CLXe DÉPESCHE
—du XVIIe jour de febvrier 1571.—
(Envoyée exprès jusques à Calais par Bon Jehan.)
Affaires d'Écosse.—Efforts de l'ambassadeur pour empêcher que le prince d'Écosse ne soit livré à la reine d'Angleterre.—Sollicitation faite par le duc d'Albe, au nom du roi d'Espagne, en faveur de Marie Stuart.—Négociation des Pays-Bas.
Au Roy.
Sire, par la dépesche de Vostre Majesté, du premier de ce mois, que le Sr de Sabran m'a apportée, il m'a esté si sagement et avec tant de bonnes considérations satisfaict sur tout ce que, par mes précédantes, jusques au vingt quatriesme du passé, je vous avois escript de l'estat des choses de deçà, qu'il ne me reste rien à présent que de bien ensuyvre ce que clairement et fort exprès il vous playt m'en commander, qui mettray peine, Sire, que vous y soyez le plus exactement bien servy qu'il me sera possible; seulement je me trouve empesché du faict du petit Prince d'Escosse, lequel je vous suplie très humblement, Sire, de croyre que j'ay travaillé aultant que j'ay peu, et sans trop me descouvrir, à disposer icy les depputez de la Royne, sa mère, et ay pareillement envoyé disposer ceulx de l'aultre party jusques en Escosse, pour s'opposer à ce qu'il ne soit admené par deçà, et n'ay obmiz nul des inconvéniens qui en pourroient advenir, que je ne les leur aye toutz représentez; et ay sondé si avant iceulx depputez de la dicte Dame qu'ilz m'ont confessé que les seigneurs qui les ont envoyez, déclairent, en ung article de leur instruction, qu'ilz ne le peuvent consentyr; néantmoins qu'ilz leur ont baillé pouvoir, à part, d'en user comme la Royne, leur Mestresse, leur ordonnera; et m'ont remonstré que, demeurant les choses en l'estat qu'elles sont, la Royne d'Angleterre tient en ses mains la mère, le filz et le royaulme, et a desjà estably un sien subject pour régent au pays, et qu'ilz ne peuvent, sans ung notable secours de Vostre Majesté, plus différer de se soubmettre eulx mesmes à ce que la dicte Royne d'Angleterre vouldra: sçavoir est, d'obéyr au dict régent, et recognoistre le jeune Prince pour leur Roy, si, d'avanture, leur Mestresse n'est bientost restituée; et que, si le tretté n'eust esté miz en avant, par lequel l'armée d'Angleterre a esté retirée, il est sans doubte qu'ilz se fussent desjà toutz rangez à ce party, de sorte, Sire, qu'il ne se fault guières attandre que, du costé de la Royne d'Escosse, laquelle a desjà baillé son consentz, ny de ceulx qui tiennent pour elle, il se face grande résistance à cest article; qui est néantmoins le principal, auquel la Royne d'Angleterre et les siens incistent, et sans lequel elle monstre de vouloir poursuyvre ses entreprinses, ainsy qu'elle les a commancées au dict pays.
Je verray ce que je pourray faire secrectement avec les depputez de l'aultre party, qui ne sont encores arrivez, mais l'on les attand dans quatre jours; car il est nouvelles qu'ilz ont desjà passé Barwich, et ne voys point, Sire, qu'il reste plus de ce costé nul moyen en cecy, que je ne l'aye desjà tanté; dont adviserez s'il s'en pourra trouver quelcun aultre d'ailleurs qui y puysse mieulx remédier.
Au regard de l'article de la ligue, j'en useray tout ainsy, sans plus ny moins, qu'il vous playst me le prescrire, et semble bien que desjà, sur les fermes et résoluz propos, que j'en ay tenuz à la Royne d'Angleterre et aulx siens, ilz soyent en quelques termes de n'en parler point.
L'évesque de Roz est allé presser les seigneurs de ce conseil de vouloir commancer le dict tretté, plus pour cognoistre si leur Mestresse avoit changé de vollonté que pour espérance de rien faire, jusques à ce que les aultres soyent icy; et a trouvé qu'à leur arrivée elle dellibère de passer oultre, meue beaucoup plus des difficultez, qui surviennent chacun jour plus grandes, et en Escosse, et en son pays, que de bonne affection qu'elle y ayt; et luy ont iceulx du dict conseil dict deux choses: l'une, qu'il ne fault que la Royne, sa Mestresse, escoutte les conseilz qu'on luy mandra de dellà la mer, de ne consentyr que son filz viegne en Angleterre, car, sans ce poinct, qui estoit desjà accordé par elle, il ne fault plus parler de tretté; la segonde, qu'elle veuille délaysser du tout la pratique de se maryer avec dom Joan d'Austria, et n'ouyr plus sur cella Mr le cardinal de Lorrayne, qui en renouvelle, à ce qu'ilz disent, encores à présent le propos. A quoy il a respondu en général, que, si la Royne d'Angleterre veult bien user envers sa Mestresse, elle se peult asseurer qu'elle la trouvera toute disposée à son amytié, et à faire toutes choses à son contantement.
Or, a le duc d'Alve escript, par le dernier ordinaire, une lettre à la Royne d'Angleterre, en laquelle, entre aultres choses, il luy faict entendre la charge, qu'il a du Roy d'Espaigne son Maistre, de la prier bien fort affectueusement qu'elle veuille condescendre à quelque bon accord avec la Royne d'Escosse, et luy moyéner sa restitution; et qu'une des choses qu'il désire aultant à ceste heure est de les voir elles deux et leur deux royaulmes en bonne paix et unyon, en quoy, s'il se peult rien ayder et servyr, il offre de bon cueur s'y employer. Je n'ay encores aprins les aultres particullaritez de la dicte lettre, sinon qu'on m'a asseuré que la dicte Dame l'a heue fort agréable, et que le secrétaire Cecille a dict que le duc d'Alve se monstre à ceste heure fort rabillé vers elle, et la recherche beaucoup d'amytié; et que sur ce que Me Prestal l'avoit, puys peu de jours, vollu estreindre à quelques pratiques avec les rebelles d'Angleterre et d'Yrlande, et avec les Escouçoys du party de la Royne, il n'y avoit vollu entendre. Ce qui faict meintenant, Sire, que ceulx cy se rasseurent des choses d'Yrlande; et à la vérité, la comtesse de Northomberland, et aulcuns fuytifz, qui sont en Flandres, ont naguières escript que le Roy d'Espaigne a bien bonne affection de les secourir et d'entreprendre en Yrlande, mais que le duc d'Alve en estoit tout réfroydy, et qu'il leur est besoing d'envoyer ung personnaige de bonne qualité en Espaigne pour négocier, par eulx mesmes, leur affaire avec le Roy d'Espaigne. Je ne sçay s'ilz auront esleu à cella millord de Sethon; tant y a que je vous puys asseurer, Sire, qu'il estoit, le xxııȷe du passé, au logis de l'ambassadeur d'Escosse à Paris, possible qu'il aura passé oultre.