Et s'est mise à discourir qu'elle creignoit bien fort que, par les aguetz et artiffices d'aulcuns, qui avoient faict de grands dessings sur vostre malladye, Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, ne vous layssissiés conduyre à jouer vous mesmes, contre vostre propre repos, et seureté, ces divers roolles qu'aviez commancé en vostre mayson, car elle le conjecturoit ainsy sur aulcunes dilligences, qu'on luy avoit mandé, qui s'estoient faictes en Allemaigne, et qu'elle desireroit, de bon cueur, pouvoir estre quelques heures près de Voz Majestez, pour vous dire librement ce que, possible, vous ne sçavez, ny nul vous l'ozoit dire; et que, d'une chose avoit elle à se plaindre grandement de vous deux, touchant l'exécution de La Molle, et en faysoit plus de tort à la Royne que non pas à vous, car, principallement, elle s'en estoit addressée à elle pour la prier qu'elle voulût considérer, en cella, l'honneur de son filz, lequel elle luy proposoit pour mary; dont elle pensoit avoyr aulmoins impétré que, quand le procès seroit parachevé, la communicquation luy en seroit sommayrement faicte, premier que de passer à l'exécution, ainsy que son ambassadeur le luy avoit escript; et la lettre, que je luy avoys faicte voyr, de la Royne, sembloit parler en ce sens; mais que toutes ses prières et remonstrances n'avoient peu gaigner une heure de temps en cella, dont elle voyoit bien que son crédit devers Voz Majestez estoit par trop petit; et néantmoins qu'elle n'attandoit sinon une pareille précipitation de jugement contre les aultres deux prisonniers, par la dilligence de leurs adversayres, qui vous vouloient fère ruyner ce party, affin que le leur se trouvât seul, et supérieur, et nullement contredict en vostre royaulme; ce qu'elle n'estimoit estre la seureté de Voz Majestez.
Néantmoins, puisque, ny ce qu'elle vous pourroit donner de conseil, ny de consolation, ny d'assistance, en voz présentz affères, pouvoit estre bien prins, ny tenu en grand compte, elle s'en déporteroit, et recourroit à prier Dieu pour vous, qu'il voulût bien conduyre voz affères, et donner à elle le sens de conduyre bien les siens par deçà la mer, adjouxtant plusieurs aultres choses en termes fort exprès, tant des personnes que des évènementz passés, et de ceulx qu'elle crainct à l'advenir; et avec tant d'apparance d'affection que j'ay esté contrainct de luy réplicquer:
Que je la supplioys de se souvenir que, en toutes grandes et excellantes qualités de bonne seur, elle estoit germayne de Vostre Majesté, et, comme telle, il falloit qu'elle jugeât ceste matière d'estat, et non sellon le discours de ces passionnez, que je cognoissois bien, qui avoient parlé à elle; et qu'elle debvoit penser de ne pouvoir avoyr amityé en France qui luy sceût estre utile, ny inimityé qui luy peût estre dommageable, que aultant qu'elle se feroit proprement amye ou ennemye de Vostre Majesté, et non de quel qui fût de voz subjectz; et que je ne voulois rien dire contre le comte de Couconnas et La Molle, qu'aultant que Vostre Majesté m'en avoit escript, suyvant leur condempnation par arrest de vostre parlement, ny de MMrs les mareschaulx de Montmorency et de Cossé, sinon qu'ilz avoient esté tenus, jusques icy, pour fort honnorables, fort prudentz et fort loyaulx conseillers et subjectz; desquelz néantmoins la réputation, sur l'examen de leurs faictz, ne pourroit estre aultre que celle que vous en aurez; et que je la supplioys qu'en lieu de se courroucer, elle se voulût condouloyr, avecques vous, de la violence qu'elle jugeoit bien que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, aviez souffert en vous mesmes, premier que de la fère à ces deux personnages, lorsqu'aviés esté contrainct de mettre la main sur eulx; et que vous en souffriés encores plus, à ceste heure, en les gardant en prison, que eulx d'y estre gardés;
