Audience.—Desir du roi de rétablir la paix en France.—Vive assurance donnée par l'ambassadeur que lord de North ne peut avoir qu'un compte favorable à rendre de sa légation.—Emportement d'Élisabeth contre la conduite tenue à son égard en France.—Ferme remontrance de l'ambassadeur sur les conséquences qu'aurait pour elle une rupture avec le roi.—Danger qu'elle doit craindre en s'unissant aux protestans de France.—Déclaration de la reine qu'elle ne veut pas s'unir à eux.—Entreprises formées sur Calais, Boulogne, Dieppe, Le Hâvre et Cherbourg.—Irritation d'Élisabeth à la suite des rapports faits par lord de North.—Efforts de quelques seigneurs anglais pour amener une déclaration de guerre.
Au Roy.
Sire, ayant déduict à la Royne d'Angleterre, le XVe de ce moys, à Ampthoncourt, les honnestes propos d'amityé que, par vostre lettre du XXIIIe du passé, il vous playsoit me commander luy tenir, avec le récit de vostre voïage en Avignon, et de l'espérance qu'aviez de mettre la paix en vostre royaulme, si les depputez des eslevez, lesquelz vous attandiez de brief, se monstroient raysonnables en leurs demandes, et à recevoyr les honnestes condicions qu'entendiez leur offrir; auquel cas, s'ilz ne se vouloient, puis après, réduyre à vostre obéyssance, vous la vouliez bien prier que, en une si grande opiniastreté et arrogance que seroit la leur, et en ce maulvais debvoir qu'ilz uzeroient vers leur Roy et Prince, elle, Royne et Princesse, ne voullût les assister, ny permettre qu'ilz fussent assistez en rien de son royaulme, ainsy que Vostre Majesté luy promettoit bien aussy qu'en tout ce qui concerneroit le bien et repos d'elle et la tranquillité de son estat, elle ne sentiroit jamays que faveur et support de vostre costé, et rien qui la peût ny ennuyer ny fâcher.
J'ay, pour occasion bien nécessayre, suivy, puis après, à luy dire que, de tant que c'estoit toute la gloyre et félicité de ma négociation, qu'elle peût trouver en Vostre Majesté les poinctz de bienveillance et de vraye affection dont m'aviez cy devant commandé de luy porter parolle de vostre part, et que pareillement vous trouvissiez en elle celle vraye correspondance qu'elle m'avoit fort expressément enchargé vous escripre de la sienne, je venois maintenant me conjouyr, avec elle, de ce que je vouloys croyre que milord de North, s'il estoit gentilhomme d'honneur et de vérité, il luy avoit à son retour rapporté: qu'il avoit trouvé en Vostre Majesté tout ce qu'elle pouvoit desirer en cest endroict, et encores plus abondamment que je ne le luy avoys jamays sceu expliquer ny ozé promettre; et que je louoys Dieu que Vous, Sire, me randiez véritable vers elle, ainsy que je la supplioys aussy, et l'adjurois aussy, sur l'honneur et vérité de sa parolle, qu'elle ne me voulût rendre menteur vers vous, sellon qu'il n'y avoit rien de plus expédient en toute la Chrestienté, entre nulz aultres princes, qu'estoit le poinct de l'amityé entre vous deux; et que les utillitez s'en manifestoient si grandes, conjoinctes avec quelque nécessité du temps présent, pour le bien et repos de touts deux, et la tranquillité de voz estatz, et encores pour l'accomodement de la meilleure part de la Chrestienté, que je ne pouvois assez louer ny assés desirer ce grand bien.
A quoy la dicte Dame, par sa responce, m'a récité aulcuns propos, que milord de North luy avoit rapporté, bien fort honnorables de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, et telz qu'elle n'eût sceu desirer rien de mieulx que ce que voz parolles luy avoient signiffyé de vostre bonne intention vers elle; mais qu'il y avoit eu d'aultres démonstrations entremeslées qui avoient entièrement monstré le contrayre.
Et s'est lors la dicte Dame, en haussant la voix, affin d'estre mieulx ouye de ses conseillers et des dames principalles qui estoient dans sa chambre, licencyée en des parolles grosses, qui m'ont assez troublé, et aulxquelles je n'ay voulu différer aussy, tout hault et en la mesme présence, de promtement et bien fermement y respondre, ainsy que, par mes premières, j'en feray le récit à Vostre Majesté.
