—du XVIe jour de may 1574.—

(Envoyée jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo.)

Changement apporté dans les bonnes dispositions des Anglais par les exécutions de Coconas et de La Mole, et l'arrestation de Mrs de Montmorenci et de Cossé.—Grands armemens faits en Angleterre, qui peuvent être dirigés contre la France.—Sollicitations de Montgommery pour avoir des secours.—Audience.—Mécontentement d'Élisabeth au sujet de l'exécution de La Mole.—Conseils qu'elle donne au roi.—Nouvelle proposition de l'entrevue, faite par l'ambassadeur.—Disposition d'Élisabeth à reprendre la négociation du mariage.

Au Roy.

Sire, devant le dixiesme de ce moys, je n'avoys poinct cognu que les Angloys eussent aulcune dellibération contre Vostre Majesté, ny pas une contre le repos de vostre royaulme, en faveur des eslevez; ains que toutz leurs appretz et appareils, tant par mer que par terre, s'adressoient contre l'armée d'Espaigne, à laquelle, nonobstant qu'ilz eussent accordé l'octroy du passage libre, et de pouvoir entrer dans les portz, et toutes aultres faveurs et rafraychissementz qu'elle voudroit demander, comme à flote d'amys et confédérez, la résolution estoit néantmoins prinse de luy oposer une aultre gagliarde armée, de toutz les grandz vaysseaulx de ceste princesse, et de plusieurs aultres particulliers, jusques au nombre de cent; non sans quelque secrette intelligence, avec le prince d'Orange et avec ceulx de la Rochelle, que, au cas qu'avec cent aultres bons navyres qu'ilz debvoient avoyr lors en mer (sçavoir le dict prince, soixante dix, pour sa part, et iceulx de la Rochelle trente, équippés aulx despens du contract de sel qu'ilz ont faict avec les Ollandoys), icelluy prince attachât le combat, qu'indubitablement il seroit assisté des Angloys. Et desjà estoit arresté que l'amyral mesmes d'Angleterre, et plusieurs gentilshommes de court, et aultres principaulx personnages du royaulme, yroient à l'entreprinse. Dont les six premiers vaysseaulx, avec deux mille cinq centz hommes, debvoient sortir, le XXe du présent, soubz la conduicte de milord Havart, et le reste de l'armée s'aller dresser, en la plus grande dilligence que fère se pourroit, à Porsemue, pour estre preste, ung peu avant la St Jehan.

Mais aussytost que les deux évènementz, de l'exécution du comte de Couconnas et de La Molle, et puis de l'emprisonnement de MMrs les mareschaulx de Montmorency et de Cossé, ont esté rapportés icy, le Xe de ce moys, par le courrier de leur ambassadeur; à quoy ilz adjouxtent davantage que Mr le mareschal Dampville a esté aussy faict prisonnier à Narbonne, il n'est pas à croyre la mutation et changement de volontés qu'on a incontinent veu en ceste court. Et n'ay peu encores descouvrir, Sire, si, en leurs fréquentes et longues tenues de conseil, ilz ont rien ordonné contre ce qu'ilz avoient dellibéré auparavant, ny à quoy présentement ilz se résolvent; tant y a que je supplye très humblement Vostre Majesté de donner tout le meilleur ordre, qu'elle pourra, aulx portz et places qui regardent l'Angleterre; car, là où auparavant je n'entendoys, de toutes partz, icy, que bonnes parolles de paix avecques la France, maintenant l'on m'en rapporte, à toute heure, de bien contrayres. Et je sçay bien que ceulx cy n'ont faute d'inclination à la cause des eslevez, et si, sont si picqués de l'exécution de ces deux gentilshommes, et de la détention des aultres trois seigneurs, croyant fermement que cella a esté conduict par la menée du party, qu'ilz estiment estre leur adversayre, que je ne fay doubte que Vostre Majesté n'ayt à sentir, ou ouvertement, ou soubz main, de la contradiction, de ce royaulme, avant la fin de l'esté; bien que je m'y opposeray le plus qu'il me sera possible.

Et suyvant ce qu'il vous a pleu me commander, Sire, que je advertisse les gouverneurs, mes voysins, de ce que je pourrois descouvrir qui leur importeroit, j'ay desjà escript, de ma main, à Mr de Calliac une entreprinse qu'on avoit sur Bolloigne, laquelle a esté offerte au prince d'Orange, qui, sellon qu'on m'a dict, l'a refuzée; et depuis, celluy, qui l'a mené, a esté icy, et a parlé à ceulx de ce conseil. Aussy a parlé à eulx ung, qu'on nomme Lelua, homme de peu d'apparance et de petite qualité, qui dit estre envoyé de la part du Prince de Condé, pour encourager à la guerre les françoys qui sont par deçà, et les assurer que, dans le prochain moys de juillet, il sera avec une armée bien près de Paris.

Et le comte de Montgommery a escript, de son costé, en ceste court, conformément à ce que m'avez mandé de luy, qu'il estoit sorty de St Lo; mais dict que c'est avec trois centz chevaulx, et ce, à deux fins: l'une, pour soulager les vivres et monitions de la place, et l'autre pour assembler des forces, affin d'aller lever Mr de Matignon de devant le dict St Lo, ainsy qu'il l'a levé, luy, de devant Valoignes; mais aulcuns présument qu'il l'a faict pour ne se vouloir enfermer, et pour munir, le mieulx qu'il pourra, Quarantan, qui est ung lieu sur la mer, affin de s'en pouvoir rettirer quand il voudra. Et cependant il sollicite avec très grande instance ceulx qui ont, icy, affection à son entreprinse, de l'aller trouver bientost, ou bien de luy envoyer ung bien prompt secours, dont j'entendz que le jeune La Moyssonnyère, qui se faict nommer le cappitaine Mondurant, s'est desjà secrettement appresté, avec soixante ou quatre vingts françoys, pour s'y acheminer, à la file.

Et d'ailleurs j'ay aulcunement suspect cest armement des Angloys, parce que aulcuns des parans et amys du dict Montgommery vont dessus: ce qui me faict, de rechef, suplier très humblement Vostre Majesté de fère réytérer, tout le long de la coste, l'advertissement de s'y tenir sur ses gardes, et envoyer ung peu de renfort de gens de guerre partout; bien qu'à dire vray, Sire, ceste princesse ne m'a encores faict démonstration, ny déclaration aulcune, que je puisse ny doibve sinon interpréter en très bonne part; car m'ayant assigné l'audience à jeudi dernier, et se trouvant, d'avanture, pressée de beaucoup d'aultres affères, elle me dépescha ung de ses valletz de chambre pour me pryer que je voulusse avoyr pacience jusques au deuxiesme jour ensuyvant; mais, comme le messager me fallit, j'arrivay lorsqu'elle n'y pensoit pas. Néantmoins elle ne voulut que je m'en retournasse sans la voyr, dont supercéda ses aultres affères, et m'ouyt fort volontiers.

A laquelle je récitay, par le menu, la teneur des deux dépesches de Vostre Majesté, du IIe et IIIe du présent, sur lesquelles je confesse librement qu'elle monstra de ne rester guyères contente, ny de l'exécution des deux premiers, ny de la prison des deux seconds; mais elle fit bien une grande allégresse de l'amandement qu'aviez senty en vostre mal, et de l'espérance qu'aviez de vostre prochaine et parfaicte guérison, pour laquelle elle vous prioit de croyre qu'elle faysoit continuelles prières à Dieu, aussy dévotement comme pour la conservation de sa propre vye.