—du VIIe jour de décembre 1570.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Guillaume Bernard.)
Sollicitations pour ramener Élisabeth à de meilleurs sentimens envers la France.—Prière de l'ambassadeur au roi afin de l'engager à faire un plus favorable accueil à l'ambassadeur d'Angleterre.—Maladie subite de Marie Stuart.—Arrivée de quelques-uns des députés d'Écosse.—Affaires des Pays-Bas et d'Allemagne.—Prochain départ du cardinal de Chatillon.—Espoir de l'ambassadeur que Leicester, ou quelqu'un des grands d'Angleterre, sera envoyé en France à l'occasion du mariage du roi.
Au Roy.
Sire, après vous avoir dépesché mon secrétaire, le dernier de l'aultre mois, j'ay cerché de sçavoir en quelle disposition continuoit d'estre la Royne d'Angleterre vers Vostre Majesté et vers la Royne d'Escosse; et j'ay aprins, Sire, que luy ayant esté naguières parlé de l'ung et de l'autre, à heure bien propre, et en termes convenables pour luy oster l'impression de ces menaces et rigoureuses démonstrations, dont son ambassadeur s'est plainct qu'on luy avoit usé en France, elle a monstré d'avoir beaucoup de regrect que cella fût advenu pour interrompre les tesmoignages de la bonne affection, qu'elle se préparoit de manifester bientost au monde qu'elle avoit vers Vostre Majesté; et encores de celle que, pour l'amour de vous, elle vouloit fère sentyr à la Royne d'Escosse; et qu'on sçavoit bien qu'elle avoit desjà proposé d'envoyer une ambassade en France, non moins honnorable que si elle y eust dépesché ung sien propre frère, pour fère la conjoyssance de voz nopces et de la venue de la Royne, et pour honnorer l'ung et l'aultre, ensemble la Royne, vostre mère, de quelques présens, et de vous gratiffier et vous accorder tout ce qu'elle eust peu pour la Royne d'Escosse.
Sur quoy luy ayant, l'ung de ceulx qui estoient là présens, assés soubdain remonstré qu'elle ne debvoit laysser de le fère pour chose, que son ambassadeur luy eust escript, parce que moy, vostre ambassadeur par deçà, asseurois bien fort que Vostre Majesté n'avoit aulcune vollonté de l'offancer, et que mesmes elle pouvoit cognoistre qu'encores que vous travaillissiez de satisfère à ce que vous debviez à la Royne d'Escosse et aulx Escossoys, vous cerchiez néantmoins de n'avoir poinct de guerre à elle; car, d'ung costé, vous pourchassiez le tretté, et lui déclairiez, de l'aultre, qu'au cas qu'il ne succédât vous seriez contrainct d'envoyer vostre secours en Escosse; et s'est esforcé, par ce moyen, de ramener la dicte Dame à sa première bonne dellibération d'envoyer en France; de quoy elle ne s'est monstrée trop esloignée. Néantmoins, de tant que sa principalle entente est de fère veoir aulx siens que les princes estrangiers l'honnorent et la respectent, et que, là où ilz ne le vouldroient fère, qu'elle a le cueur bon pour ne leur rien céder, affin que cella luy serve pour se maintenir en plus d'authorité dans son royaulme, elle a enfin respondu que nul ne la debvoit conseiller de porter honneur à celluy qui luy vouloit oster le sien, ny de recercher d'amytié celluy qui mesprisoit la sienne, et qu'elle abaysseroit par trop la dignité de la couronne d'Angleterre, si elle monstroit de fère quelque chose par menaces; dont attandroit de veoir comme ses démonstrations de bonne vollonté auroient à être bien receues en France, premier qu'elle advanturast de les envoyer offrir.
