CCCCXXVIIe DÉPESCHE

—du VIIe jour de janvyer 1575.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Mousnyer.)

Nécessité d'envoyer promptement la légation annoncée pour complimenter Élisabeth de la part du roi.—Maladie de l'ambassadeur.—Ses instances pour obtenir son rappel.—Nouvelles des Pays-Bas, d'Irlande et de la Rochelle.

Au Roy.

Sire, ayant, par ma précédante dépesche, donné ung bien entier compte à Vostre Majesté des propos qui ont esté tenuz entre la Royne d'Angleterre et moy, à ce nouvel an, j'ai depuis travaillé, et fais tousjours tout ce que je puis pour entretenir la dicte Dame et ceulx de son conseil aulx meilleurs et plus exprès termes de vostre amityé qu'il m'est possible, affin qu'ilz ne se layssent conduyre, d'ailleurs, à fère des dellibérations qui vous puissent estre nuysibles, ny qui soient pour apporter de l'empeschement à l'establissement de voz affères. Et bien qu'ilz s'assemblent assez souvant pour traicter des entreprinses de l'année où nous entrons, si ne descouvrè je qu'ilz se résolvent, pour encores, à rien de bien certain, jusques à ce qu'ilz puissent voyr quelle yssue prendra le pourparlé de paciffication que Vostre Majesté a commancé avec ceulx de leur religion, car il semble bien, Sire, que la dicte Dame, avec aulcuns des mieulx intentionnés de son conseil, vous desirent de bon cueur la réduction de voz subjectz; mais il est bien certain qu'elle ny pas ung d'eux ne voudroient, en façon du monde, qu'elle advînt par une deffinition d'armes; et je crains par trop, si le dict pourparler vient du tout à se rompre, que leurs dictes dellibérations, avec celles des Allemantz, lesquels, par messagers ordinayres, confèrent quasy toutes les sepmaynes ensemble, ne se résolvent, en faveur de voz dictz subjectz, à vous susciter avec eulx une guerre plus longue et plus pleyne de difficultez et de dangers que n'ont esté les précédantes. Dont, affin, Sire, que, en tout évènement de paix ou de guerre, l'on ne puisse ainsy facillement divertyr ceulx cy de vostre intelligence, comme je voy bien que ceulx qui envyent vostre grandeur, et ceulx qui la creignent, s'efforcent de le fère, je vous supplye d'envoyer bientost visiter la dicte Dame, et la requérir de la confirmation de la ligue; car j'espère, moyennant cella, que je pourray bien, avec le gentilhomme qui viendra pour cest effect, et avec celluy qu'envoyerez me succéder, fère en sorte que les aultres poursuyvans, qui sont à présent icy, demeureront exclus de la pluspart de leurs demandes; et que je pourray laysser à mon successeur les choses de vostre service en très bonne disposition par deçà.

En quoy, Sire, pour l'occasion de mon indisposition, laquelle me rengrège si fort, à toute heure, qu'à peyne ozè je plus habandonner la chambre, je suis contrainct de presser, plus qu'autrement je ne ferois, Vostre Majesté, de la venue des dictz deux gentilzhommes, joinct que Me Wilson a naguyères escript de Bruxelles qu'il avoit obtenu telle expédition qu'il avoit peu desirer sur toutz les poinctz de sa légation, et que le commerce d'Anvers estoit réouvert aulx Angloix, et l'amityé avec le Roy d'Espaigne s'alloit renouer plus estroictement que jamays, se louant infinyement des bonnes chères et des festins et accueils et bons trettementz que le grand commandeur et le duc d'Ascot, et don Bernardin de Mendossa, et aultres seigneurs de celle court luy avoient faict; ce que venant à estre mis en comparayson des choses que milord de North a mal rapportées de France, je sentz bien que quelques ungs s'efforcent d'en relever la part d'Espaigne par dessus celle de Vostre Majesté, dont est besoing de quelque ayde et de quelque prompt entretènement pour y remédyer.

Les choses d'Irlande succèdent, à ceste heure, assez heureusement à ceste princesse depuis la réduction du comte d'Esmont, qui luy a remis cinq fortz entre mains. Et le comte d'Essex en a gaigné deux ou troys, et en faict réédiffyer quatre; dont demande, à présent, ung renfort de soldatz, affin de les garnyr bien très toutz; et si, a prins, à ce que j'entends, Briant Mac O'Nel, qui est escossoys, prisonnyer. Et le susdict comte d'Esmont promect qu'il fera bientost réduyre tout le païs à une bonne tranquillité soubz l'obéyssance de la Royne d'Angleterre.

L'on dict qu'il est party de Flexingues une flote de dix huict bons navyres de guerre pour aller courre la coste d'Espaigne, et se retirer, puis après, en Brouage.