Il est nouvelle icy que le duc de Sualsambourg a quatre mille chevaulx et six mil hommes de pied ez environs d'Hembourg, et que c'est en faveur du roy de Dannemarc, pour se rescentir d'aulcuns mauvais déportemens, que icelle ville a uzé contre luy, durant la guerre contre le roy de Suède, et m'a dict l'ambassadeur d'Espaigne que le duc d'Alve est très bien adverty que ce n'est à aultres fins que pour branqueter la dicte ville; et que ce que le comte de Vuandeberg a aussi entreprins, de retourner en quelcune de ses terres en Frize, n'a esté qu'une légière course, laquelle ne luy a bien réuscy; et que le dict duc craint si peu, pour ceste année, les mouvemens d'Allemaigne, qu'il renvoye une partie de sa cavallerie au secours des Vénitiens contre le Turq, estimant qu'il n'eust peu rien succéder plus à propos pour le repos de la Chrestienté que la mort soubdainement advenue du duc Auguste[25]. Néantmoins il m'a confessé que, pour quelque souspeçon de guerre aulx Pays Bas, le dict duc ne parloit plus de s'en retourner en Espaigne, et que le propos du duc de Medina Cœli estoit réfroydy, s'estans desjà expédiez les princes de Bohesme de Leurs Majestez Catholiques pour s'en retourner par Gennes en Allemaigne, sans qu'il fût nouvelles que le dict duc les accompaignât; qu'au reste toutz les articles de la ligue contre le Turc estoient accordez; ne restoit plus que celluy de la création du lieuctenant de général: que le Pape vouloit que ce fût Marc Anthonio Collonna, et le Roy d'Espaigne, puisque dom Joan d'Austria estoit le général, desiroit que le commandador major de Castille ou bien Joan André Doria eussent à commander soubz luy. Sur ce, etc. Ce xxxıe jour de janvier 1571.

A la Royne.

(Lettre à part.)

Madame, estant en ce festin, où j'ay esté convyé pour accompaigner la Royne d'Angleterre, le xxııȷe de ce mois, elle a prins playsir de deviser l'après dinée, fort longtemps avecques moy; et, entre aultres choses, elle m'a dict qu'elle estoit résolue de se maryer, non tant pour ne s'en sçavoir passer, (car elle en avoit assés faict de preuve), comme pour satisfaire à ses subjectz; et aussi pour obvier, par l'authorité d'ung mary, ou par la nayssance de quelque lignée, s'il playsoit à Dieu luy en donner, aux entreprinses qu'elle sentoit bien qu'on feroit contre elle, et sur son estat, si elle devenoit si vieille qu'il n'y eust plus lieu de prendre party, ny espérance qu'elle deubt avoir d'enfans. Il est vray qu'elle craignoit grandement de n'estre bien aymée de celluy qui la vouldroit espouser, qui luy seroit ung second inconvénient plus dur que le premier, car elle en mourroit plustost; et que, pourtant, elle y vouloit bien regarder.

Je luy ay respondu que à si prudentes considérations et si vrayes, comme celles qu'elle disoit, je n'avois que adjouxter, sinon qu'elle pouvoit, dans ung an, avoir bien pourveu à tout cella, si, avant les prochaines Pasques, elle se maryoit à quelque prince royal, dont l'ellection s'en pourroit aiséement faire; et j'en cognoissoys ung qui estoit nay à tant de sortes de vertu, qu'il ne failloit doubter qu'elle n'en fût fort honnorée et singulièrement bien aymée, et dont j'espèrerois qu'au bout de neuf mois après, elle se trouveroit mère d'ung beau filz; par ainsy, en se rendant très heureuse de mary et de lignée, elle amortyroit, par mesmes moyen, toutes les malles entreprinses qui se pourroient jamais dresser contre elle.

Ce qu'elle a aprouvé bien fort, et à suivy le propos assés longtemps, avec plusieurs parolles joyeuses et modestes; et estoit Mr le cardinal de Chatillon au mesmes festin, auquel elle n'a point parlé à part; mais, le lendemain, il a demandé audience, et a esté quelque temps avec elle; puys, au retour, il m'est venu dire adieu, parce qu'il partoit le lendemain pour Canturbery, et m'a compté l'estat où il layssoit l'affaire, qui luy sembloit estre en termes d'y pouvoir commancer quelque fondement, mais non qu'il y en vît encores nul pour s'y debvoir arrester; dont dépescheroit Dupin pour le vous aller représanter tel qu'il estoit, affin que Vostre Majesté, sellon sa prudence, nous vollût commander, à luy et à moy, ce que nous aurions à faire.

Je luy descouvriz quelques choses que j'avois aprinses de sa négociation, pour luy donner plus grand lumyère comme elle estoit receue, et avons advisé d'user de bonne intelligence ensemble, mais secrectement, affin d'obvier aulx soupeçons de ceste court, qui bientost seroient si grandz en ce faict, que plus ne se peult dire; et n'ay point faict semblant au dict sieur cardinal que Vostre Majesté m'en ayt encores faict mencion; mais ceulx qui m'ont donné les premiers adviz de ce qu'il en a proposé, m'ont adverty qu'à la vérité il n'a point monstré lettre de Voz Majestez, qui luy en donnast expresse commission; dont la dicte Dame s'estoit retirée, et avoit dict que, quant vous y vouldriez entendre, vous m'en commanderiez quelque chose, comme vous fiant beaucoup de moy. Et ceulx là mesmes m'ont mandé qu'elle a parlé de ce faict à plusieurs des siens, à part l'ung de l'aultre, et mesmes a vollu avoir le conseil du duc de Norfolc, qui a respondu qu'il avoit esté le principal autheur d'induyre les Estatz de ce royaulme à la suplyer de se maryer, et de laysser à sa liberté de prendre le party que bon luy sembleroit: dont ne vouloit changer d'opinion; que quant à Monsieur, toutes choses estoient grandes en luy, mais qu'il falloit regarder aux condicions, sur quoi le mariage se pourroit conclurre, qui fussent honnorables pour sa Mestresse et heurées pour son estat.

D'aultres m'ont mandé que les quatre principaulx, qui guydent les intentions de la dicte Dame, se sont assemblez pour résouldre qu'est ce qu'ilz luy en conseilleroient. Je vous manderay bientost leur conseil, et vous adjouxteray cependant, Madame, cestuy cy du mien, qu'encor que ceste princesse soit bonne et vertueuse, je ne la tiens toutesfois esloignée du naturel de celles qui veulent monstrer de fouyr, lorsque plus elles sont recerchées; et ceste nation a aussi cella de péculier que, plus on desire quelque chose d'eulx, encor qu'à leur proffict, plus ilz la souspeçonnent; dont sera bon de ne descouvrir trop d'affection de vostre costé, Madame, jusques à ce qu'ilz se soyent layssez clairement entendre du leur. Je vous escripray bientost d'aultres choses plus importantes de ce propos par le Sr de Vassal, qui vous pourront assés esclayrer: et sur ce, etc. Ce xxxıe jour de janvier 1571.

CLVIIIe DÉPESCHE