Et après luy avoir remonstré le tort, qu'elle se faisoit, de se laysser ainsy transporter à l'artificieuse persuasion, pleyne de malice, de ceulx qui la vouloient brouiller avec Vostre Majesté, et de leur vouloir tant complayre que, sur de petitz faulx rapportz, elle se mît hors des honnorables termes qu'elle debvoit garder vers Voz Très Chrestiennes Majestez, je luy ay dict qu'elle avoit assés de preuves comme il ne manquoit de ceulx qui ne cherchoient rien tant que d'empescher l'establissement de l'amityé d'entre vous et elle, et y susciter tousjours de la meffiance; et qui estoient bien marrys qu'ilz n'avoient de quoy vous pouvoir si bien picquer l'ung contre l'aultre que vous en fussiez desjà aulx mains; et qu'elle jugeoit bien que ce n'estoit pas pour vostre commun bien qu'ilz le faysoient, ains pour leur intérest, ou pour leurs passions et vengences, et pour leurs malcontantementz; et que, si c'estoient princes, ilz creignoient l'unyon de voz forces, et, si c'estoient subjectz, leur prétention n'estoit plus ny pure ny simple pour la considération de la religyon ny pour la seureté de vyes, ains avoient relevé une aultre forme de prétention, de laquelle nulle autre pouvoit estre ny plus odieuse, ny plus adversayre à l'authorité des princes; et qu'elle pensât, si l'on la dressoit contre Vostre Majesté, quelz aultres princes du monde s'en pourroient saulver: car l'on ne pouvoit rien débattre contre les qualitez de vostre extraction, estant encores la mémoyre du feu grand Roy, Françoys, vostre ayeul, et de la Royne Claude, vostre ayeulle, fille du Roy Loys douxiesme et de la Royne Anne, duchesse de Bretaigne, et la mémoyre pareillement du feu Roy Henry, vostre père, et de voz deux frères, Roys, et la présence de la Royne, vostre mère, encores toutes fresches, et Vostre Majesté en fleur d'aage, garny de toutes les plus excellantes qualitez pour régner, que prince qui, en plusieurs siècles, ayt monté à ce degré, et lesquelles une nation loingtayne de Pouloigne les avoit tant prisées qu'elle vous avoit esleu pour son Roy; et aviez, en traversant l'Allemaigne pour y aller, et puis l'Italye, à vostre retour, esté partout approuvé et recognu pour ung si royal et accomply prince que ceulx, qui vous estoient propres et mutuels subjectz, avoient maintenant ung trop malheureux tort de ne se soubmettre de tout leur cueur à vostre obéyssance, et mesmes qu'ils ne pouvoient prétendre que vous eussiez encores rien mal administré, car ne faysiés que d'entrer au premier an de vostre règne; et que je supplioys la dicte Dame de vouloir, dez maintenant, fère voyr au monde qu'elle estoit pour favorizer et maintenir, de toutes ses forces, la juste et royalle cause de Vostre Majesté, et réprimer celle trop présomptueuse des eslevez.
Sur quoy, la dicte Dame m'ayant dilligemment enquis de la qualité de ceste aultre cause et s'estant représanté en son esprit aulcunes particullaritez, par lesquelles l'on s'estoit efforcé de la luy fère trouver meilleure et plus espécieuse qu'elle n'estoit, m'a respondu, pour la fin, qu'elle vous rendoit toutz les plus grandz mercys, qu'elle pouvoit, pour l'honneur et bon traictement qu'aviez faict à milord de North, et pour les bons propos que luy aviez enchargé de luy apporter de vostre amityé et persévérance vers elle; lesquelz, encor que ne les eussiez estendus en beaucoup de langage, vous les aviez néantmoins si bien ordonnez et en parolles de telle efficace qu'elle les vouloit indubitablement croyre, et tenir vostre amityé en tel priz que vous réputeriez de ne l'avoyr mal colloquée, ny mise en lieu d'où vous n'en tiriez toute l'honneste et utille correspondance que pourriez desirer de la meilleure et plus germayne bonne seur qu'ayez au monde; qu'elle n'avoit garde de laysser rien procéder d'elle, ny de son royaulme, qui vous peût donner du trouble ez affères du vostre, car se jugeroit elle mesmes digne d'estre troublée au sien, et qu'elle ne boucheroit là dessus ses yeulx à doigtz ouvertz, ains seroit très soigneuse d'empescher, partout où elle pourroit, qu'on n'y commît de l'abus; et qu'elle vous tesmoigneroit davantage de sa bonne et droicte intention par le gentilhomme que dellibériez envoyer vers elle.
J'ay monstré que je demeuroys bien fort satisfaict de ses derniers propos, mais qu'il me restoit d'avoyr quelque satisfaction de ceulx qu'elle m'avoit tenuz auparavant.
Et estant desjà bien fort tard je me suis licencyé, avec quelque opinyon, Sire, d'avoyr beaucoup interrompu la trame qu'on avoit ordye pour fère que ceste princesse rompît avecques vous. Et semble qu'il sera bon que Vostre Majesté face haster les deux personnages qui sont ordonnez pour venir par deçà: car, si la ligue peut estre une foys renouvellée et bien confirmée, il y a grande apparance que les aultres poursuyvans n'obtiendront sinon ce qu'on ne leur pourra honnestement dényer.