CXLIVe DÉPESCHE
—du XIIIIe jour de novembre 1570.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par le corier de Flandres.)
Discussion des articles du traité proposé concernant la reine d'Écosse.—Efforts de l'ambassadeur afin de faire accepter les conditions envoyées par le roi.—Consentement de Marie Stuart à ce que son fils soit donné en ôtage à la reine d'Angleterre.—Motifs de cette détermination, qui est contraire aux instructions reçues de France.—État de la négociation avec les Pays-Bas; nouvelles de Flandre.
Au Roy.
Sire, après le partement du Sr de L'Aubespine, j'ay communiqué le contenu des lettres de Vostre Majesté, du xxvııȷe du passé, qui me sont arrivées, ainsy qu'il partoit, à Mr l'évesque de Roz; et, suyvant icelles, je l'ay pressé d'incister vifvement à la Royne d'Angleterre de passer oultre au tretté encommancé, et que, de sa part, il la veuille dorsenavant poursuyvre par la forme, et non aultrement, qu'il a pleu à Vostre Majesté me le prescripre, luy desduysant les raysons, pourquoy la Royne, sa Mestresse, ny luy, ne la doibvent excéder; lesquelles raysons j'ay aussi mandées à la dicte Royne, sa Mestresse, avec ung extraict de ce qui en est porté par vos dictes dernières.
Sur quoy le dict sieur évesque m'a asseuré de la parfaicte correspondance de sa dicte Mestresse, et de luy, à vouloir, en tout et partout, suyvre l'intention et les conseils de Vostre Majesté; et que, ayant despuys trois jours esté devers la Royne d'Angleterre, pour luy présenter ung pourtraict, que la dicte Royne d'Escoce luy envoyoit, du Prince son filz, il l'avoit instantment sollicitée de passer oultre à parfère le dict tretté, et de luy déclairer si les responces, que sa dicte Mestresse avoit faictes à ses depputez, luy sembloient raysonnables, affin qu'il la peult advertyr de ce qu'elle en debvoit espérer; et que la dicte Dame luy avoit respondu que les depputez, qu'elle attandoit d'Escoce, d'ung chacun des costez, debvoient arriver dans quatre ou cinq jours, avec le comte de Sussex et maistre Randolf, qui venoient toutz de compaignye, et qu'estantz icy, elle feroit incontinent procéder au dict tretté; que, quant aulx responces de sa dicte Mestresse, elle les avoit prinses de fort bonne part, et n'estoient trop esloignées de ce qui convenoit à fère ung bon accord; qu'encor que la dicte Royne d'Escoce fit grande difficulté sur l'article de la ligue, à cause de celle de France, qu'il ne falloit qu'elle s'y arrestât; adjouxtant, avec ung soubzrire, que, puysque Vous, Sire, vous estes meslé avec la mayson d'Autriche, qui est de sa ligue, que vous ne debviez trouver mauvais qu'elle se meslât avec celle d'Escoce, qui est de la vostre. A quoy luy, de Roz, luy avoit soubdain respondu qu'il fauldroit donc qu'elle constituast ung semblable douaire à sa Mestresse, et donnast ung semblable entretennement des gardes, des gendarmes, des bénéfices, plusieurs privilèges, et aultres grandz advantaiges aulx Escouçoys en Angleterre, que Vostre Majesté leur faisoit jouyr en France; et que, sellon son adviz, il n'aparoissoit aulcun honneste moyen de fère ligue entre elles deux, sinon en y comprenant Vostre Majesté; et que la dicte Dame luy avoit répliqué, là dessus, que les dicts entretennemens estoient trop grandz pour en vouloir charger son estat, mais que, touchant la ligue, elle m'en parleroit, et en feroit parler par son ambassadeur à Vostre Majesté.
