—du dernier jour de novembre 1570.—
(Envoyée exprès jusques à la court par Joz, mon secrétaire.)
Audience.—Notification officielle des fiançailles du roi et des fêtes ordonnées pour célébrer le mariage.—Invitation faite à la reine d'Angleterre d'envoyer une ambassade extraordinaire au roi, et aux seigneurs anglais d'assister au tournoi qui est annoncé en France.—Vives sollicitations en faveur de la reine d'Écosse.—Gracieuses réponses d'Élisabeth sur la communication du mariage du roi.—Son emportement contre les déclarations qui lui sont faites au sujet de l'Écosse.—Sa ferme volonté de conclure le traité avec Marie Stuart sans l'intervention du roi.—Mémoire général sur les affaires d'Angleterre.—Détails secrets sur les projets des catholiques dans le pays de Lancastre; secours qu'ils demandent au roi; appui qu'ils espèrent du duc de Norfolk.—Hésitations d'Élisabeth sur le parti qu'elle doit prendre à l'égard de Marie Stuart; opinion émise dans le conseil qu'il faut la faire mourir; crainte de l'ambassadeur que l'on ait voulu l'empoisonner.—Négociations avec l'Espagne; persistance d'Élisabeth dans son refus d'accorder audience à l'ambassadeur d'Espagne.
Au Roy.
Sire, je me suys bien aperceu, ceste foys, qu'on s'estoit efforcé de randre la Royne d'Angleterre fort offancée contre Vostre Majesté, car je l'ay trouvée preste de me recommancer les mesmes querelles et plainctes, qu'elle m'avoit faicte, en la précédante audience; et, sans ce que Mr le comte de Lestre estoit, peu d'heures auparavant, arrivé de dehors, qui l'avoit entretenue sur une lettre, qu'il avoit naguières receue de moy, elle ne m'eust encores randu de si gracieuses responces, comme enfin, après avoir longuement débattu ensemble je les ay raportées; et croy que ce a esté aussi parce que, d'entrée, je luy ay dict que Vostre Majesté me commandoit de luy compter comme voz fianceailles avoient esté fort honnorablement faictes à Spire, le dernier dimenche du mois passé; et que, incontinent après, la Princesse Elizabeth s'estoit acheminée, en bonne et grande compaignye, pour venir en France; et que, sellon le compte de ses journées, elle debvoit arriver à Mézières le xxe du présent, où Vostre Majesté l'alloit rencontrer pour y célébrer, au playsir de Dieu, voz nopces, le xxııȷe, et que bientost après, vous en retourneriez vers Paris, pour y fère vostre entrée; auquel lieu vous aviez remiz les triumphes des nopces, parce que Mézières estoit trop petite ville pour un tel appareil; et y aviez, à ceste occasion, faict cryer un tournoy général, qui seroit ouvert, à toutz venantz, le premier jour de l'an. Ce que vous me commandiez de luy notiffier et aulx seigneurs de sa court, affin que, s'il luy playsoit d'y en envoyer, ou permettre qu'ilz y allassent, que Vostre Majesté et Monsieur promettiez qu'ilz y seroient bien receuz, et leur donriez lieu, avec vous mesmes, de s'esprouver aux honnestes exercices d'armes, qui s'y feroient; et que, pour l'honneur d'elle, ilz y seroient respectez et favorisez; qu'il me souvenoit bien de ce qu'elle m'avoit dict, que l'Empereur, envoyant la Royne d'Espaigne à son mary, la luy avoit recommandée, dont elle l'avoit grandement honnorée, et faict fort honnorablement convoyer, avec magnifficence et despence, par dix de ses grandz navyres de guerre, passant en ceste mer; et que, si le dict seigneur avoit, d'avanture, oublyé de luy fère une pareille recommendation, par lettre, de son aultre fille, qu'il envoyoit à ung grand Roy, son mary, qui luy estoit allyé, qu'il ne layssoit pourtant de la luy recommander de tout son cueur, et qu'il s'atandoit bien qu'elle useroit de toutes démonstrations de bienveuillance envers elle; et, quant bien il luy auroit plus expressément recommandé celle qu'il envoyoit en la mayson d'Austriche, d'où il est, qu'il y avoit plusieurs aultres bonnes occasions, qui la doibvent convyer d'avoir en non moindre recommendation celle qui vient en la mayson de France, où je la pouvois asseurer qu'elle estoit aultant aymée, honnorée et respectée que en nulle aultre part de la Chrestienté; et pourtant je m'asseurois qu'elle