Et qu'au reste, de plusieurs grands ennuys, qui vous venoient de ces accidantz, celluy estoit très grand, que vous vous trouviés contrainct de différer, pour quelques jours, vostre voyage de Bolloigne; lequel néantmoins vous proposiés plus fermement que jamays d'accomplir, aussytost qu'auriés ung peu accommodé voz affères, affin de conduyre l'entrevue, puisque l'affère n'estoit plus accroché qu'à ceste seule difficulté: qu'elle peût avoyr agréable la personne, sellon que ne desiriés rien tant au monde que de vous conjoindre en une perpétuelle confédération et alliance avec elle et avec sa couronne, par le moyen de ce mariage;
Et sur ce qu'elle avoit craint que Monseigneur le Duc fût en maulvaise intelligence avec Voz Majestez, auquel cas, elle disoit de ne pouvoir jamays plus avoyr si bonne opinion de luy comme auparavant, que j'avoys commandement de luy respondre, encores une foys, ce que la Royne Mère en avoit respondu à son ambassadeur, et ce que je avoys eu charge de luy en dire, icy, à elle: que vous l'aviez trouvé si esloigné de cella, et avoyr l'inclination si droicte et si vertueuse, à tout ce qui estoit de son debvoir vers Dieu et Vostre Majesté, et vers la Royne, sa mère, que toutz deux n'y pouviés desirer rien de plus, ny de mieulx, pour vostre parfaict contantement; et luy aviez trouvé ung desir qui tendoit tant à acquérir honneur, avec dignité et réputation, sans blasme, que vous pouviés dire qu'il avoit le cueur aultant généreulx et royal que prince qui fût au monde.
Elle m'a respondu que je me gardasse bien d'avoyr si maulvayse opinion d'elle, qu'elle eût emprunpté ce qu'elle m'avoit dict du discours de pas ung des siens; ains qu'elle l'avoit prins de la vraye bonne affection qu'elle portoit à Vostre Majesté, et qu'elle prioit Dieu qu'elle eût veu plus de mal en ces accidantz, que vous n'en y eussiés, puis après ce, trouvé; et que, de vostre voyage, de Bolloigne, elle pouvoit bien présumer que les ennemys du propos, lesquelz vous sçavoient bien tirer ailleurs, vous pourroient bien divertyr d'y venir, mais qu'elle remettoit cella à Dieu; seulement me vouloit dire, et me l'a dict en riant, qu'elle estoit d'assez bon lieu pour avoyr ung prince libre à mary, et qu'elle n'en vouloit poinct de pire condicion.
Et ainsy, après plusieurs devis, dont les aulcuns ont esté proférés d'affection, et les aultres ont esté assez gracieulx, je me suis, pour ceste foys, licencié d'elle.
Et sur ce, etc. Ce XVIe jour de may 1574.
A la Royne
Madame, en une partie de la lettre que je fay présentement au Roy, je y mectz les advis que j'ay à mander à Voz Majestez, et, en l'aultre, je y touche les propos que ceste princesse m'a ceste foys tenus, laquelle m'a fort prié de vous représanter, le plus vifvement que je pourrois, la juste occasion, qu'elle avoit, de se tenir pour offancée que n'eussiés voulu avoyr quelque esgard à ce qu'elle vous avoit faict dire et remonstrer pour La Molle et Couconnas, qui pourtant n'estoit chose qui touchât à elle, ains proprement à l'honneur de vostre filz et par conséquent au vostre. Sur quoy, après l'avoyr layssée ung peu eslargir en sa collère, je me suis vifvement opposé à la pluspart de son discours, et en sommes venus en une contestation non petite; mais encor que je sçay bien que la rayson a esté de mon costé, elle, comme grande Royne, ne s'est volue laysser vaincre, jusques à ce que je luy ay dict que je m'assuroys que Vostre Majesté luy feroit cognoistre que l'exécution, dont elle se pleignoit, de ces deux gentilshommes, estoit très juste, et n'avoit peu estre plus longtemps différée; et qu'il faudroit qu'elle prînt rayson en payement. Ce qu'elle, à la fin, a accepté. Et puis, j'ay suivy à luy dire que je vous escriprois ardiment que j'avoys facillement recueilly, du propos et des contenances d'elle, qu'elle n'avoit nulle malle impression de Monseigneur le Duc, vostre filz.