LXIXe DÉPESCHE
—du Ier jour de novembre 1569.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Valet.)
Audience donnée par la reine d'Angleterre à l'ambassadeur et au sieur d'Amour, envoyé par le roi pour lui rendre compte de la bataille de Moncontour.—Élisabeth offre de nouveau sa médiation au roi.—Elle se loue du sieur Ciapino Vitelli.—Elle se plaint vivement de l'ambassadeur d'Espagne, qu'elle ne veut pas recevoir en audience.—Elle consent avec peine qu'il fasse partie de la commission établie pour régler les différends entre l'Angleterre et l'Espagnes.—Nom des membres de cette commission.—Retards ménagés par les Anglais pour empêcher d'en venir à un accord.—Profonde méfiance que leur inspire le sieur Ciapino Vitelli.—L'ambassadeur sollicite un passe-port pour que le sieur d'Amour puisse se rendre auprès de la reine d'Écosse, suivant les ordres du roi.—Il renouvelle les diverses demandes qu'il a déjà faites pour elle.—Le passe-port est refusé, malgré les vives instances de l'ambassadeur.—Déclaration d'Élisabeth, qu'elle a fait connaître au roi par son ambassadeur, tous les reproches qu'elle est en droit d'adresser à Marie Stuart.—Insistance de l'ambassadeur pour qu'il soit gardé le secret sur ce qu'une copie de la lettre écrite par les seigneurs du conseil à Marie Stuart, pour l'engager à épouser le duc de Norfolk, a été envoyée en France.—Assurance donnée par le sieur Ciapino Vitelli, que si les ducs Casimir et Auguste descendent d'Allemagne, le duc d'Albe entrera aussitôt en campagne.
Au Roy.
Sire, se retrouvant la Royne d'Angleterre vendredy dernier, qui estoit le jour qu'elle m'avoit assigné pour luy aller présenter les lettres de Voz Majestez, fort pressée d'affaires, et m'ayant contremandé au sabmedy à deux heures après midy, elle les a receues allors, ensemble celluy qui les aportoit bien fort favorablement; et, après s'estre curieusement enquise de vostre bon portement et de celluy de la Royne et de Monsieur, et de monsieur le duc et de Madame, et puys d'aulcunes particullaritez de la bataille, elle m'a respondu, quasi en la mesme façon comme la première foys que je luy en avois parlé; c'est qu'elle se resjouyt de cestuy vostre advantaige aultant et, possible, plus que nul autre de voz aultres alliez et confédérez, tant parce qu'elle estime debvoir cella à vostre commune amytié, que pour l'intérest qu'elle a que les subjectz ne viennent au dessus de leurs princes; mais que, pour aultres respectz, elle ne peut faire qu'elle n'en soit assez marrye, principallement pour l'amour de vous mesmes, de tant que une victoire sur voz subjectz ne sçauroit estre qu'à vostre propre dommaige, et ne peult remplyr vostre royaulme que de sa propre callamité; et qu'aussi, à dire vray, quoy que je luy heusse dict que vous ne prétandiez aultre chose que l'obéyssance de voz subjectz, si creignoit elle néantmoins que vous y voulussiez meintennant cercher la ruyne de leur religion, me demandant fort expressément si j'avois heu souvenance de ce que, à ce propos, elle m'avoit naguyères prié de vous escripre, comme elle seroit très ayse de vous pouvoir proposer quelque bon expédiant avec voz subjectz, qui vous fût aultant agréable et à la Royne, comme elle mettroit peyne de le faire réuscyr proffitable et advantaigeux pour Voz Majestez, et si vous m'y aviez encores rien respondu.
Je luy ay dict que je n'avois rien obmiz de son dict propos par mes dernières lettres, mais que la responce ne pouvoit estre si tost venue, et qu'au reste, voz subjectz expérimenteroient, ainsy qu'ilz ont toutjour faict, beaulcoup de clémence en Voz Majestez, pourveu que vous trouvissiez en eulx la parfaicte obéissance qu'ilz vous doibvent.
Les aultres responces de la dicte Dame sur aulcunes choses, que je luy avois auparavant proposées, et dont j'en avois baillé ung mémoire à ceulx de son conseil, ont esté gracieuses, et s'est esforcée de les faire à vostre contantement, desquelz je vous envoyeray la substance par le premier. Et puys m'a touché ung mot de la venue du Sr. Chapin Vitel, qu'on appelle le marquis de Chetona, comme elle l'avoit trouvé de bonne sorte franc et ouvert, et homme propre pour tretter des affaires qu'ilz avoient à démesler ensemble, ès quelz elle espéroit que le tort du duc d'Alve seroit manifeste; car juroit son Dieu qu'elle n'avoit jamais pensé de retenir l'argent du Roy d'Espaigne, son frère, et que luy aussi avoit enfin monstré qu'il ne le croyoit pas, ains avoit courtoysement envoyé devers elle.