n'oblyeroit de envoyer quelque honnorable ambassade en France, pour fère, tout ensemble, deux grandes conjouyssances: l'une, pour les nopces de Vostre Majesté, et l'aultre pour la venue de la Royne Très Chrestienne, sa bonne sœur, et bonne voysine. Et luy ay bien vollu dire cella, Sire, parce que je sçavois qu'on luy avoit faict rompre sa dellibération d'y envoyer; puys j'ay adjouxté qu'elle debvoit prendre pour ung grand signe d'amytié, que vous luy feziez communication de chose si privée, comme vostre mariage, et que mesmes, il sembloit que vous augmentiez votre ayse du contantement que vous pensiez luy donner de celluy que Vostre Majesté recepvoit; que, outre cella, vous me commandiez de luy fère encores fort bonne part d'ung aultre bien grand contantement que vous aviez de voir vostre royaulme très paysible; et que vostre éedict s'y alloit establissant, ainsi que vous le pouviez souhayter, de quoy vous vous en conjoyssiez avec elle, comme avec celle qui proprement desiroit que ceste prospérité vous fût entière, et accomplye en vostre royaulme; et que vous luy en desiriez une toute semblable au sien, et luy offriez tout ce qui estoit en vostre puyssance pour l'y meintenir;
Que, pour la fin de vostre lettre, vous me commandiez luy fère entendre le singulier playsir, que ce vous avoit esté, de voir que voz honnestes prières et gracieuses remonstrances eussent eu tant de lieu que, pour l'amour de vous, elle heût envoyé ses depputez devers la Royne d'Escoce, pour donner commancement à ung bon traicté, et eust mandé retirer son armée de sur la frontière d'Escoce; de quoy ne vouliez faillyr de la remercyer; et la remerciés encores bien fort de vous avoir déclairé qu'elle seroit bien ayse de pouvoir honnorablement restituer la Royne d'Escoce par la voye du traicté; et que, quant cella n'adviendroit ainsy, qu'encores la renvoyeroit elle aulx seigneurs escouçoys qui tiennent son party; en quoy vous la supliez très affectueusement d'y vouloir persévérer, et de vous en fère bientost paroistre ceste sienne bonne intention par effect, affin de vous descharger de l'inportunité de ceulx qui vous abstraignoient, par vertu des traictez, de luy bailler secours; lesquelz se monstroient de tant plus ardantz à le pourchasser, que le comte de Lenoz poursuyvoit toutjour d'user de viollance contre eulx, au préjudice de la surcéance d'armes; et que vous desiriez, Sire, que les conditions du traicté réuscissent toutes bien fort seures et honnorables pour elle, et pareillement bien honnestes et esloignées de toute offance pour la Royne d'Escoce, et pour vous: ou bien, si c'estoit par l'aultre moyen qu'elle la vollust restituer, que vous y requériez sa sincérité et sa grandeur de cueur à le fère; en sorte que la liberté qu'elle luy donroit ne luy fût ung nouveau tourment et peyne.
La dicte Dame, depposant ung peu de la sévérité, qu'elle avoit usé à me recepvoir, m'a respondu que ces propos luy sembloient meilleurs qu'elle n'avoit espéré de les ouyr de Vostre Majesté, après une telle menace et rigoureuse démonstration, que vous aviez usée vers son ambassadeur, et préparée en Bretaigne; et qu'elle ne pouvoit fère que, pour ceulx de vostre mariage, elle ne vous en remercyât aultant, de vraye et bonne affection, comme il luy estoit possible de le fère, et que vous ne vous tromperiez jamais, si vous vouliez droictement croyre qu'elle estoit et seroit toutjours très ayse de voz prospéritez et contantemens, aultant et plus que nul de toutz les princes de vostre alliance; et, quoy qu'il y ayt, que vous luy feriez grand tort si ne demeuriez très fermement persuadé que vostre mariage luy est singulièrement agréable, et qu'elle prioyt Dieu d'y envoyer ses bénédictions, affin qu'il fust très heureux aulx espousez, et que la postérité en fust de mesmes très heureuse. Et s'est le propos poursuyvy à dire que Vostre Majesté se pouvoit promettre une bonne part de la vigne, qui est pour ceulx qui peuvent passer le premier an de leurs nopces sans se repentyr, et que ceste vigne estoit proprement pour les mariages si bien et si convenablement faictz comme le vostre.