Or, Sire, ce poinct de la dicte ligue, plus que nul de ceulx, qui sont contenuz ès dicts articles, me semble importer grandement à l'honneur et réputation de vostre couronne, et, à ceste cause, j'ay desjà dict tout hault que j'interrompray en vostre nom l'accord, et protesteray de l'infraction des précédans trettez, plustost que d'en laysser rien passer. Au regard de l'aultre article, auquel Vostre Majesté estime que je n'ay assés expressément respondu à l'évesque de Roz, touchant ne bailler le Prince d'Escoce aulx Anglois: je vous supplie très humblement, Sire, de croyre que je luy ay, par ung adviz escript de ma main, premier qu'il soit allé vers sa Mestresse avec les depputez, ainsi que je l'ay communiqué au Sr de L'Aubespine, expressément conseillé de ne l'accorder en façon du monde; mais la dicte Dame, suyvant d'aultres adviz, que le dict évesque mesmes luy a pareillement apportez par escript, de plusieurs ses affectionnez et meilleurs amys et serviteurs de ce royaulme, et aussi par l'adviz des seigneurs, qui tiennent son party en Escoce, l'a offert à la Royne d'Angleterre par sa lettre du séziesme du passé, comme chose, sans laquelle le dict évesque de Roz dict que la dicte Royne d'Angleterre ne fût jamais entrée en tretté, et sa Mestresse fût demeurée au plus dangereux estat de sa personne et de toutz ses affères, qu'elle ayt encores esté, pour l'ocasion de ceulx qui avoient monstré se rébeller au pays de Lenclastre; avec ce, Sire, que ceulx de ce conseil ont toutjours estimé qu'il ne se pourroit prendre aulcune aultre assez bonne seureté de la dicte Royne d'Escoce, que d'avoir son filz par deçà, affin qu'il leur fût ung instrument tout accommodé pour contenir sa mère ou pour la déchasser; aussi qu'il semble bien que les Escouçoys, qui procurent la restitution d'elle, ne sont que bien ayses que le Prince s'en aille, affin que ceulx du contraire party ne puyssent plus redresser aulcune compétance dans le pays; et encores y a il plusieurs principaulx personnaiges en ceste court, qui incistent assés que le dict Prince ne viegne en façon du monde en Angleterre, de peur qu'il n'y advance et establisse par trop le droict, que sa mère a à la succession de la couronne, au préjudice des aultres prétendans. Ce qui faict que plus vollontiers, la dicte Royne, sa mère, consent qu'il y soit mené, et mesmes qu'elle voyt bien que le contredire ne luy serviroit de rien, tant la chose est hors de sa puyssance; mais l'on n'a layssé pourtant d'envoyer solliciter les deux partys, en Escoce, de s'y opposer; et aussi le grand père, et l'ayeulle, et plusieurs aultres, en ce mesmes royaulme, de ne le trouver bon, et de le debvoir empescher; pareillement à la mesme Royne d'Angleterre de luy jecter ung escrupulle dans le cueur, touchant ce petit Prince, disant que, à son advènement au monde, il à déchassé sa mère hors de son estat, et qu'il pourroit bien, en venant en Angleterre, chasser sa tante hors du sien. Tant y a, Sire, que ce poinct est desjà tenu comme pour accordé entre elles deux; et sur cella se faict le fondement de tout le reste; et estime l'on, Sire, pourveu que vous obteniez la restitution de la dicte Dame et la réunyon des Escouçoys, et que l'authorité des Anglois et leurs forces soyent mises hors du pays, que Vostre Majesté, quant au reste, ne doibt empescher qu'elle ne se puysse prévaloir de son filz à le bailler ostage quelque temps, pour recouvrer sa liberté, et retirer sa personne, et son estat, horz du grand dangier où ilz sont.
