Nouveaux détails de la précédente audience—-Efforts de l'ambassadeur pour rassurer Élisabeth sur la crainte d'une ligue, formée contre elle, par le roi et le roi d'Espagne.—Grands armemens faits à Londres.—Nouvelles d'Irlande.—Secours préparé pour Montgommery.—Projet d'Élisabeth d'envoyer un député en France.
Au Roy.
Sire, je vous ay mandé, par mes précédentes, comme, entre aulcuns propos de ma dernière audience, la Royne d'Angleterre m'avoit touché, en passant, qu'on avoit opinyon que Vostre Majesté s'estoit, de nouveau, ligué avec le Roy d'Espaigne contre les Protestantz; et que, sans la faveur et assistance qu'aviez promis de luy fère, il n'eût poinct entreprins d'envoyer son armée de mer par deçà, parce qu'il n'y avoit pas ung port qui fût à sa dévotion. A quoy ma responce a esté que Vous, Sire, et luy, pareillement, aviez assez à fère, chascun en vostre propre estat, sans vous obliger, ny vous entremettre, de celluy de l'aultre, et que voz prétancions estoient diverses, tendans, les vostres, principallement à troys choses: à bien assurer la paix en vostre royaulme, bien establyr les affères du Roy de Pouloigne, vostre frère, et conduyre à quelque bonne fin le propos que pourchassés d'elle avec Monseigneur le Duc, vostre aultre frère; et qu'en tout cella Vostre Majesté n'avoit besoing de se liguer contre les Protestantz; et que le Roy d'Espaigne prétandoit, de son costé, de saulver ses Pays Ras, et de soubstenir la guerre contre le Turc; dont elle pouvoit voyr que vostre intérest et le sien n'avoient rien de commun; et que vous estiés entré en ligue avec elle, en laquelle, si elle vouloit bonnement et droictement persister, vous n'aviez garde d'en chercher d'autre, mais, s'il vous apparoissoit qu'en lieu de vous ayder, elle s'efforçât ouvertement, ou soubz main, de vous nuyre, qu'elle vous donroit grande occasion de rechercher le Roy d'Espaigne, et de prendre party avecques luy; néantmoins que je ne pensois qu'il y eût, à présent, aultre chose, entre vous deux, sinon, possible, qu'il vous avoit demandé le passaige libre pour son armée, comme j'estimois qu'aussy avoit il faict à elle, et que, à mon advis, ny vous, ny elle, ne voudriés, en une si juste entreprinse, comme sembloit estre la sienne, le luy refuzer.
Elle m'a réplicqué que, voyrement, luy avoit, le Sr de Sueneguen, depuis huict jours en çà, parlé du dict passage, et luy en avoit baillé lettre de son Maistre; et qu'elle luy avoit respondu qu'elle s'esbahyssoit par trop comme, en tant d'ouverte amityé, que le Roy d'Espaigne luy monstroit, il luy portoit une si occulte inimytié que d'entretenir et extipendier ses rebelles, en ses pays, et mesmes qu'il les retiroit près de luy, ainsy comme, à présent, elle entendoit qu'il avoit faict venir en Espaigne Wesmerland, Acres, Merley, et aultres, leurs semblables; et qu'elle me vouloit dire, en ung mot, qu'elle ne creignoit nullement le Roy d'Espaigne, et qu'elle avoit desjà pourveu qu'il ne luy peût, avec sa grande armée qu'il préparoit, ny avec ses nouvelles ligues, ny avec l'intelligence de ses rebelles, fère aulcun dommage.
Dont j'entendz, Sire, qu'elle a mandé renforcer d'armes et d'artillerye, d'hommes et de monitions, toutz les forts, qui sont le long de la coste, et toutz les portz de ce royaulme, et ordonné de mettre en mer toutz ses grandz navyres, excepté seulement quatre; et qu'il en sortira six, devant le XVe de may, avitaillés pour deux moys, ainsy que desjà l'on faict venir trois mille marinyers pour mettre dessus; et, dans le Xe de juing, sortiront les aultres XVIII avitaillés pour ung moys; mais toutz extrêmement bien pourveus de toutes choses nécessayres pour ung combat. Néantmoins elle n'a ordonné encores, pour toute ceste dépence, que trente cinq mille escus, d'extraordinayre, là où il en fault quatre vingtz mille, si toutz les navyres sortent, oultre le coust des poudres. Et plusieurs particulliers, à la chaleur de cest armement, arment aussy en divers endroictz de ce royaulme. Ce qui semble requérir, Sire, que, le long de vostre coste, l'on soit adverty de mettre toutes choses en bon estat et de s'y tenir sur ses gardes.
Au regard des choses d'Irlande, il semble que ceste princesse les veuille terminer par accord, et, à cest effect, elle a envoyé, ez archives de Windesor, fère chercher certaynes capitulations, faictes envyron l'an quarante cinq, par aulcuns principaulx O'Nels du pays, avec le feu Roy Henry, son père, affin de les renouveller avec eulx.
Et quand aulx choses de France, le jeune La Moyssonnyère, normand, s'appreste, le plus secrettement qu'il peut, pour aller trouver le comte de Montgommery, avec quarante ou cinquante françoys qu'il ramasse par deçà. Et, au reste, il ne se remue rien, à présent, entre les Angloys, de ceste matyère, attandant que les nouvelles, qui viendront, tant de vostre court, que du costé des eslevez, leur monstrent comme s'y gouverner; dont je prie Dieu qu'elles soient sellon vostre desir. Et sur ce, etc.
Ce XXXe jour d'apvril 1574.
Par postille à la lettre précédente.