A quoy j'ay adjouxté que Vostre Majesté n'avoit garde de tumber en nulle sorte de repentailles, et que celle de la vigne s'entendoit que nul n'estoit maryé de si bonne heure, qu'il ne se repentît de ne l'avoir esté plustost, et que j'espérois voir ung matin qu'elle seroit touchée de ce repentir; ce que, en soubzriant, elle a advouhé, et que mesmes elle en estoit desjà bien fort attaincte; et a continué que, quant à la recommendation que l'Empereur luy avoit faicte de la Royne d'Espaigne, cella estoit advenu, parce qu'elle avoit envoyé devers elle en Flandres, et puys devers luy à Spyre, sur l'occasion du différant, qu'elle avoit avec le Roy d'Espagne, qui n'estoit procédé de luy, mais de ses ministres; et que, voyant que sa fille auroit à passer en ceste mer, il luy avoit escript de luy vouloir randre son passaige bien asseuré, qui aultrement, possible, ne l'eust guières esté; et qu'encores que la Royne Très Chrestienne ne vînt poinct en ceste mer, si ne lairroit elle de l'honnorer; et puysque je luy faisoys ceste notiffication de la remise des triomphes à Paris, qu'elle adviseroit d'envoyer quelcun de sa part pour fère la conjouyssance, mais quant à tournoyer, qu'il y avoit quelques ans qu'elle avoit entretenu sa court, comme en veufve, sans y fère tournoys; dont craignoit que les braz de ses gentishommes fussent devenuz si engourdiz qu'en lieu d'aller aquérir de l'honneur; ils y gaignassent de la honte pour eulx et pour leur nation; au regard de la paix de vostre royaulme, que Vostre Majesté ne s'en resjouyssoit pas plus droictement qu'elle, qui ne cédoit à nul, qui, plus qu'elle, la vous desirât stable et de durée; ce qui la faisoit de tant plus esbahyr pourquoy Vostre Majesté entreprenoit de la rudoyer, et mal traicter pour la Royne d'Escosse, et qu'elle n'eust jamais pensé que vous l'eussiez vollue accomparer de respect à elle, et ne tenir en trop meilleur compte son amytié que celle de la dicte Royne d'Escosse.
Et s'est eslargie en tant de parolles aigres contre la dicte Royne d'Escosse, et sur vos dictes menaces, et sur les secours qu'elle entendoit s'aprester de rechef en Bretaigne, que je suys demeuré assés esbahy comme la dicte Dame estoit si changée despuys l'aultre foys, dont ne me suis peu tenir (luy gardant néantmoins toutjours tout le respect qu'il m'a esté possible), que ne luy aye fermement répliqué qu'elle se faisoit grand tort de prendre ainsy en mauvaise part les très honnestes et gracieuses remonstrances, que Vostre Majesté luy faisoit pour la Royne d'Escosse, et la franchise dont vous luy déclairiez comme vous estiez contrainct de la secourir; qui pourtant monstriez, par la patience dont vous y procédiez, que vous auriez grand regrect qu'il vous en fallust venir à tant. Et n'ay obmiz de luy respondre à toutz ses aultres argumentz, ung à ung, luy demandant enfin quelle aultre voye donques estimoit elle que Vostre Majesté pourroit tenir pour, tout ensemble, conserver son amytié, et s'acquicter de son debvoir envers la Royne d'Escosse.
A quoy, après y avoir ung peu pensé, elle m'a respondu qu'elle vous prioyt, de toute son affection, de ne monstrer, par voz parolles et aprestz, que vous mesprisez son amytié, et de ne vouloir traitter que honnorablement avec elle et avec son ambassadeur, comme elle estoit preste d'user de mesmes envers vous; car aymoit mieulx venir à toutes aultres extrémités que de souffrir rien qui fût indigne de sa réputation, ny de celle de sa couronne. Et quant au reste, elle me vouloit bien dire qu'elle ne prétandoit que nul aultre prince s'entremît du traicté d'entre elle et la Royne d'Escosse, que elles deux, et que je ne debvois craindre qu'il s'y fît ligue contre Vostre Majesté, mais bien pour se deffandre entre elles, si quelcun les vouloit assaillyr; et qu'elle avoit mandé, pour le jour d'après, l'évesque de Roz, et puys, pour le lendemain, l'abbé de Donfermelin qui estoit desjà arrivé, affin de les ouyr, l'ung après l'aultre, et donner, puys après, le plus d'advancement qu'elle pourroit au dict traicté.