Néantmoins, Sire, en cella, et en toutz les aultres chapitres du traicté, j'incisteray toutjour, le plus fermement qu'il me sera possible, que l'intention de Vostre Majesté soit entièrement suyvye; et, de tant que la Royne d'Angleterre s'est plaincte à moy des dommageables condicions, qu'elle dict estre apposées contre l'Angleterre, dans le dernier tretté d'entre le feu Roy, Françoys le Grand, vostre ayeul, et Jaques quatriesme, Roy d'Escoce, lequel je croy estre de l'an 1535[19], je supplie très humblement Vostre Majesté de m'en fère envoyer une coppie affin d'y respondre; et me commander au reste, Sire, touchant ce dessus, si je doibz incister tout oultre, que la Royne d'Escoce se retire de la promesse, qu'elle a faicte, de bailler son filz, et qu'il vous playse d'en déclairer franchement vostre vollonté à Mr de Glasco, son ambassadeur.
Au surplus, Sire, les différans des Pays Bas demeuroient acrochez en ce que, sur la diminution que le duc d'Alve a trouvé estre ez merchandises des subjectz du Roy d'Espaigne, pour en avoir une partie esté gastée et les aultres mal vendues par deçà, il vouloit que celles des Anglois fussent prinses en récompence, sellon qu'elles valloient en Angleterre, et non sellon qu'elles ont esté vendues en Flandres; en quoy il faisoit proffict d'envyron cent mil escuz; mais ceulx cy, ayant, à ce qu'ilz disent, plus d'esgard au déshonneur que à la perte, qui leur viendroit en cella, n'ont vollu passer ce poinct, ni accorder aulcune inégalle et plus advantaigeuse condicion aux Espaignolz et Flamans que à eulx; dont les lettres estoient desjà signées de ceste Royne pour mander à maistre Figuillem, son agent à présent en Flandres, qu'il s'en retournast tout incontinent, si le dict duc ne vouloit tenir compte du prix, à quoy les merchandises d'Angleterre ont esté vandues, ainsy quelle offroit de fère le semblable par deçà, de celles d'Espaigne, et d'estre preste d'administrer justice pour celles, qui ne se trouveraient en estre, contre ceulx qui en seroient coulpables, ce qui alloit fère une grande interruption en tout l'affère; mais, voulant le duc en toutes choses l'accommoder, il l'a si bien faict négocier icy, soubz main, par l'ambassadeur d'Espaigne, et par aultres personnes interposées, qu'il n'y a rien, à ceste heure, plus eschauffé entre ceulx de ce conseil que d'en vouloir bientost sortyr. Et, à cest effect, le Sr Ridolfy, qui s'en estoit auparavant meslé, est appellé en court, et pareillement Cavalcanty et Espinola; et s'entend que le Sr Thomas Fiesque arrivera demain, ou après demain, de Flandres, qui aporte la résolue intention du dict duc; et est l'on après à trouver moyen que le dict ambassadeur d'Espaigne escripve, sur l'ocasion du passaige de la Royne d'Espaigne, et sur l'honneur et convoy que luy ont faict les navyres d'Angleterre, et sur son arrivée à saulvement par dellà, une bien honneste lettre à la Royne d'Angleterre, affin qu'elle envoye aulcuns de son conseil pour en conférer davantaige avec luy; lesquelz auront charge de lui octroyer audience de la dicte Dame pour le jour, qu'il vouldra l'aller trouver. Et de tant, que le Roy d'Espaigne a mandé au dict duc de regaigner, par toutz les moyens qu'il pourra, l'amytié des Anglois; et qu'il ne veult, sur son partement, laysser ceste besoigne en détail, il la presse bien fort, estans venues nouvelles que le duc de Medina Celi est prest de s'embarquer à Laredo pour passer en Flandres, où il pourra arriver à la fin de ce moys, sur la mesmes armée qui a conduict par dellà la Royne d'Espaigne, et que la princesse de Portugal n'y vient poinct pour encores, mais ce sera le cardinal de Grandvelle, qui viendra assister au dict duc de Medina Celi. Sur ce, etc.