LIVe DÉPESCHE
—du XXVIe jour d'aoust 1569.—
(Envoyée jusques à la Court par Nicolas le chevaulcheur.)
Départ d'un grand nombre de Français et de gens de guerre pour la Rochelle, avec le conseiller Cavaignes.—Craintes que l'on doit concevoir en France de plusieurs expéditions maritimes qui se préparent à la fois.—Plaintes faites à ce sujet par l'ambassadeur au conseil qui promet d'y remédier.—Chargement de la flotte de Hambourg.—L'ambassadeur d'Espagne ne peut encore obtenir d'audience.—Satisfaction manifestée par Élisabeth des déclarations qui lui ont été remises touchant la cession, qu'aurait faite Marie Stuart de ses droits au trône d'Angleterre.—Elle se montre plus favorable à la reine d'Écosse.—Remontrance de ceux de la Rochelle au roi, pour demander un édit de pacification.—Protestation de leur dévouement au roi.—Déclaration qu'ils n'ont pris les armes que pour la défense de leur religion.—Ils offrent une soumission entière sous la seule condition que l'exercice de la religion réformée leur sera irrévocablement garanti.—Ils sollicitent la convocation d'un concile général.
Au Roy.
Sire, ceulx que j'avois secrectement envoyé pour espier le chemin que prendroient les Françoys et Flamans, qui sont naguières partys de ceste ville, m'ont raporté qu'ilz les ont layssez s'embarquant en divers portz de ce royaulme, sans avoir peu certainement aprendre où ilz vont: car les ungs parlent de faire voyle à la Rochelle; les aultres d'aller trouver le capitaine Sores[11], qu'ilz disoient estre de retour vers ceste mer estroicte avec vingt ou vingt cinq navyres bien armez; aultres d'aller avec l'homme du prince d'Orange, qui a desjà fait avaller ses ourques et aultres vaysseaulx prez de l'embouchure de cette rivière; aultres qu'ilz vont rencontrer le bastard de Briderode, lequel, ayant avec quatre bons navyres de guerre reconvoyé, de Hembourg jusques en la coste de deçà, une partie de la flotte des Anglois qui s'estoit escartée par tormente, est descendu prendre des rafreschissemens vers Aruich. Et semble à la vérité que ceste troupe faict divers chemyns, mais Cavaigne au moins avec sa compagnie prent celluy de la Rochelle, lequel Cavaignes va succéder à la charge qu'avoit le conseiller Bourg, son beau frère, qui est décédé en Angolesme le vȷe de juillet, et emporte, à ce que j'entendz, sept mille vc. {lt} esterlin, c'est vingt cinq mil escuz, qui est tout ce qu'il a peu pratiquer pour ceste foys, provenant de la vante de cinq cens miliers de métal, que les Anglois ont dernièrement aporté à leur retour de Brouage.
Et de tant qu'aulcuns ont estimé que toute ceste compaignie ensemble pourroit faire le nombre de trois mil homes de guerre, j'ay esté incontinent devers aulcuns seigneurs de ce conseil, qui d'advanture se sont trouvez en ceste ville, pour leur remonstrer que l'embarquement de tant d'hommes est chose fort contraire à la promesse, que la Royne, leur Mestresse, et eulx m'ont dernièrement faicte, et que j'ay grande occasion de ne leur donner jamais plus de foy, et d'escripre dorsenavant à Vostre Majesté et de paix et de guerre tout aultrement que je n'ay faict jusques icy.
A quoy ilz m'ont respondu qu'ilz ne peuvent croire que les choses passent aultrement que la Royne et eulx me les ont promises, et que, possible, à cause de ceste seconde flotte qui va en Hembourg, et du partement de l'homme du prince d'Orange, lequel ilz n'estiment qu'il prègne la routte de France, et aussi du partement d'aulcuns Françoys qui à la vérité passent à la Rochelle, il y peult avoir bruict et aparance d'ung plus grand embarquement qu'à la vérité il n'est; car n'estiment qu'en tout y ayt plus de deux à trois cens hommes d'effect, qui n'est nombre de quoy je doibve faire cas; et que du capitaine Sores ilz n'en ont rien entendu, ny ne croyent qu'il soit de retour; vray est qu'en ce temps ilz ne peuvent en façon du monde contenir ceulx de la nouvelle religion; toutesfoys que, sur mon advertissement, ilz mettront peyne de s'enquérir que c'est, affin d'y remédier.
Cependant, Sire, encor que je n'estime que cest apareil, qui sort meintennant d'icy, soit pour faire grand effect en terre, si n'ay je vollu faillir de vous en donner promptement adviz, et l'ay aussi mandé aulx gouverneurs de voz places, qui sont sur la coste de dellà, affin d'y prendre garde, et je vériffieray encores mieulx ce qui en est pour les en advertir d'heure à aultre.