins qu'il se tiendra offancé de ce que ne le luy aurés faict communiquer, car faict profession de se monstrer parcial pour la France: tant y a que Vostre Majesté en uzera, sellon qu'elle verra estre le plus expédient. Bien vous suplye, Madame, de faire ordonner quelque chose pour honnorer et gratiffier luy et milord de Burgley de quelque présent de Voz Majestez. Et sur ce, etc. Ce xxve jour de janvier 1572.