Sur quoy j'ay esté advisé, Sire, par ung, qui est bien affectionné à vostre service, de vous debvoir escripre que, de tant qu'il ne vous peult estre imputé que à grande courtoysie de defférer quelque chose aulx dames, et que ceste cy n'a, au fondz de son cueur, que très bonne affection de persévérer en toute amytié et intelligence avec Vostre Majesté et avec la France; et qu'il est dangier qu'elle s'en retire, pour s'adjoindre ung aultre party qui la recerche infinyement, et où vous pourriez estre quelquefoys bien marry qu'elle y eust passé, lorsque, possible, vous vouldriez, avec très grand désir, l'avoir réservée du vostre; et que les affères d'Escosse ne succéderont que mieulx à vostre désir, et mesmes il vous viendra plusieurs aultres commoditez de ceste princesse et de son royaulme, si vous la regaignez; que Vostre Majesté fera bien de porter quelque faveur à son ambassadeur, et de luy tenir des propos honnestes, et plains d'amytié et de bienveuillance vers elle, luy faysant quelque part des nouvelles de vostre mariage; et que, estant les choses d'Escosse accommodées, ainsy que vous espériez qu'elles le seroient, par le tretté, et dont vous la priez que ce soit bientost, que vous pourrez, puys après, vivre en une très parfaicte intelligence et entière amytié avec elle; et que desjà le dict ambassadeur est adverty que s'il vous plaît, Sire, parler à luy en ceste sorte, que, pour deux motz que Vostre Majesté luy en dira, il y ayt à luy en escripre plusieurs de si bons à sa Mestresse, qu'il luy face perdre la mémoire de ceulx qui luy ont faict mal au cueur; et que, si Vostre Majesté avoit agréable de m'en fère aussi toucher quelques unes en vostre première dépesche, qui fussent assés exprès pour les pouvoir monstrer à la dicte Dame, qu'elle en demeureroit très grandement satisfaicte, et toutes choses en yroient mieulx. Dont de tant, Sire, que ce conseil ne peult estre que décent à Vostre Majesté, et que ceulx, qui portent icy les affères de la Royne d'Escosse, m'ont prié de le vous fère trouver bon, je n'ay vollu faillyr de le vous escripre tout incontinent, et adjouxter, Sire, qu'il me semble qu'il ne pourra estre que honneste et utille à vostre service d'en user ainsy.
Cependant il est advenu que la Royne d'Escosse est tumbée fort mallade, et qu'ayant changé d'air et de logis, à Chiffil, pour cuyder s'y trouver mieulx, son mal est augmenté, de sorte qu'elle a mandé à l'évesque de Roz de l'aller trouver en dilligence, et de luy admener ung homme d'esglize pour l'administrer; lequel est party ce matin pour luy aller luy mesme fère ce sainct office, par faulte d'aultre, et a mené deux bons mèdecins, que la Royne d'Angleterre luy a baillez, laquelle a escript une bonne lettre à la dicte Dame, qui la consolera grandement; car aussi nous a elle mandé que son plus grand mal est d'ennuy de ses affères, et que nous ne demeurions en souspeçon de l'adviz que nous luy avions mandé, parce qu'elle a fort bien prins toutjour garde à son vivre. Nous estimons que c'est son accoustumé mal de costé, et que bientost nous aurons meilleures nouvelles d'elle; lesquelles, Sire, je vous feray incontinent tenir.
L'abbé de Domfermelin a faict plusieurs vifves remonstrances à la Royne d'Angleterre pour rompre le traicté, desquelles elle a esté assés esmeue; mais enfin elle l'a renvoyé pour aller quérir les aultres depputez du party du régent, avec dellibération de passer oultre, monstrant toutesfoys n'estre contante que les depputez, qui viennent pour le party de la Royne d'Escosse, ne sont personnaiges plus principaulx qu'ilz ne sont: car a entendu que c'est seulement l'évesque de Galoa et milord Leviston; mais l'on luy a donné espérance que le comte d'Arguil pourra venir, ce qui fera encores quelque longueur en cest affère; mais j'y donray toutjour le plus de presse qu'il me sera possible.
L'on s'esbahyt qu'il y a plus d'ung mois que nul courrier n'est venu de Flandres, mais l'on ne le prend que pour bon signe, de tant qu'ayant esté escript au depputé, qui est en Envers, d'aller incontinent trouver le duc d'Alve à Bruxelles, pour luy proposer la dernière offre; et que, s'il y faict nulle difficulté, qu'il s'en retourne tout incontinent, l'on estime que le dict duc l'a acceptée, et que l'on est meintennant après à conclurre les chappitres de l'accord. J'entendz que le jeune Coban a esté licencié de l'Empereur, dez le vıııe du passé, pour s'en retourner devers sa Mestresse; il est encores en chemin, mais ung personnaige d'assés bonne qualité, allemant, est arrivé despuys deux jours, qui se dict ambassadeur du duc Auguste de Saxe, duquel je n'ay encores rien aprins de sa légation; je travailleray d'en entendre quelque chose. Monsieur le cardinal de Chastillon partit hyer de ceste ville pour aller à Canturbery, pour estre plus près du passaige, dellibérant d'attandre là des nouvelles de son homme, qu'il a envoyé en France. Il m'est, de rechef, venu visiter, avec plusieurs bonnes parolles de sa dévotion et fidellité vers vostre service, et qu'il n'a nul plus grand desir au monde que de vous en fère, et qu'il espère bientost vous aller bayser les mains pour plus expressément le vous tesmoigner. Sur ce, etc. Ce vııe jour de décembre 1570.